Politique

Charte des valeurs : qu’en disent les sondages ?

Photo © Matias Garabedian / CC BY-SA 2.0
Photo © Matias Garabedian / CC BY-SA 2.0

Depuis mars dernier, neuf sondages portant sur la Charte des valeurs québécoises ont été rendus publics, trois par Forum, quatre par Léger, un par SOM et un par CROP. Le premier sondage Léger en mars a été fait pour le gouvernement, les autres pour les médias. Trois sondages ont été conduits après le dépôt de la Charte. Le port de signes religieux par les employés de l’État est clairement la question litigieuse. C’est donc sur cette question que nous allons nous concentrer.

Qu’en est-il en ce moment?

Les trois sondages conduits depuis le dévoilement du projet de Charte par le gouvernement Marois ont été faits pratiquement en même temps, soit entre le 12 et le 15 septembre. Les questions varient selon les firmes. Des exemples de signes religieux tout comme des exemples d’occupations qui seraient touchées sont parfois mentionnés, mais pas systématiquement. Par ailleurs, Léger et CROP ont fait des sondages Web alors que Forum utilise le mode téléphonique automatisé. Malgré ces différences, les résultats concordent. En ce moment, l’appui à l’interdiction ou même au simple encadrement du port de signes religieux par les employés du secteur public est loin de faire consensus.

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Taux-d-appui-l-interdiction-de-signes-religieux_chartbuilder (1)À peine la moitié des répondants (51%) se disent d’accord avec l’énoncé proposé par Léger «La Charte des valeurs québécoises interdirait le port de signes religieux visibles ostentatoires à l’ensemble du personnel de la fonction publique (personnel médical, enseignants, personnel de bureau, police, juges) ». Pour Forum, le niveau d’approbation est de 45% à l’énoncé « Le Gouvernement du Québec a proposé une Charte des valeurs québécoises qui interdirait aux employés du secteur public le port de symboles ou de vêtements religieux comme les turbans, les hijab, les kippa et les grands crucifix ». Et CROP obtient 42% d’accord à l’énoncé «Encadrer le port de signes religieux ostentatoires». On pourrait distinguer ces appuis selon la langue, les régions ou l’âge, mais les échantillons pour ces sous-groupes sont souvent petits, de sorte que les marges d’erreur, lorsqu’elles s’appliquent, sont très élevées. De plus, pour bien comprendre et interpréter ces différences, il faudrait un accès aux données permettant de conduire des analyses plus fines.

En mars, un sondage Léger réalisé pour le gouvernement du Québec demandait «Si le gouvernement décidait d’interdire le port de signes religieux, êtes-vous d’accord ou en désaccord que cette interdiction s’applique…». Suivait une liste d’occupations (fonctionnaires, employés municipaux, etc.). Le degré d’accord variait entre 57% et 62% — sauf pour les employés en position d’autorité (policiers, juges, etc.), où il atteignait 68%. En août, dans le cadre d’un sondage pour QMI, la firme demandait si le gouvernement du Québec devrait interdire le port de signes religieux (voile, kippa, croix, ..) par différents groupes. De 63 à 67% des répondants pensaient que oui et la proportion montait à 78% pour les policiers. Au même moment, le sondage Forum fait auprès de l’ensemble des Canadiens montrait que 58% des Québécois (échantillon de 237 personnes) seraient favorables à une règlementation interdisant le port de signes religieux par les travailleurs du secteur public. Tous ces sondages ont été réalisés avant que la Charte soit dévoilée et qu’il y ait véritablement débat.

Bref, alors qu’il n’y avait pas eu de mouvement de l’opinion publique entre mars et août, le dépôt de la Charte et le débat qui l’a entouré ont fait chuter le taux d’approbation à la mesure la plus controversée d’environ 12 points. Les chercheurs en opinion publique connaissent bien ce phénomène. Lorsque l’on pose des questions alors qu’il n’y a pas de débat dans l’opinion publique, les réponses sont peu fiables et peuvent changer, même fortement, dès que le débat est lancé. À cet égard, il est étonnant de voir que le gouvernement, dans son sondage fait en mars, demande aux répondants de se prononcer sur les politiques que le gouvernement devrait avoir, par exemple, «Laquelle de ces approches vous semble plus efficace pour encadrer les accommodements religieux? Amender la Charte des droits, etc.». Sur une question aussi complexe et sensible, ce type de question apparaît d’une fiabilité quasi-nulle.

L’écart entre les sondages et «la vraie vie»

En conclusion, malgré des méthodes et des formulations différentes, le portrait tracé par les sondages est le même, soit une tendance à la baisse de l’appui à l’interdiction du port de signes religieux par les employés du secteur public. Au-delà des chiffres qui apparaissent souvent si «vrais», il est important de noter que les sondages ne reflètent pas «la vraie vie». De nombreuses études ont conclu que le lien entre les opinions exprimées et les comportements est particulièrement faible, surtout lorsque les questions sont posées à des personnes qui ne sont pas touchées et qui ne sont pas confrontées à un débat ambiant.

Claire Durand est professeur titulaire au département de sociologie de l’Université de Montréal.