Politique

Bilan géopolitique des Jeux de Sotchi

Au-delà du décompte des médailles et des héros sportifs, qu’en est-il des enjeux géopolitiques que représentait Sotchi 2014 ? Qui a gagné — et qui a perdu — sur la scène internationale ? Analyse.

Photo : Getty Images Europe
Vladimir Poutine – Photo : Getty Images Europe

La flamme olympique vient de s’éteindre sur la mer Noire, au moment même où, par un curieux parallèle (et contre toute attente), à 1 400 km de là, les flammes de Kiev se sont elles aussi éteintes d’un seul coup.

C’est l’heure des bilans, et chaque pays ne manquera pas de faire le décompte de ses médailles, de ses héros et héroïnes, de ses bons coups et de ses déceptions.

Mais alors que le mythe de l’apolitisme des Jeux — auquel seul le Comité international olympique (CIO) semble encore faire semblant de croire — s’estompe de plus en plus, qu’en est-il des enjeux géopolitiques que représentait Sotchi 2014 ? Qui a gagné et qui a perdu ? Que faut-il retenir de cette manifestation, que Vladimir Poutine qualifiait avant les Jeux de plus grand événement de l’ère post-soviétique, au-delà des résultats sportifs ?

Un quasi-succès pour Poutine

L’homme fort du Kremlin ne s’en était pas caché : Sotchi 2014 était une occasion pour la Russie de démontrer ses capacités à organiser un événement d’envergure mondiale.

Plus encore : le choix de cette station balnéaire de la mer Noire, à un jet de pierre de la poudrière du Caucase, tenait à la fois du pari et de la provocation — une affirmation de la mainmise russe sur la région.

La surenchère sécuritaire autour des Jeux semble avoir payé : il n’y a pas eu d’attentats, ni sur place, ni ailleurs en Russie. À ce titre, Poutine semble avoir gagné son pari.

A t-il pour autant gagné sur toute la ligne ? Pas vraiment, puisque les critiques ont été vives — surtout au début de la quinzaine — quant au degré de préparation des installations et des infrastructures, aux coûts de l’organisation et aux scandales qui y ont été associés.

De la cérémonie d’ouverture, plusieurs ont surtout retenu l’anneau olympique qui ne s’est pas ouvert, ce qui n’était sûrement pas l’objectif du leader russe. Et pendant les Jeux, un petit nombre d’incidents, notamment celui impliquant les Pussy Riots, ont un peu gâché la sauce.

Pourtant, au tableau des médailles, la Russie l’a emporté, tant au nombre de titres qu’au nombre de médailles, effaçant ainsi sa contre-performance de Vancouver.

Globalement, Poutine et les siens ont des raisons de se réjouir, malgré quelques ombres au tableau.

Anecdotique, mais méritant d’être notée, la contre-performance de l’équipe masculine de hockey a laissé un goût amer en Russie. Surtout que Vladimir Poutine avait affiché son intérêt pour un titre olympique en hockey, en faisant un enjeu majeur — plus important encore que les autres médailles.

L’élimination, en quart de finale, par des Finlandais — dont les compatriotes ont été sifflés durant les compétitions, eu égard aux relations entre les deux pays — dépasse le simple cadre sportif et constitue un camouflet pour le Kremlin.

Du boycott et de ses effets

Lorsque, au XIXe siècle, Charles Boycott — propriétaire terrien irlandais particulièrement dur avec ses fermiers — fut poussé à la faillite par un blocus de ces derniers, il ne se doutait pas que son nom passerait à la postérité et serait évoqué régulièrement à l’occasion d’événements majeurs !

Sotchi 2014 a été l’objet d’appels au boycott, en raison de la loi russe anti-homosexuels et de l’état des droits humains en Russie. Aussi, une athlète ukrainienne a quitté les Jeux en signe de protestation contre la situation dans son pays et le rôle qu’y joue Poutine.

Mais hormis l’absence de plusieurs chefs d’état occidentaux lors de la cérémonie d’ouverture, il n’y a pas eu de vrai boycott des Jeux. En fait, au-delà de la cause ainsi défendue, il faut se demander si cette arme doit ainsi être brandie aussi rapidement.

Tout d’abord, et l’histoire l’a démontré, un boycott efficace se doit d’être massif. On se souvient de celui des Jeux de Moscou, en 1980, un peu moins que ceux de Los Angeles, en 1984 — et pas du tout de celui des Jeux de Séoul, en 1988, où Corée du Nord, Cuba, Nicaragua, Seychelles, Albanie et Éthiopie avaient refusé de participer, en guise de protestation contre le refus de la Corée du Sud de partager les sites olympiques.

Il faut donc une cause qui fait l’unanimité, et si les droits humains en sont effectivement une, il faut s’assurer que la sanction est appliquée avec équité (boycotter aussi Pékin, par exemple) et que les pays qui s’érigent ainsi en défenseurs de la cause soient eux-mêmes irréprochables… ce qui n’est pas toujours le cas.

L’autre élément qui entre en ligne de compte, ce sont les intérêts sportifs des athlètes ayant travaillé pendant des années pour cet événement qui ne survient que tous les quatre ans (et qui sont ainsi extrêmement pénalisés), mais aussi — et surtout — les intérêts économiques.

Certaines compagnies ont investi beaucoup d’argent, de même que plusieurs pays qui ont à cœur de gagner la course aux médailles. L’argument financier est souvent décisif.

Et le Canada ?

Le Canada a gagné l’or en hockey féminin et masculin, et s’il n’a pas dominé au tableau des médailles d’or comme à Vancouver, il se classe hors de tout doute comme une puissance mondiale des Jeux d’hiver.

Marcel Aubut, président du comité national olympique, avait annoncé ses ambitions de gagner la course aux médailles, mais il s’estime satisfait sur le plan comptable.

Ses déclarations dithyrambiques sur Sotchi lors de la visite de Poutine à la délégation canadienne lui ont été reprochées, mais il s’est défendu en déclarant que le sport n’avait rien à voir avec la politique.

Les investissements canadiens dans le sport olympique, notamment avec le programme «À nous le podium», sont-ils donc purement désintéressés, à la gloire du sport et des performances des athlètes d’ici ?

Nul doute : le Canada est devenu une superpuissance olympique d’hiver, et les résultats de Vancouver ont été confirmés à Sotchi. Cela se traduit par les réactions face aux médailles, plusieurs d’entre elles, lorsqu’elles étaient d’argent ou de bronze, étant vues comme des échecs relatifs — une réaction qui est plus celle de la Norvège ou des États-Unis que celle du Bélarus ou de la Slovaquie.

Cela se traduit-il sur le plan géopolitique ? Pas encore, et on se trouve, à cet égard, davantage dans une situation proche de celle de la Norvège et des Pays-Bas que de celle de l’Allemagne, de la Russie ou des États-Unis.

Une question qui est réapparue à Sotchi, surtout à la faveur des résultats canadiens du début des Jeux, a été l’apport des athlètes québécois dans les résultats du Canada. Une controverse s’est déclarée dans les médias sociaux, alimentée par un des commentateurs de Sun News, et les questions identitaires ont resurgi.

Les victoires en hockey semblent avoir atténué les tensions, mais l’exposition mondiale que représentent des Jeux est toujours propice aux controverses de ce genre et aux récupérations politiques.

Ainsi, alors que le rideau tombe sur Sotchi et sur des Jeux qui suscitaient bien des craintes (tant sécuritaires que politiques), force est de constater qu’ils se sont globalement bien passés ; à cet égard, il est certain que Vladimir Poutine va tenter d’en tirer le profit politique maximum.

Les Jeux olympiques d’hiver, bien que n’étant pas aussi universels que ceux d’été, sont plus que jamais une vitrine idéale pour se faire valoir sur la scène internationale.

N’en déplaise au CIO, les JO sont tout sauf apolitiques. Les enjeux, notamment financiers, y sont de plus en plus grands… et Pyongchang ne devrait pas y échapper.

Yann Roche

Associé à l’Observatoire de géopolitique de la Chaire @RDandurand

Professeur, Département de géographie, @UQAM

 

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