Politique

Quand les gros mots remplacent les mots d’esprit à l’Assemblée nationale

Le calme avant la tempête de la Période de questions... Photo: Paulo Barcellos Jr. / Wikimedia Commons.
Le calme avant la tempête de la période de questions… Photo: Paulo Barcellos Jr. / Wikimedia Commons.

Le climat est mauvais à la période de questions de l’Assemblée nationale. Très mauvais.

Entre le gouvernement Marois, l’opposition officielle libérale et le «deuxième groupe d’opposition» caquiste, le torchon brûle. Du moins, côté rhétorique.

Pour ce qui est du changement de «ton» que promettait pourtant Philippe Couillard lors de son élection à la tête des troupes libérales, il serait peut-être temps qu’il en informe son leader en Chambre… Cela donnerait au moins un effet de contraste…

Jeudi dernier, les insultes fusaient à un point tel entre élus péquistes, libéraux et caquistes, qu’on se serait cru en pleine cour d’école sans surveillant. Des débats de fond? Pas vraiment. L’insulte s’y prêtant de toute manière rarement.

Voici d’ailleurs comment le caricaturiste Chapleau l’illustrait.

Conscient de l’image délétère que ce genre de mauvais spectacle donne à une classe politique déjà malmenée par des citoyens perdant de plus en plus confiance en celle-ci, le président de l’Assemblée nationale est même allé jusqu’à suspendre les travaux le temps que les leaders se rencontrent et se calment un peu le pompon.

Bien chanceux, tout de même, que les cotes d’écoute moyennes 2012-2013 pour les rediffusions tardives de la période de questions à Télé-Québec oscillent à peine autour des 9 000 téléspectateurs…

Or, rien n’y fit. Même après cette rencontre au sommet, la tempête ne reviendrait pas au calme pour autant. Du moins, soit dit en tout respect, pour une poignée d’élus de toute évidence portés à confondre débats et injures.

Ça se traitait à qui mieux mieux de «mal élevé», de raconteurs de «bullshit», de «girouettes», de «démagogue», etc…

Le prix du lancer de l’injure cette journée-là est toutefois allé au député caquiste, Jacques Duchesneau. Parlant du leader du gouvernement – Stéphane Bédard -, M. Duchesneau lui balançait ceci à la tête :

«Ce qu’on a, c’est un leader d’une bande d’eunuques incapables de prendre des décisions.»

Va pour le manque de décisions, mais pour le reste…

On a beau se dire que la fin de session approche, que les esprits s’échauffent alors que l’appel du barbecue en fait perdre la tête à certains, on se demande tout de même si dans de pareils moments, certains élus ont bel et bien conscience de l’institution dans laquelle ils siègent et du respect qu’elle appelle.

Ce respect, dans le ton et sur le fond, on le retrouve pourtant dans les commissions parlementaires où les députés travaillent non seulement fort, mais aussi dans une atmosphère nettement plus civilisée.

Le paradoxe, ici, est que la période de questions est déjà régie par un long et vaste lexique de propos dits «non parlementaires». C’est une longue enfilade de mots et d’expressions proscrits en Chambre. S’ils en prononcent un ou plusieurs, les députés se font demander par le président de le retirer.

Dans le département de l’insulte personnalisée, en voici quelques exemples parmi d’autres :

 «nono», «fainéants», «girouette», «girouette nationale», «ti-coune», «deux de pique», «pleutre», «fin finaud», «vire-capot», «marionnette», «cabotin», «ministre de l’Insécurité publique», «imbécile», «technocrate condescendant», «aigrefin», «moutons», «valet», «loser», «Yes man», «tata», «sépulcre blanchi», «cheap», «imbécile», «fanfaron», «bouffon», «clown», «cochon», «traîtres à la nation québécoise», «cocu des caquistes», «peddleur», «incompétente», «lâche», «menteur», etc..

Et comme il est également interdit d’imputer une motivation à un élu, il va sans dire que tous les synonymes de «mentir» sont également interdits. Du genre :

«mépriser», «cacher», «manipuler la vérité», «maquiller les chiffres», «tricher», «tromper», «pelleter du fumier», «traficoter», «manipuler», «tromper la population», «voler», «berner», etc..

Bref, le sport de l’injure n’est certainement pas nouveau à l’Assemblée nationale.

Ce lexique, il s’allonge d’ailleurs au fur et à mesure que des élus se lancent de nouvelles insultes les uns aux autres avant, bien entendu, de se les faire interdire. Appelons-ça l’index des parlementaires. Au point d’ailleurs où cette même liste aux interdits, il faut le dire, parfois absurdes ou puritains, tend en même temps à asceptiser les échanges à outrance. Il arrive, en effet, qu’un gouvernement «trompe» la population sur une question. Or, aucun député d’opposition n’a le droit de le dire en Chambre, même s’il peut en faire la démonstration la plus stricte.

Et pourtant…

Or, avec ou sans cette police lexicale, ce qui aiderait nettement plus à élever les échanges en Chambre serait de voir les débats reposer sur un respect mutuel entre parlementaires, des idées fortes, des projets solides. Et surtout, sur des partis portés par des visions clairement distinctes les unes des autres.

Après tout, lorsque les différends, même musclés, portent sur des idées fortes, l’insulte devient souvent une arme purement accessoire… et dont le maniement se veut nettement plus raffiné que ce à quoi les citoyens assistent par les temps qui courent…

Beaucoup de gros mots, mais pour les mots d’esprit, c’est une autre histoire.

Nous sommes en effet loin – très loin -,  des échanges aussi fins que parfois spectaculaires des Bourassa, Parizeau, Lévesque… Leur sens chirurgical de l’ironie manque aussi beaucoup en Chambre…