Politique

L’an 1 du gouvernement Marois : un virage déterminant

Photo: Jacques Boissinot / Presse Canadienne.
Photo: Jacques Boissinot / Presse Canadienne

Il y a un an, le Parti québécois prenait le pouvoir. Malgré les nombreux appels lancés par Pauline Marois à lui donner une victoire majoritaire, elle devra se contenter d’un gouvernement minoritaire.

À l’aube de sa deuxième année et à quelques mois d’une possible élection générale, que peut-on en retenir?

1) Promesses tenues

Dès les jours suivant l’élection du 4 septembre 2012, le nouveau gouvernement péquiste bouge. Et vite.

Il respecte illico une série d’engagements tirés de sa plateforme électorale, qui ne nécessitent pas de passer par voie législative :

– Annulation de la hausse des frais de scolarité.

– Tenue annoncée d’un Sommet sur l’éducation supérieure.

– Abrogation de la section de la «loi spéciale» du gouvernement Charest limitant le droit de manifester.

– Annulation du prêt à la mine d’amiante Jeffrey

– Reclassement de la centrale nucléaire Gentilly-2.

– Moratoire sur le gaz de schiste.

Sur le front environnemental, Mme Marois se dit d’ailleurs fière de son duo de choc : Martine Ouellet aux Ressources naturelles et Daniel Breton à l’Environnement. Pour la première fois en neuf ans, les titulaires de ces deux ministères importants sont connus pour leur connaissance fine des dossiers et leur défense informée de l’environnement. À Québec, ça tient presque de la révolution.

Sur le plan stratégique, ce départ en lion vise à donner l’image d’un gouvernement capable de bouger malgré son statut minoritaire. Et le message porte.

Dans la filière «intégrité» devenue prioritaire pour les citoyens, le gouvernement Marois présente une brochette de projets de loi. Il agit sur plusieurs fronts, dont celui de l’octroi des contrats publics et du financement des partis politiques – la mère de toutes les corruptions et collusions.

Au cours des semaines et des mois, il annoncera aussi sa politique de souveraineté alimentaire; sa future politique du «mourir dans la dignité»; son projet d’une assurance autonomie pour les personnes âgées et handicapées; la création éventuelle d’un bureau d’enquêtes indépendantes sur la police; la bonification de l’enseignement de l’histoire du Québec.

2) Promesses non tenues pour cause de statut minoritaire

Que ce soit par blocage réel ou appréhendé du PLQ ou de la CAQ, quelques promesses électorales majeures prennent le bord de la grande poubelle de l’histoire, dont:

– Le renforcement de la loi 101 : même si le gouvernement a abandonné sa promesse de l’étendre aux cégeps et aux entreprises de plus de 10 employés, ça sent la couronne funéraire pour son projet de loi 14 pourtant déjà fort dilué.

–  L’adoption d’une constitution et d’une citoyenneté québécoises. Impossible à même envisager dans un contexte minoritaire.

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3) Le virage

Au-delà de la simple quantification des promesses tenues et brisées, je propose un indicateur plus efficace pour tracer le bilan de l’An 1 d’un nouveau gouvernement. Quel qu’il soit. Cet indicateur est de nature, disons, plus qualititative.

Il consiste à évaluer le degré de cohérence globale entre les politiques d’un nouveau gouvernement et sa plateforme électorale. Bref, il s’agit de voir si la vision qu’un parti propose en campagne rencontre ou non celle qu’il adopte une fois au pouvoir.

Dans le cas du gouvernement Marois, force est de constater que cette cohérence essentielle lui a échappé. Qu’on la nomme «philosophique» ou «idéologique».

On se souviendra qu’une fois son départ en lion derrière lui, le gouvernement Marois s’est fait de plus en plus hésitant. Courbant l’échine à la première controverse, il reculait à répétition au point où ses «reculs» devinrent sa marque de commerce.

Or, ces fameux reculs étaient en fait provoqués par son premier budget déposé dès novembre. Le ver dans la pomme de la gouvernance erratique du PQ, il est là.

Le budget marque un virage déterminant. Il  troque la vision de centre-gauche proposée à l’élection par le PQ pour des politiques gouvernementales de centre-droit.

Résultat : de nombreux électeurs du PQ ont le réveil brutal. Ils découvrent alors un gouvernement particulièrement sensible aux pressions du milieu des affaires et des agences de notation. Ceux-là mêmes qui, dès son élection, lui ont laissé savoir que sa plateforme plus «progressiste» n’était pas leur tasse de thé. Quant au duo de choc de l’environnement, on lui fit carrément comprendre que pour eux, Martine Ouellet et Daniel Breton étaient surtout de dangereux radicaux hostiles à leurs intérêts.

Pourtant, comme je l’écrivais cet automne, le gouvernement péquiste, même minoritaire, n’était «aucunement menacé d’être défait sur un vote de non-confiance (sur le budget) par des partis d’opposition qui ne seraient pas assez fous pour se précipiter dans une nouvelle élection aussi rapidement».

C’est même la raison précise pour laquelle le gouvernement présente son budget dès l’automne. Attendre jusqu’au printemps 2014 présentait un danger réel d’être défait. Surtout, une fois que les libéraux auraient leur nouveau chef.

Le problème est qu’au lieu de profiter de cette fenêtre de novembre pour appliquer concrètement sa vision de centre-gauche, le gouvernement Marois opte plutôt pour le coin centre-droit de l’arène politique. Question de mieux «rassurer» les lobbys d’affaires.

Bref, il vire à droite, mais sans clignoter.

Le virage est majeur et loin de sa plateforme électorale :

– Troc de la promesse d’annuler la taxe santé des libéraux pour sa modulation.

– Recul sur une réforme plus progressiste de la fiscalité.

– Dégel du bloc patrimonial d’Hydro-Québec.

– Chasse aux revenus dans les sociétés d’État.

– Augmentation de taxes.

– Hormis pour les frais de scolarité, les augmentations de tarifs suivent la lignée de la «révolution tarifaire» du gouvernement Charest.

– Alors qu’ailleurs, certains États n’hésitent pas à retarder l’atteinte de l’équilibre budgétaire pour ne pas risquer de ralentir encore plus la croissance économique, le budget Marois opte pour l’obsession du déficit-zéro et les compressions qui viennent avec.

Pour tenter de dorer la pilule, le ministre des Finances rappelle l’engagement du PQ à hausser considérablement les redevances minières. Lorsqu’il présentera ce nouveau «régime» en mai, ce ne sera toutefois pas le cas… Le recul sera marqué, encore.

Pour le gouvernement, son virage vers le centre-droit sera déterminant pour la suite des choses.

En s’éloignant de la vision de centre-gauche qu’il faisait sienne à l’élection, de nombreux reculs devenaient inévitables. Résultat: on le traite d’amateur, d’imprévisible, d’improvisateur. Bref, on l’accuse d’un manque flagrant de cohérence et de direction.

À l’étude des crédits, le diable est dans le détail des compressions. On coupe même dans le transport adapté pour les personnes âgées et handicapées.

Dans les mois suivants, le virage multiplie les dommages collatéraux. Tant et si bien qu’en février, l’ex-premier ministre et ex-chef du PQ, Jacques Parizeau, dénonce l’ensemble de l’oeuvre en des termes peu charitables:

«À partir du moment où vous fixez l’objectif zéro pour une date butoir et que ça devient une religion, vous cessez de réfléchir. On coupe partout, on ne se pose pas de questions.»

Ironiquement, par contre, autant la plateforme du PQ promettait aussi de «réduire la taille du ministère de l’Éducation» et d’«alléger les structures du réseau de la santé», autant ce miracle pourtant nécessaire se fait toujours attendre…

Alors qu’en élection, le PQ s’était engagé à «défendre vigoureusement les Québécois les moins fortunés», Le Devoir révèle en mars qu’il s’apprête même à couper en catimini dans l’aide sociale. C’est la cerise sur le gâteau. On ne compte plus les mâchoires d’électeurs péquistes que la nouvelle décroche.

La plateforme du PQ parlait de «reprendre le contrôle de nos richesses naturelles». Au pouvoir, hormis pour les gaz de schiste, le contraire se pointe à l’horizon.

Le nouveau régime de redevances minières promis est décevant. Même si sa plateforme prônait une réduction des importations de pétrole et une diminution drastique de sa dépendance, la première ministre multiplie les signes d’ouverture» et d’intérêt. Autant pour faciliter le transport du pétrole albertain vers l’Est canadien – dont ceux extraits des très polluants sables bitumineux -, que pour celui de l’île d’Anticosti.

En novembre, quelques jours après la présentation du budget «virage» et à la grande surprise de bien des péquistes, Madame Marois participe avec enthousiasme à une réunion du Conseil de la fédération. On comprend vite pourquoi.

Son homologue albertaine y menant sa propre cabale pour trouver des nouveaux marchés au pétrole de sa province, les deux premières ministres s’entendent sur la création d’un groupe de travail conjoint sur cette quête renouvelée de l’or noir. Et comme le territoire du Québec est visé par son transport qu’on cherche à faciliter, ça parle aussi beaucoup de pipelines à inverser ou à construire.

Quelques jours plus tard, ce sera au tour de Daniel Breton de démissionner. Ministre de l’Environnement connu pour ses analyses critiques du développement tous azimuts de la filière pétrolière, il se voit «forcé» de quitter son poste. La raison? Une fuite médiatique sur une histoire de loyer non payé datant de quelques années et quelques autres écarts de conduite passés.

À l’heure d’une commission Charbonneau où les pires histoires de corruption et de collusion montent déjà au sommet de la pyramide politique municipale, on aura fait tomber un ministre pour des «péchés» de conduite bien véniels en comparaison.

La plateforme du PQ parlait aussi de «soulager les proches aidants» Dans les faits, ils continuent à crier à l’aide.

Alors qu’il s’engageait à «modifier le financement des écoles privées», rien ne laisse présager qu’il bougera dans ce sens.

Sur la question fort sensible des nominations partisanes, rien n’était explicité dans sa plateforme. Il reste néanmoins qu’en la faisant reposer sur les trois piliers de l’«honnêteté», de l’«intégrité» et de la «transparence», une fois au pouvoir, le PQ n’aura pas prêché par l’exemple dans ce département.

En témoigne, entre autres, l’histoire rocambolesque de la double nomination en catimini de l’ex-chef péquiste André Boisclair à la délégation générale de New-York couplée d’un poste à vie dans la haute fonction publique dès son retour.

Au lieu d’instituer une vraie commission indépendante d’enquête sur les agissements policiers pendant la grève étudiante de 2012, le gouvernement met sur pied une commission au parfum de mauvaise blague. La crédibilité de l’exercice est à zéro pendant qu’on se bouscule au Québec pour la boycotter.

Sur son option première – la souveraineté -, sa promotion est carrément reléguée aux instances du PQ. Les instances se parleront du «pays» entre elles.

Quant à sa «gouvernance souverainiste», elle se fait aussi petite et discrète qu’une sauterelle dans un troupeau d’éléphants. Même le rapatriement de l’assurance-emploi ne semble plus y figurer.

Les sorties scandalisées de son ministre responsable, Alexandre Cloutier, suite à la parution du livre «La bataille de Londres» sur le rapatriement de la constitution en 1982, n’auront provoqué à Ottawa que quelques baillements d’ennui.

La première ministre effectue certes quelques visites réussies à l’étranger, mais en janvier, son voyage en Écosse – où on se prépare pourtant à un référendum sur l’indépendance pour 2014 -, fut d’une maladresse déconcertante.

Et pour ce qui est de l’engagement du PQ à «permettre la tenue de référendums nationaux d’initiative populaire», il provoque à peine un rire agacé chez la première ministre lorsqu’un journaliste se prend de le lui rappeler en conférence de presse.

Seule embellie par défaut sur ce front pour le gouvernement : la démission de Jean-Martin Aussant de la chefferie d’Option nationale.

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De retour au village des valeurs

Depuis son budget «virage», le PQ a vu ses intentions de vote fondre lentement, mais sûrement.

À la fin du printemps, ses appuis oscillaient autour des 25% – un plancher fort inquiétant pour les péquistes. Le tout pendant que le PLQ et son nouveau chef, Philippe Couillard, prenaient une avance sérieuse. Huit mois à peine après son élection, le gouvernement minoritaire de Pauline Marois filait un très mauvais coton.

C’est alors que le ministre responsable des Institutions démocratiques, Bernard Drainville, annonce son intention de troquer l’engagement du PQ à adopter une Charte de la laïcité pour une Charte des «valeurs québécoises». Le «débat», disait-il, se ferait donc à l’automne…

Ici et ici, j’analysais dans ces deux billets ce choix tactique de type «politique de division» (wedge politics issue). Un choix également annonciateur du retour volontaire du PQ sur le terrain identitaire. Un terrain miné, mais qu’il espère surtout plus payant pour lui dans l’isoloir.

Et ce n’est certes pas un récent sondage Léger-Le Devoir laissant voir un début de remontée du PQ, qui le fera changer d’idée… Qu’un sondage non probabiliste, estival, pris dans le sillage de la catastrophe du Lac-Mégantic et des interventions rapides du gouvernement dans le dossier de même qu’en plein «spin» sur une Charte des «valeurs québécoises» coulée dans les médias, est une chose. Tenir le fort à travers un automne politique qui s’annonce déjà fort mouvementé, pourrait en être une autre. À suivre…

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Bref, menée sous l’égide d’un virage majeur du centre-gauche au centre-droit, la première année du gouvernement Marois s’avéra chaotique.

Sa deuxième s’annonce quant à elle marquée du sceau du «Nous» et de l’«identité». L’espoir étant de reprendre des plumes dans l’électorat francophone.

Or, quel que soit le parti au pouvoir, la vie d’une société en mouvement a souvent le don de rattraper les stratégies électoralistes même les plus finement calculées. Le retour des audiences publiques de la commission Charbonneau, entre autres enjeux, en feront certes partie. Tout comme son «rapport d’étape» qu’elle se doit de remettre dès la fin janvier 2014.

Et c’est ce qui rend les prochains mois tout à fait imprévisibles sur la planète politique québécoise…