Politique

La Charte, le voile, le bébé et l’eau du bain

Faut-il interdire les mariages intraculturels, les maternités multiples, le travail, le non-travail, la nudité et le voile, sous prétexte que toutes ces conditions peuvent parfois être imposées aux femmes contre leur gré ?

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Photo: Jacques Boissinot/Presse canadienne

C’est aujourd’hui que Bernard Drainville a finalement déposé son projet de loi. La Charte a encore changé de nom, mais la substance est essentiellement intacte.

Tout a déjà été dit. Sur ce seul blogue, sur le seul sujet de la Charte, j’ai publié 15 billets depuis trois mois. Celui-ci sera le 16e. On compte des centaines d’articles publiés dans tous les journaux et magazines, sans compter des milliers d’heures de diffusion radio et télé consacrées à cette nouvelle crise identitaire.

Il n’y a aucune nécessité d’agir, mais ce n’est pas grave. Les arguments officiels ne tiennent pas la route, mais ce n’est pas grave. Les trois derniers chefs du PQ se sont prononcés contre la Charte actuelle, mais ce n’est pas grave. La Commission des droits de la personne du Québec a démoli le projet de Charte actuel, mais ce n’est pas grave. Bernard Drainville ne sait pas compter, mais ce n’est pas grave.

La seule chose qui compte, visiblement, c’est de créer un nouvel axe de polarisation politique au Québec, et tenter d’en tirer profit au plan électoral. Même les jeunes du PQ ne sont pas certains de vouloir embarquer dans ce cynique combat d’arrière-garde.

Après avoir vainement invoqué la laïcité de l’État, puis sa neutralité, puis la montée de l’islamisme, l’ultime argument du Parti québécois — vastement diffusé par les «Janettes» — consiste à dire que l’interdiction du voile dans la fonction publique et parapublique est justifiée par la nécessité de protéger l’égalité homme/femme et de préserver la liberté de ces dernières. Considérant que les femmes portant le voile seraient «folles» et/ou contrôlées par les hommes autour d’elles, il s’ensuivrait qu’interdire le voile favoriserait leur santé mentale et/ou leur liberté.

Malheureusement, ce «raisonnement» est fatalement paternaliste et très loin de la réalité. La question du voile, et des signes religieux en général, ne se réduit pas à une analyse simpliste de 200 mots rédigés au crayon de cire.

Il y a certainement des femmes musulmanes qui portent le voile à cause d’une pression familiale ou sociale. Mais d’autres le portent librement — parfois même à l’encontre des voeux de leur famille.

Il y a certainement des femmes, d’origines diverses, qui sont forcées d’épouser des hommes de leur communauté ethnique ou culturelle contre leur gré. Et plusieurs autres qui le font naturellement et librement.

Il y a certainement des femmes, d’origines diverses, qui sont forcées d’avoir plusieurs enfants alors qu’elles n’en veulent pas, ou plus. D’autres femmes choisissent librement les maternités multiples.

Il y a certainement des femmes, partout sur la planète, qui sont forcées de demeurer à la maison contre leur gré. Et d’autres qui sont forcées de travailler. Certaines femmes, ici et ailleurs, sont forcées de se dénuder pour fins d’exploitation sexuelle. D’autres sont voilées intégralement contre leur volonté.

Faut-il interdire les mariages intraculturels, les maternités multiples, le travail, le non-travail, la nudité et le voile, sous prétexte que toutes ces conditions peuvent parfois être imposées aux femmes contre leur gré? Évidemment pas. Il s’agirait d’un manque de discernement flagrant et d’une dérive grave de l’obsession du mur-à-mur.

Dans les sociétés occidentales modernes, les femmes peuvent, ou non, épouser des hommes de leur propre groupe culturel: l’essentiel est qu’elles le fassent librement. Les femmes peuvent travailler à l’extérieur de la maison, ou non: l’essentiel est qu’elles le fassent librement. Les femmes peuvent faire des enfants, ou non: l’essentiel est qu’elles le fassent librement. Les femmes peuvent porter des décolletés et des mini-jupes, ou non: l’essentiel est qu’elles le fassent librement. Et les femmes peuvent porter le voile, ou non: l’essentiel est qu’elles le fassent librement.

En dehors des considération d’ordre et de sécurité publique, le rôle d’un gouvernement ne consiste pas à imposer ou interdire des choix privés au nom d’un collectivisme ethnocentrique, mais à garantir que ces choix soient exercés librement, sans contrainte ni oppression.

Dans ce contexte, les États authentiquement préoccupés d’égalité des sexes et de lutte à l’oppression des femmes devraient déployer les programmes publics et les interventions ciblées qui sont nécessaires pour libérer celles-ci de l’oppression particulière dont elles sont victimes, individuellement, sans pour autant violer la liberté de toutes les autres. C’est une mission importante et proactive, qui relève du travail social et communautaire, au même titre que l’accompagnement et la protection des femmes battues ou des enfants maltraités.

Or en invoquant l’égalité homme/femme et la lutte à l’oppression pour justifier l’interdiction des signes religieux dans la fonction publique, le gouvernement du Québec fait preuve de simplisme grossier, assimilant d’emblée ces signes à une oppression quelconque, sans considération pour ceux et celles dont le choix est libre. Plutôt que d’identifier et d’aider les personnes opprimées — quelles qu’elles soient, et pour quelque raison que ce soit — on supprime arbitrairement la liberté de tous, jetant ainsi le bébé avec l’eau du bain.

Un gouvernement responsable et au service de tous les citoyens aurait agi avec discernement et mesure, ciblant ses propositions sur l’aide aux victimes et respectant par ailleurs la liberté des autres. Malheureusement pour le Québec, le gouvernement a fait un autre choix.