Politique

La droite voit rouge

Les libéraux sont trop à gauche pour eux. L’ADQ trop endormie. Aucun parti ne trouve grâce à leurs yeux. Les militants du Réseau Liberté-Québec représentent-ils quelque chose d’autre qu’eux-mêmes ? Réponse le 23 octobre.

La droite voit rouge
Marcotte et Duhaime (photo : J. Boissinot/PC)

Comme tous les matins de 9 h 30 à midi, l’animateur Dominic Maurais se moque de ses têtes de Turc préférées à CHOI Radio X, à Québec : les « écommunistes » de Mont­réal qui militent contre la voiture, les souverainistes qui ont peur de l’anglais, les pacifistes qui s’opposent à la guerre contre les talibans… Les adeptes de son émission, Maurais Live, en redemandent – portrait type : des pères de famille de la classe moyenne âgés de 25 à 49 ans et titulaires d’un diplôme universitaire, selon Philippe Lefebvre, directeur des ventes de la station. Dans sa case horaire, Maurais attire 14 % des audi­teurs de Québec, presque autant que l’autre « radio parlée » de la capitale, CJMF (15 %).

Nombre d’entre eux faisaient partie des milliers de « cols rouges » – pour rouges de colère – qui ont manifesté à Montréal et à Québec, en avril dernier, afin de dénoncer les taxes imposées par le budget Bachand et l’accroissement de la dette. Le climat de suspicion associé récemment à la commission Bastarache sur le processus de nomination des juges n’a fait qu’amplifier le ras-le-bol envers la classe politique. Les fidèles de Maurais Live ne savent plus à quel saint se vouer.

« Je suis orphelin sur le plan politique. Le gars qui pourrait m’intéresser [Mario Dumont] fait maintenant une émission de télé », dit un auditeur à la tribune du midi de CHOI Radio X.

Ces « orphelins » de l’ADQ pourraient trouver leur voix dans un nouveau mouve­ment politique, le Réseau Liberté-Québec, qui tiendra une assemblée de fondation à Sainte-Foy le 23 octobre. Au programme : discussions sur la réduction de la taille de l’État, scepticisme à l’égard des changements climatiques et méfiance envers « l’establishment médiatique ».

« Il y a vraiment un vide politique à combler », affirme Joanne Marcotte, ancienne conseillère de Mario Dumont et réalisatrice du documentaire L’illusion tranquille, qui plaidait en 2007 pour une révision du modèle québécois de développement économique.

Cette grand-mère de 55 ans, qui en paraît 10 de moins, a entrepris à sa façon de « combler le vide ». Elle fait partie du groupe de six personnes qui a lancé le Réseau Liberté-Québec, le 1er septembre dernier, dans l’espoir de donner une nouvelle voix à la droite québécoise. « Il faut arrêter d’être gêné. On a besoin que la droite s’assume et se tienne debout », dit Joanne Marcotte.

Elle-même a abandonné l’ADQ après que le successeur de Mario Dumont a été élu par moins de 2 000 membres, en octobre 2009 : « l’équivalent de la population d’une polyvalente ! » avait-elle alors écrit dans son blogue.

Entre les élections de mars 2007 et celles de décembre 2008, l’ADQ a perdu 700 000 votes, soit près de 60 % de ses électeurs. Sa représentation est passée d’un imprévisible total de 41 députés – ce qui lui avait valu le statut d’opposition officielle – à seulement 7 députés, dont 3 ont depuis quitté le parti (Mario Dumont a pris sa retraite, Éric Caire et Marc Picard siègent comme indépendants).

« J’ai confiance en Gérard Deltell [le nouveau chef]. C’est un excellent conducteur, mais l’ADQ est une voiture acci­dentée », me dit Dominic Maurais, dans une salle de réunion de CHOI. « Les idées de l’ADQ continuent pourtant de me correspondre », ajoute l’animateur de 42 ans, père de deux garçons et diplômé en relations internationales de l’Université Simon Fraser à Vancouver.

Dominic Maurais appréciait les positions de l’ADQ, notamment celles contre les accommodements religieux et le gaspillage public, ou en faveur d’une réduction de la taille de l’État et d’une ouverture au secteur privé dans la santé. L’échec du parti en tant qu’opposition officielle et la déconfiture électorale qui a suivi ont refroidi ses ardeurs adéquistes. Comme bien des électeurs de droite, Dominic Maurais regarde désormais d’un œil distrait l’ancien parti de Mario Dumont, ne voit pas la pertinence d’appuyer une formation souverainiste et n’a aucune sympathie pour le gouvernement Charest, usé par trois mandats successifs. Il se considère, à l’instar de bon nombre de ses auditeurs, comme un « orphelin de l’ADQ ».

C’est dans le but de répondre aux aspirations de ces « orphelins » que les six fondateurs du Réseau Liberté-Québec ont sorti de leurs poches 500 dollars chacun afin de louer une salle à l’hôtel Gouverneur de Sainte-Foy pour le 23 octobre. Au moment de mettre sous presse, près de 300 personnes étaient inscrites. Parmi les conférenciers : Kory Teneycke, ancien responsable des communications de Stephen Harper (et qui fut brièvement directeur de la chaîne d’information Sun TV News, que Quebecor Media veut lancer si elle obtient l’aval du CRTC). Également, Jacques Brassard, ex-ministre péquiste et ancien chroniqueur au Quotidien de Chicoutimi.

Les organisateurs devront toutefois régler le cas du nom de leur mouvement : ils ont été sommés de le changer par Réal Barnabé, directeur de la fondation Réseau Liberté International, vouée au développement des médias et à la promotion de la liberté de la presse dans les démocraties nouvelles.

Le Réseau Liberté-Québec n’a rien à voir avec le Tea Party, ce mouvement américain créé pour faire contrepoids à l’admi­nistration Obama, assure Joanne Marcotte. Elle jure n’avoir aucune affinité avec la droite religieuse made in USA. Cette intellectuelle, qui a comme lecture de chevet les rapports de l’Institut Fraser et de l’Ins­titut économique de Montréal, s’intéresse à l’économie et non à la religion.

Joanne Marcotte n’a plus envie de s’impliquer en politique partisane. Elle décrit le Réseau Liberté-Québec comme un mouvement apolitique. Elle est pourtant convaincue qu’un parti de droite devra un jour combler le vide laissé par l’effondrement de l’ADQ – qu’elle considère comme « moribonde » – si des gens en expriment clairement le besoin. Pour elle, soit l’ADQ se ressaisit, soit un nouveau parti de droite viendra lui faire de l’ombre.

De l’aveu même de son chef, Gérard Deltell, l’ADQ ne compte plus que 12 000 membres, comparativement à 80 000 en 2003. Joanne Marcotte n’est pas surprise : l’ADQ a négligé sa base militante en s’éloignant de son idéologie de droite, en plus de « cultiver l’ambiguïté » sur son orientation constitutionnelle, dit-elle.

Elle prône la mise au rancart de l’affron­tement entre fédéralistes et souverai­nistes, qui domine la scène politique depuis la fondation du Parti québécois, il y a 40 ans, pour recentrer la bataille entre la gauche et la droite. « Le débat entre fédéralistes et souverainistes, c’est une perte de temps ! »

L’obsession des tenants de la droite est de léguer à leurs héritiers un Québec qui « crée de la richesse » et d’alléger la dette, dont les seuls intérêts ont représenté 9 % des dépenses de l’État en 2009-2010. Pas besoin de faire l’indépendance pour ça, plaident-ils.

« Je sens l’appétit des Québécois pour une « troisième voie ». Je n’ai jamais autant entendu parler de ce fantomatique parti », me dit l’ex-ministre péquiste Joseph Facal à son bureau de HEC Montréal, où il ensei­gne la sociologie et le management.

Joseph Facal estime que le parti de Mario Dumont a déjà incarné cette troisième voie, mais qu’il a « échoué au test de la compétence » lors de son bref séjour sur les bancs de l’opposition officielle. Pour lui, l’ADQ est condamnée à la marginalité.

L’ancien ministre reconnaît que l’ADQ était le seul parti à porter les idées du manifeste Pour un Québec lucide, publié il y a cinq ans et dont Joseph Facal était l’un des 12 signataires, avec notamment Lucien Bouchard. Il y a un marché pour un parti qui ferait la promotion des idées « lucides », croit Facal : responsabilité fiscale, compétitivité du Québec face à la concurrence asiatique, lutte contre le vieillissement de la population.

Ce « fantomatique parti » de droite serait bien compliqué à mettre au monde, précise-t-il toutefois : unir des souverainistes, des fédéralistes et des adéquistes représenterait un tour de force. La simple réaction à adopter devant un empiètement d’Ottawa sur une compétence provinciale, par exemple, mènerait à des déchirements, dit Joseph Facal.

Toutes ces discussions au sujet d’un nouveau parti, combinées au sursaut d’énergie de la droite, inquiètent Bernard Landry. L’ex-premier ministre péquiste soutient que les souverainistes tentés par cette troisième voie commettraient une erreur monumentale. « Tout nouveau parti nuit à l’indépendance, parce que ça divise le vote des francophones. Faire exploser la nébuleuse souverainiste, ça n’apporte pas grand-chose au débat », plaide-t-il.

Bernard Landry affirme n’avoir jamais vu un électorat aussi volatil dans l’histoire du Québec : la fidélité aux idéologies et aux partis n’est plus ce qu’elle était, ni au Québec ni ailleurs dans le monde.

Comme pour lui donner raison, les libéraux de Jean Charest ont commencé à recruter chez les adéquistes déçus. Martin Briand, ancien conseiller en santé au cabinet de Mario Dumont, a été engagé par le ministre de la Santé, Yves Bolduc. Et Simon-Pierre Diamond, qui a été président de l’aile jeunesse de l’ADQ, puis député et directeur général du parti, a été candidat – battu – du PLQ à l’élection partielle du 5 juillet dans Vachon.

« Il reste juste les radicaux de droite à l’ADQ », affirme ce militant libéral de 25 ans. « J’ai essayé de rebâtir le parti après la défaite électorale de 2008, mais je suis arrivé au constat que l’ADQ n’a pas d’aptitude à gouverner et à gagner des élections », ajoute-t-il. L’ancien parti de Mario Dumont a « perdu sa pertinence », selon Simon-Pierre Diamond, entre autres parce que le gouvernement Charest s’en est inspiré en proposant des hausses de tarifs pour certains services publics dans le dernier budget Bachand.

Attendez avant de rédiger l’avis de décès de l’ADQ, met en garde Gérard Deltell, successeur de Mario Dumont. Cet ancien journaliste sillonne le Québec sans relâche depuis son accession à la tête de l’ADQ, le 19 novembre 2009. Il est de toutes les tribunes et joue la carte de la franchise, quitte à se faire huer : il a déjà pris le micro devant une centaine de grévistes de l’UQAM qui manifestaient sur la colline Parlementaire, pour leur faire savoir son désaccord ! L’ADQ a aussi pris position en faveur du développement du gaz de schiste et de l’uranium. « J’ai deux ans pour établir un programme et monter une équipe de candidats. Je suis patient », dit Gérard Deltell.

Le politicien sera conférencier à l’assem­blée de fondation du Réseau Liberté-Québec. Et il mise gros sur le congrès de l’ADQ qui aura lieu les 13 et 14 novembre à Granby, dans la circonscription de Shefford, représentée par l’adéquiste François Bonnardel. Ce congrès sera axé sur l’éthique et la gouvernance, pour mettre en lumière les démêlés du gouvernement Charest avec la commission Bastarache.

Gérard Deltell rappelle à ceux qui décrivent les prochains mois comme déterminants pour la survie de son parti que l’ADQ a toujours connu des hauts et des bas. « Quand je suis arrivé à la tête du parti, un commentateur a écrit que je faisais le bouche-à-bouche à un cadavre ! We’re back in business et on va le montrer aux Québécois », dit-il.

Le chef de l’ADQ a aussi un message pour les adéquistes errants, les cols rouges et les lucides déçus : « Venez chez nous, c’est ici que ça se passe ! Je vous accueille à bras ouverts. »

Reste à voir ce qu’en penseront les auditeurs de Maurais Live.