Politique

Les Desmarais: un empire médiatico-bitumineux ?

Le talent de Sacha Guitry pour la réplique ironique cinglante le précédait partout. Un jour qu’il entrait dans la résidence d’une riche parisienne, il s’exclama: « quel magnifique lustre! ». Un convive, l’ayant entendu, de commenter: « qu’est-ce qu’il peut être méchant ! »

Desmarais Jr. membre du CA de Total, devant les sables, dans ce photo-montage du Journal de Montréal
Desmarais Jr. membre du CA de Total, devant les sables, dans ce photo-montage du Journal de Montréal

De même, il ne fait aucun doute que les membres de la famille Desmarais, propriétaires de La Presse et de la chaîne de journaux Gesca, sont fédéralistes, capitalistes et heureux de jouer dans les coulisses du pouvoir québécois, canadien et français pour hisser les amis vers le haut et écarter les importuns vers les côtés.

Mais comme pour Guitry à qui on prêtait plus de méchanceté qu’il n’en avait, on prête aux Desmarais une activité maléfique qui dépasse la réalité. On en a l’illustration récente avec la polémique qui oppose La Presse au Journal de Montréal, au sujet de l’axe Desmarais/Sables bitumineux/Commentateurs de La Presse. Je vous résume les épisodes précédents, qui se sont déroulés pendant que vous faisiez vos emplettes de Noël.

Premier épisode le 17 décembre quand l’éditorialiste André Pratte et la chroniqueuse Lysiane Gagnon écrivent tous deux des textes portant, incidemment, sur les sables bitumineux. Pratte fustige Jean Charest pour s’être allié aux propos « irresponsables » des écologistes critiquant le Canada à Copenhague.

Lui qui est si jaloux des compétences provinciales, de quoi se mêle-t-il? Que dirait-il si les autres provinces demandaient au fédéral d’empêcher le Québec d’exploiter ses richesses naturelles?

Gagnon enchaîne dans la page suivante:

c’est grâce aux sables bitumineux que le Québec peut se permettre de vivre au-dessus de ses moyens et de s’offrir des services de luxe comme les garderies à 7$ et des universités quasiment gratuites. La décence exigerait que le gouvernement québécois s’abstienne au moins de cracher dans la soupe… ou alors que, joignant le geste à la parole, il décide désormais de renoncer à l’argent «sale» du pétrole de l’Ouest.

Deuxième épisode le 19 décembre, quand le journaliste Mathieu Turbide du Journal de Montréal écrit un intéressant article sur l’implication financière de Power Corporation, des Desmarais, dans les sables bitumineux. La filière est la suivante: Power détient la moitié des actions de Pargesa qui détient 4% des actions de la géante française Total. Cela semble peu, mais il s’agit du plus important bloc d’action et fait en sorte que Pargesa compte  deux membres sur le CA de Total, dont Paul Desmarais Jr. Turbide indique que Total:

compte devenir l’un des gros joueurs dans l’exploitation des sables bitumineux canadiens au cours des 30 prochaines années. Avec ses deux sites en exploitation, deux projets en cours de réalisation et plusieurs terrains loués au gouvernement albertain pour du forage exploratoire, Total peut espérer tirer un minimum de 5 milliards de barils de pétrole des sables au cours de cette période. Total a déjà investi 6 milliards $ au Canada par l’intermédiaire de sa filiale Total Canada et projette d’investir 20 milliards $ dans les sables bitumineux au cours des 20 prochaines années.

Comme il l’avait fait précédemment dans son blogue, Turbide fait ensuite un lien entre cet investissement et les commentaires de Pratte et Gagnon, avec cette phrase assez bien écrite, mais chapeautée de l’intertitre La Presse défend les sables :

Dans la foulée du sommet de Copenhague, l’exploitation des sables bitumineux au Canada et la volonté du gouvernement Harper de limiter au minimum les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, la position du journal La Presse a attiré l’attention. Le journal de l’empire Power a vertement critiqué le premier ministre du Québec, Jean Charest, après que celui-ci eut remis en question la position d’Ottawa […].

Troisième épisode le 24 décembre, avec la réplique de Pratte en éditorial. Furieux, il pointe vers les reportages précédemment publiés par le journaliste de La Presse François Cardinal sur le « pétrole sale » et indique que ses collègues et lui-même n’ont jamais défendu inconditionnellement les sables bitumineux, mais ont au contraire spécifiquement réclamé, dans le cas de Pratte, « des façons d’exploiter les sables bitumineux de façon moins dommageable pour l’environnement ».

Quatrième épisode le 27 décembre: le rédacteur-en-chef du Journal de Montréal, Dany Doucet, réplique à Pratte. Salve d’ouverture:  S’il y a une chose qu’un éditorialiste de La Presse ne devrait jamais faire, c’est donner des leçons de journalisme aux autres. Cela donne une idée de la bonne entente régnant entre les deux grandes maisons.  Mais Doucet vise ensuite le coeur du problème:

La famille du milliardaire Paul Desmarais, propriétaire de l’empire Power Corporation et de sept des dix quotidiens francophones du Québec, dont La Presse, est celle au Québec qui a le plus d’intérêts financiers dans le développement des sables bitumineux. […] par un drôle de hasard, deux chroniqueurs et l’éditorialiste en chef de La Presse avaient coup sur coup pris position en faveur des sables bitumineux en raison de ce qu’ils apportent comme revenus au Canada et au Québec. […] Le problème, c’est que tout ce beau monde a «oublié» d’écrire que le propriétaire de leur journal avait tout intérêt à ce que rien ne vienne perturber l’exploitation des sables bitumineux. Quand on prend chaque jour plusieurs pages d’un journal pour dire au monde quoi penser, le minimum est de déclarer les intérêts de la maison: les siens, ceux de ses patrons et de ses propriétaires.

Mon avis ? La Presse a un vrai problème, mais pas celui que l’on croit. L’éditorialiste en chef de La Presse, et des autres journaux de la chaîne sont,  c’est connu, choisis parce qu’ils sont en faveur d’un Canada uni et de l’économie de marché. Au delà de ces balises exigées par le propriétaire, toutes les théories voulant que les journalistes ou chroniqueurs du journal — ou de la chaîne — se font souffler leurs idées par le CA de Power sont simplement étrangères à la réalité d’une grande salle de rédaction. Il y a certes des cas connus où l’ire des Desmarais s’est fait, directement ou indirectement, sentir. André Pratte en est la preuve vivante, lui qui avait perdu sa chronique, au début des années 90, parce qu’il avait cité, sans les critiquer, les propos de quelqu’un critiquant les Desmarais. J’y reviens.

J’entends sans arrêt les plus folles hypothèses. Tel leader syndical me jure que les journalistes de la grosse Presse s’acharnent sur la FTQ parce que la centrale s’oppose à la privatisation de la santé alors que Power voudrait y investir ! (Et Radio-Canada, souvent partenaire de Gesca, serait aussi dans le complot !) Cette filière Power-Santé aurait aussi expliqué la position de La Presse en faveur du campus Outremont pour le CHUM, car Power détenait des terrains adjacents. J’en passe. Ce sont des élucubrati0ns. (Daniel Johnson, ex-employé de Desmarais et très proche de Power, était le principal détracteur du CHUM Outremont).

Étant dans le milieu des médias québécois depuis maintenant plus de 25 ans (je fus correspondant de La Presse à Washington pendant cinq ans), connaissant personnellement les joueurs, je peux affirmer que les journalistes et chroniqueurs de La Presse, même ceux avec lesquels je suis en désaccord quasi-constant, écrivent en suivant leurs propres inclinations, pas celle des propriétaires. (Sinon, expliquez moi pourquoi les deux signatures les plus lues du journal, Pierre Foglia et Réjean Tremblay, sont indépendantistes. La page éditoriale est une des moins lue de ce, et de tous, les journaux, sauf pour la caricature.)

Il me faudrait des preuves en béton pour croire que les deux personnes qui ont pour rôle de protéger la salle de rédaction des pressions extérieures, dont celles du propriétaire, ne font pas correctement ce travail. J’ai connu l’actuel vice-président à l’information et éditeur adjoint, Philippe Cantin, lorsqu’il était correspondant à Québec et je peux témoigner qu’il a un principal objectif dans la vie: publier la nouvelle, quelle quelle soit, avant ses concurrents.

Quant à Guy Crevier, l’éditeur, il m’avait épaté lorsque, dirigeant TVA, il avait accepté de produire et de diffuser le documentaire tiré de mon livre Le Tricheur, malgré les très fortes pressions du gouvernement libéral. (Transparence totale: il fut pendant près de cinq ans membre du CA du CÉRIUM).  On me rapporte qu’il continue à jouer ce rôle de bouclier depuis qu’il est à la gouverne de La Presse. (Je n’en dis pas autant des administrations précédentes du journal, cependant.)

Le problème de La Presse, dans la question qui nous occupe, en est un d’omission.

Il est problématique que la principale chaîne de journaux au Québec soit aussi timide dans sa couverture d’une des familles les plus influentes au Québec, la famille Desmarais. C’est un vrai problème, dont le miroir inversé est la couverture des activités de Quebecor par les publications de l’empire Péladeau.

Les informations concernant l’influence des Desmarais dans Total et, par ce biais, dans les sables bitumineux, étaient connues.  Elles apparaissaient dans le livre Derrière l’État Desmarais, de Robin Philpot, publié en 2008. Cet essai, que j’ai lu avec intérêt, n’a pas eu droit à un seul article dans La Presse ou dans les journaux de la chaîne — sauf Le Soleil qui en a dit du mal en quelques mots. Aucune des informations colligées par Philpot n’a été reprise, discutée, voire réfutée.

En fait, une recherche des mots Power et Total dans la banque des articles de la chaîne Gesca pour les deux dernières années renvoie à des textes sur les activités de Total en Birmanie et sur des questions soulevées à ce sujet par des actionnaires de Power.  Cependant, comme le signale Dany Doucet, un lecteur de tous les journaux de Gesca n’aurait jamais su qu’il y avait un lien entre Power et les sables bitumineux, donc avec un des grands enjeux de politique environnementale du pays.

Je crois cependant qu’il est illusoire de penser que les journalistes de Gesca s’adonneront un jour à une couverture systématique, voire agressive, de l’empire Power, ou de penser que ceux de Quebecor feront de même avec leurs proprios. L’indépendance d’esprit est une chose, le réflexe suicidaire, une autre.

Dans le contexte d’hyper-concentration médiatique dont le Québec est aujourd’hui victime, le seul antidote réaliste est de compter sur Quebecor pour éclairer les activités de Power, et sur La Presse pour suivre à la trace celles de Quebecor. Et (ajout tardif mais nécessaire), il faut compter sur Le Devoir pour trouver dans cette couverture un juste équilibre.