Politique

Élections cet automne : dans la tête de Pauline Marois

Pauline Marois doit décider si elle lance le Québec en élections autour du 6 novembre, pour un scrutin le 9 décembre. Dans la tête de la première ministre, les arguments «pour» et «contre» vont s’entrechoquer.

Pauline Marois lors du scrutin de septembre 2012. (crédit photo: Jacques Boissinot/Presse canadienne)
Pauline Marois lors du scrutin de septembre 2012. (crédit photo: Jacques Boissinot/Presse canadienne)

La première ministre a convoqué certains ministres influents et quelques conseillers à une retraite stratégique vendredi et samedi, les 25-26 octobre, à la chic Auberge du Lac Taureau, dans Lanaudière. Parmi les sujets au menu: des élections cet automne.

Pauline Marois doit décider si elle lance le Québec en élections autour du 6 novembre, pour un scrutin le 9 décembre.

Dans la tête de la première ministre, les arguments «pour» et  «contre» vont s’entrechoquer. Et il y en a beaucoup, de chaque côté. La tâche s’annonce ardue.

De plus, son caucus est divisé sur l’idée de se lancer dès maintenant. À micro fermé, des députés affirment qu’ils ne sont pas pressés de retourner aux urnes. Au conseil des ministres, certains sont plus pressés que d’autres de se lancer en campagne. Bref, il y aura des arbitrages à faire.

Les deux derniers sondages, Crop et Léger, qui se ressemblent, amènent autant de questions que de réponses à la première ministre.

Voici quelques réflexions qui passeront dans la tête de Pauline Marois, de ses conseillers et de ses ministres dans les prochains jours. Des «pour» et des «contre» les élections cet automne.

Pour des élections:

La CAQ et le PLQ connaissent un début d’automne difficile. Les adversaires du PQ ne sont pas au meilleur de leur forme.

Philippe Couillard a dû répondre aux questions des enquêteurs de l’UPAC sur les agissements passés de certaines personnes dans son parti, et le siège social du PLQ a été perquisitionné par l’UPAC en juillet. Sans compter les agissements du député Pierre Marsan. La fin de la lune de miel est évidente.

De son côté, la CAQ souffre de la polarisation du débat sur la charte des valeurs, comme elle avait souffert au printemps 2012 du clivage dans la société sur les frais de scolarité. Elle oscille maintenant entre 15 et 19 %.

En plus, Option nationale achève une course au leadership et le nouveau chef aurait de la difficulté à se faire connaître avant les élections. Une roche de moins dans le soulier de Marois.

– Un gouvernement aime toujours mieux choisir la date des élections, plutôt que d’être renversé par l’opposition sur une motion de non-confiance ou sur un budget. Rester maître du calendrier est un atout de taille.

Le gouvernement Marois multiplie les annonces depuis la fin du mois d’août. Il y en a eu plus de 200 et les montants annoncés dépassent allègrement les six milliards de dollars. La moindre création d’emplois justifie la présence de la première ministre. La politique économique dévoilée au début du mois à la Caisse de dépôt visait à corriger l’impression que le gouvernement n’a pas de plan d’ensemble en matière d’emplois. Il reste encore le volet «solidarité» à venir d’ici la fin du mois.

La séquence montre que le PQ tente d’«ouvrir la fenêtre électorale» comme on dit dans le jargon politique, soit créer un momentum avant de lancer le Québec en élections. Utiliser l’avantage d’être au gouvernement et de pouvoir annoncer des bonnes nouvelles un peu partout.

Or, l’essence que le PQ a mise dans l’avion ne pourra pas être récupérée s’il ne décolle pas.

La politique économique aurait été tout à fait appropriée dans un budget, mais le gouvernement a préféré l’annoncer cet automne. Il peut l’annoncer de nouveau au printemps, mais l’effet serait dilué.

Bref, le gouvernement a dépensé beaucoup de capital politique pour tenter de faire bouger les sondages et préparer le terrain.

 Le PQ voudra battre le fer identitaire pendant qu’il est chaud. Le gouvernement Marois a misé énormément sur la Charte des valeurs pour relancer son action, après une première année difficile. Même si la charte divise la population et n’obtient pas une majorité claire d’appuis, elle reste très populaire chez les francophones, la seule donnée qui compte aux yeux des stratèges péquistes.

Le gouvernement pourrait facilement s’entendre avec la CAQ ou QS pour faire adopter plus que les 4/5e de la charte à l’Assemblée nationale. Politiquement, une entente est facilement à portée de main (je l’ai écrit et dit souvent). Mais le gouvernement souhaite garder cette arme pour les élections, c’est pourquoi les seules modifications qu’il envisage visent à l’éloigner d’un projet de loi plus rassembleur. Le ton est toujours plus dur, pas plus conciliant. Le PQ utilise l’identité comme un «wedge issue», afin de polariser l’électorat.

Et Bernard Drainville rythme ses sorties publiques pour s’assurer de garder la charte dans l’actualité.

Or, ce sujet a toutes les chances de perdre en intensité dans les prochaines semaines. Les positions sont connues. On est sur la pente descendante du débat, qui commence d’ailleurs à déraper de la laïcité vers un procès de l’islam et du voile.

Électoralement parlant, si le PQ veut maximiser les retombées, il serait plus payant de foncer cet automne que d’attendre au printemps.

Le vote francophone.  Le PQ tire de l’arrière dans les intentions de vote générales sur le PLQ dans les deux derniers sondages (34 % vs 38 % chez Crop et 34 % vs 36 % chez Léger). Mais chez les francophones, l’avance est bonne. Le PQ récolte 41 %, contre 29 % ou 26 % pour les libéraux. La CAQ est lointaine troisième.

Une avance qui a du poids, puisque la vaste majorité des circonscriptions se décident grâce au vote francophone. Et dans les intentions de vote en général, le PQ a réduit l’écart avec le PLQ depuis août.

La faiblesse de la CAQ. Depuis la naissance du parti de François Legault, la CAQ est une menace aux autres partis dans les banlieues de Montréal, où un grand nombre de circonscriptions peuvent changer de camp d’une élection à l’autre. Pour l’instant, le PQ a repris les devants dans ces régions cruciales.

Or, la CAQ peut remonter. Elle a commencé les dernières élections à moins de 20 %, pour les conclure avec 27 %, brouillant les cartes. Qui sait si elle ne va pas gruger quelques points précieux et revenir dans le paysage au printemps, à la faveur d’un Projet Saint-Laurent bien ficelé?

La commission Charbonneau. Elle n’a pas encore atteint le volet de ses audiences sur le financement des partis provinciaux et le ministère des Transports. Un volet qui peut nuire au PLQ, mais qui peut aussi éclabousser le PQ, qui a fait du financement sectoriel, comme les libéraux, pendant des années. Pourquoi ne pas partir en campagne avant, au cas?

L’économie ne va pas bien, mais si ça se dégrade encore, les nouvelles pourraient être très mauvaises. Déjà que le déficit zéro semble hors de porté, il pourrait être périlleux d’attendre au printemps.

Pauline Marois a laissé elle-même courir des rumeurs d’élections. Maintenant que l’heure de la décision approche, peut-elle encore reculer et donner l’impression qu’elle refuse de prendre le taureau par les cornes? (Pas celui du Lac, celui des élections…)

Contre des élections:

 Les intentions de vote ne sont pas au rendez-vous. Dans l’état actuel des choses, le Parti québécois serait reconduit au pouvoir minoritaire ou serait défait par le Parti libéral, qui serait probablement minoritaire. Le PQ tire de l’arrière par deux à quatre points sur le PLQ.

Éric Grenier, analyste au site ThreeHundredEight.com, vient de calculer qu’avec la moyenne des deux derniers sondages, le PQ récolterait 62 sièges (majorité à 63), le PLQ, 60, QS 2. et la CAQ seulement 1.

Et l’avance chez les francophones n’est pas assez importante pour assurer la majorité tant convoitée. Une avance de 12 points chez les francs, comme c’est le cas actuellement, n’est pas aussi importante que l’avance de 16 points chez les francos que le PQ détenait sur le PLQ lors du déclenchement des élections en 2012. Et le PQ a terminé minoritaire.

Il faudrait donc que Pauline Marois gagne la campagne électorale sans équivoque, ce qu’elle n’a pas réussi à faire en 2012.

Or, si la majorité n’est pas encore au rendez-vous, pourquoi risquer de perdre le pouvoir? Autant le garder et l’utiliser pour étoffer le bilan à présenter à la population. C’est comme le hockey: tant que tu contrôles la rondelle, l’autre ne peut pas marquer. Pourquoi la remettre en jeu et risquer de la perdre?

La course peut se resserrer. Le gouvernement occupe au bas mot 70 % de l’attention médiatique depuis la fin août, avec la charte des valeurs et les annonces à répétition. Malgré tout, les intentions de vote ont peu bougé. Toujours à l’intérieur de la marge d’erreur.

Or, en campagne, l’attention médiatique se décompose. Les autres partis gagnent en visibilité et ils sont plusieurs à attaquer le bilan du gouvernement. Philippe Couillard et François Legault, qui ont été peu présents cet automne, seront davantage sous les feux de la rampe. Ça peut leur nuire, mais ça peut aussi les aider.

Depuis deux ans, chaque fois que le PQ a atteint le chiffre magique de 35 % qui laisse voir un gouvernement majoritaire, il a chuté de quelques points dans le coup de sonde suivant. Est-ce que ce plafond de verre est finalement brisé?

Le taux de satisfaction demeure bas. À 36 % chez Léger, à 35 % chez Crop, il n’a pas bougé de l’automne. 62 % des Québécois pensent que le Québec va dans la mauvaise direction.

Le PQ, à 34 % d’intentions de vote, est presque au plafond du taux de satisfaction. Y a-t-il de la place pour grandir en campagne électorale?

– La froideur des citoyens envers les élections.

Les intentions de vote francophone sont plutôt bonnes pour le PQ, mais c’est aussi la tranche de l’électorat qui souhaite le moins avoir des élections cet automne, selon un sondage Crop-L’actualité.

Les francophones sont les moins pressés d’aller voter: 21 % sont favorables à un scrutin cet automne, alors que 71 % préfèrent attendre au printemps ou plus tard (7 % ne savent pas). Les anglophones et les allophones sont les plus favorables à un scrutin hâtif (49 %).

Les résidants de l’île de Montréal sont aussi plus chauds à l’idée de tenir un rendez-vous électoral rapidement, alors que le reste du Québec préfère attendre.

Près de 40 % des Québécois préféreraient aller aux urnes en avril 2014, après le dépôt du budget.

Il n’y a jamais un engouement incroyable pour des élections, on s’entend. Mais ce taux est particulièrement élevé. De sorte que Pauline Marois devra dénicher une bonne raison pour lancer la campagne (même s’il y a une loi sur les élections à date fixe) et justifier les 80 millions de dollars qu’entraînent des élections.

Le gouvernement a annoncé un plan d’action économique pour contrer les pertes d’emplois que subit le Québec depuis le début de l’année. Il a généralement été bien reçu. Or, il faut maintenant le mettre en place, le lancer, passer à l’action.

Comment expliquer aux électeurs que la priorité est l’emploi, qu’il y a urgence, ce qui justifie des annonces importantes avant le budget, mais que la priorité change subitement pour devenir les élections, ce qui bloque la machine gouvernementale et retarde l’action économique?

– Un faible taux de participation favorise les libéraux.

Le dernier scrutin aussi tard que le 9 décembre était celui de Jean Charest en 2008 (8 décembre). Lui aussi avait déclenché après un autre scrutin (au fédéral, alors que Marois serait après le municipal). Lui aussi, pas très loin de Noël, pendant les examens des étudiants, les partys de bureau, le magasinage de Noël et un froid glacial.

Le scrutin avait eu lieu seulement 19 mois après le précédent, alors que celui de Marois serait 15 mois après le précédent.

Le taux de participation avait atteint 57 % en 2008, le plus faible taux depuis 1927 (plus de 80 ans!).

S’il y a des élections cet automne, fort à parier que le taux de participation sera plus bas que le précédent, en 2012 (74,6 %).

Or, plus le taux est faible, plus cela avantage le PLQ.

Depuis le sommet de 1,75 million de votes obtenus en 2003, le PLQ voit son électorat stagner ou baisser.

En 2007, le PLQ a reçu 1,31 million de votes.

En 2008, il a obtenu 1,36 million de votes.

En 2012, il a reçu 1,36 million de votes.

La seule différence entre une majorité, une minorité et une défaite libérale semble être le taux de participation, qui profite aux autres partis lorsqu’il est haut.

– Oui, la commission Charbonneau peut éclabousser le PQ, mais l’UPAC est visiblement sur un (ou des) dossier qui touche le PLQ. Pourquoi ne pas attendre et voir si des arrestations sont au menu de la fin de l’automne ou de l’hiver?

L’économie ne va pas bien, mais la situation pourrait s’améliorer dans les prochains mois, surtout si le plan économique du gouvernement fonctionne. Vaudrait mieux partir en campagne avec quelques bons mois pour la création d’emplois, qu’avec les pertes actuelles depuis janvier dernier. L’économie est le talon d’Achille du gouvernement Marois.

33 jours sur la Charte des valeurs? La force de la charte chez les francophones est un atout pour le gouvernement Marois. Cela lui a permis de sortir de la léthargie du printemps dernier (25 % dans les intentions de vote) et de redevenir compétitif, mais la situation ne bouge plus depuis un mois. Les intentions de vote sont stables.

Le débat est engagé depuis maintenant deux mois, et solidement, de sorte que les positions de tous les acteurs importants de la société sont connues (ou presque, ce qu’en pensent les participants à Occupation Double est un mystère).

Le PQ se fera répéter qu’il va à l’encontre de l’avis de ses trois anciens premiers ministres (Parizeau, Bouchard et Landry) et de la Commission des droits de la personne. Ce n’est pas une belle carte de visite, même si ça ne semble pas le faire bouger.

Une fois ceci dit, on fait quoi? Il sera difficile de garder le sujet vivant pendant 33 jours de campagne. Il sera aussi question d’éducation, de santé, d’économie, de recherche, d’intégrité… Des candidats vont faire des gaffes, il y aura les débats des chefs… Bref, beaucoup d’imprévus. La charte n’est peut-être pas l’argument massue d’une campagne électorale.

Tout dépend ce que les gens ont en tête au moment du vote, la fameuse «ballot question». Pauline Marois devra bien la définir pour réussir son pari si elle déclenche cet automne.

Un pari risqué, tout le monde le dit. Et personne ne sait si Pauline Marois le prendra.