Politique

Crimée : le jeu de Moscou

La tension est montée d’un cran entre Moscou et Kiev avec la décision du Parlement russe d’autoriser une intervention armée en Ukraine. Que cache ce «jeu de guerre» de Moscou, et qu’attendre des confrontations ?

Concerns Grow In Ukraine Over Pro Russian Demonstrations In The Crimea Region
Photo : Sean Gallup / Getty Images Europe

L’Europe connaît actuellement l’une des crises les plus sérieuses depuis la fin de la Guerre froide. La tension est montée d’un cran la fin de semaine dernière entre Moscou et Kiev, avec la décision du Parlement russe, samedi dernier, d’autoriser une intervention armée en Ukraine.

Que cache ce «jeu de guerre» de Moscou, et qu’attendre des confrontations ?

Les justifications officielles évoquées par le Kremlin pour envahir la Crimée masquent d’autres facteurs parfois «psychologiques» et stratégiquement importants, liés entre autres à certaines erreurs de calcul du jeune gouvernement ukrainien.

Le coup de force de Moscou en Crimée est d’une portée symbolique importante, révélateur d’une Russie en quête irraisonnée et chronique de puissance sur la scène internationale.

Les prochains jours seront déterminants pour l’avenir de l’Ukraine, au bord de l’implosion.

Une intervention «justifiée»

Les événements rapides qui ont mené à la destitution du président Ianoukovitch et à la nomination d’un nouveau gouvernement pro-européen, la semaine dernière, ont été considérés par Moscou comme un «coup d’état» fasciste, susceptible de mettre à mal son influence en Europe centrale. 

Plusieurs éléments ont pu précipiter l’intervention russe en Crimée, déclenchée sous le prétexte officiel de «protéger les populations russophones» et d’«assurer les intérêts stratégiques de Moscou en mer Noire».

Mais derrière ces justifications se cache une peur chronique, de la part de Vladimir Poutine, de perdre son emprise sur l’espace post-soviétique.

Pour le Kremlin, l’intervention des diplomaties européennes pour résoudre la crise politique de ces derniers mois représente la possibilité à terme d’une reprise des négociations au sujet de l’accord de libre-échange ukraino-européen, suspendu en novembre dernier. Ce rapprochement menacerait de nouveau le projet d’union douanière eurasiatique défendu par Vladimir Poutine depuis 2011.

En terme de politique interne, la décision précipitée (et assez malvenue) du nouveau gouvernement ukrainien d’abolir des lois consacrant le russe comme langue officielle dans plusieurs provinces — en grande partie russophones — n’a fait qu’aggraver la psychose.

La déstabilisation des populations est d’autant plus facile dans ce cadre pour Moscou que le nouveau gouvernement présente une faiblesse politique importante. Par la multiplication de références à la collaboration entre nationalistes ukrainiens et nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, Moscou réveille de nombreux traumatismes, divisant toujours plus la population.

L’invasion des troupes russes ces derniers jours est une occasion cruciale pour la population de Crimée de faire entendre ses revendications, menaçant par là-même l’intégralité territoriale d’un État fragile.

L’escalade militaire

La Russie cherche à isoler la péninsule de Crimée, république autonome à 60 % russophone située au sud de l’Ukraine.

L’invasion vise également à déstabiliser les régions touchées par d’importantes manifestations prorusses à l’est du pays, à Kharkiv et Donetsk.

Plus de 150 000 hommes seraient déjà présents aux frontières de l’Ukraine depuis quelques jours, en respect d’accords internationaux qui autorisent Moscou à y stationner ses troupes pour des exercices militaires décrits comme «classiques».

De 2 000 à 6 000 soldats russes contrôleraient des postes stratégiques dans la péninsule, neutralisant les brigades ukrainienne et supportant politiquement, économiquement et militairement les éléments prorusses au niveau local.

Dans ce contexte, les scénarios d’annexion sont à prendre au sérieux, puisqu’une importante partie de la population de Crimée souhaite son rattachement à la Russie : un référendum sur la question se déroulera ainsi le 30 mars prochain.

D’un point de vue stratégique, comme pour l’invasion de la Géorgie en 2008, la reconnaissance par Moscou d’une scission de la république de Crimée avec le reste de l’Ukraine permettrait de fournir une base légale à la présence militaire russe sur le territoire.

Pour rappel, l’Ossétie du Sud, province séparatiste géorgienne, est toujours occupée depuis août 2008 par les troupes russes.

L’avancée de ces dernières en Crimée annonce donc un bras de fer musclé, qu’une Ukraine jeune et militairement fragile aura du mal à tenir sans l’appui de puissances occidentales aux réactions timides.

Un bras de fer inégal

Les réactions internationales, purement déclaratoires, font l’objet de vives critiques. Mais le but des réunions d’urgence des Nations Unies, de l’OTAN et du Conseil européen est principalement d’éviter l’escalade de la violence — autrement dit, de limiter l’occupation russe à la Crimée sous emprise militaire de facto.

Il n’est pas question de préparer une opération armée conjointe en Ukraine. Les «sanctions» évoquées sont donc d’ordre diplomatique, voire économique — suspendre les préparations du G8 et en expulser la Russie, en comptant sur sa crainte de l’isolement.

La situation en Crimée permet pourtant de craindre un bras de fer dangereusement inégal.

L’Ukraine n’est pas un État «aligné» : dans le cas d’une attaque de l’ensemble du territoire par la Russie, l’OTAN n’aurait pas à intervenir, malgré les appels à l’aide des pays limitrophes de l’Ukraine et membres de l’Alliance (Hongrie, Pologne, Roumanie).

Le risque d’une confrontation militaire entre soldats russes et ukrainiens d’ampleur en Crimée est important, car le pouvoir central luttera jusqu’au bout pour assurer le contrôle de la péninsule.

Pour l’heure, le président Poutine semble contester la qualification de son «intervention» en Ukraine, qualifiant ses troupes sur place de «forces locales d’autodéfense».

Les augures ne sont pas bons pour les soldats «de réserve» mis en état d’alerted dimanche dernier : l’armée russe est dix fois plus importante en nombre que l’armée ukrainienne, et bien mieux équipée, les budgets militaires en Russie ayant augmenté de plus de 25 % en 2013.

Aurélie Allain

Chercheure en résidence, Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

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