Politique

PKP au PQ : le Berlusconi du Québec ?

Pierre Karl Péladeau doit prendre les dispositions nécessaires pour éviter la confusion et l’exemple italien. Comment ? En vendant ses actions de Québecor et en tirant un trait sur ce volet de sa vie, dit le blogueur Alec Castonguay.

Le nouveau candidat du PQ dans Saint-Jérôme, Pierre Karl Péladeau, en compagnie de Pauline Marois, lors de l'annonce. THE CANADIAN PRESS/Graham Hughes
Le nouveau candidat du PQ dans Saint-Jérôme, Pierre Karl Péladeau, en compagnie de Pauline Marois, lors de l’annonce. – Photo : Graham Hughes / La Presse Canadienne

Ainsi, Pierre Karl Péladeau fait le saut en politique, finalement ?
Politique

La rumeur a beau circuler depuis septembre, avoir été démentie avec force pendant des mois par Québecor et la direction du PQ (avec parfois des menaces à peine voilées de l’entreprise) jusqu’à l’ultime «non» du 26 février dernier, prononcé par le principal intéressé, il semble que plusieurs personnes aient préféré nous mener en bateau, journalistes et citoyens, plutôt que d’avouer sa réflexion et son désir de plonger.

On dit souvent que six mois en politique, c’est une éternité. L’expression s’applique maintenant pour 10 jours, semble-t-il.

Ceci dit, c’est une grosse prise économique pour le Parti québécois, un candidat-vedette, sans aucun doute. J’ai toujours dit à quel point la politique a besoin de citoyens de tous les horizons: médecins, policiers, joueurs de hockey, agriculteurs, pharmaciens, comédiens, informaticiens, économistes, travailleurs sociaux, avocats… et chefs d’entreprises. Pourquoi pas.

Que de bons candidats se lancent en politique, pour tous les partis, avec le niveau de cynisme ambiant, est encourageant.

Reste à voir les retombées de cette nouvelle fracassante. L’homme est une figure polarisante. Homme d’affaires très connu, craint et adulé de certains, détesté par d’autres. Il bouscule le paysage politique. Les militants de droite au PQ seront heureux, alors que ceux à gauche qui se souviennent des nombreux et durs lock-out qu’il a imposés doivent avaler leur café de travers.

Mes collègues Chantal Hébert et Pierre Duhamel parlent des conséquences possibles dans leurs billets de blogue, alors je ne vais pas répéter leurs propos. On aura le temps d’y revenir.

Au-delà des répercussions politiques, il y a plus urgent pour la santé démocratique du Québec.

Pierre Karl Péladeau doit vendre toutes ses actions de Québecor.

Françoise David et François Legault l’ont demandé ce matin. Ils ont raison. Ce n’est pas une question partisane. Il en va de la crédibilité du débat politique dans les mois et les années à venir, et de celle de cette campagne électorale au premier chef.

En annonçant sa candidature dans Saint-Jérôme, Pierre Karl Péladeau a affirmé qu’il quitte ses fonctions de président du conseil de TVA, de vice-président du conseil de Québecor et de président du conseil de Québecor Médias. Il a déclaré qu’il place ses actions de Québécor — il est actionnaire de contrôle — dans une fiducie sans droit de regard. C’est la norme lorsqu’un chef d’entreprise se lance en politique.

Ce n’est pas suffisant. Pas cette fois.

Un empire de presse n’est pas une entreprise comme les autres. Elle ne vend pas des souliers, de l’acier ou des jouets pour bébés. Elle a des répercussions majeures sur le débat public, sur l’information que les citoyens reçoivent et utilisent pour prendre leurs décisions dans une multitude de domaines, ce qui inclut la politique.

Et en politique, l’apparence de conflit d’intérêt est aussi importante que le conflit d’intérêt potentiel. Il en va de la confiance du public.

Québecor, on le sait, est propriétaire du réseau de télévision le plus regardé au Québec (TVA), de la chaîne d’information continue la plus écoutée (LCN), des deux plus gros journaux de la province (Journal de Montréal et de Québec), du site d’information en ligne le plus visité (Canoë)… Dans une société tissée serrée comme la nôtre, c’est énorme (je ne relancerai pas le débat sur la concentration de la presse ici).

Les travailleurs de l’information de ces entités sont aujourd’hui dans une position difficile. Et, avec eux, la population.

Mettons-nous à la place des journalistes et cadres qui oeuvrent dans les salles de presse de Québecor. Leur patron, celui qui contrôle les actions de l’entreprise, pourrait un jour revenir.  C’est le signal qu’il envoie en conservant ses titres. L’homme est reconnu pour être un gestionnaire très impliqué, qui, par le passé, n’hésitait pas à faire valoir son point de vue jusqu’au bas de la pyramide. Le genre d’homme à la mémoire longue.

Les travailleurs de l’information de Québecor seront accusés de complaisance envers le PQ (et le gouvernement si le PQ l’emporte) certains jours, puis d’autres, d’être inutilement trop durs envers ce parti afin de prouver qu’ils ne sont pas sous influence.

Deux situations perdantes qui feront douter le public de la qualité de l’information, même si les journalistes font de leur mieux.

Inutile de penser formuler une plainte au Conseil de presse du Québec. Québecor n’est plus membre depuis 2010…

Je vais reprendre les mots du ministre Jean-François Lisée, qui était blogueur à L’actualité dans une autre vie. Il écrivait en 2010, dans un autre contexte, que M. Péladeau devait poser «un geste digne du personnage (qu’il est) devenu».

Le billet de Jean-François Lisée invitait M. Péladeau à prendre de la hauteur et à reconnaître le rôle important qu’il joue dans la société québécoise. Avec l’impact et l’influence viennent les responsabilités, lui disait-il en substance. Le billet traitait du long lock-out au Journal de Montréal. Il signait «un blogueur qui veut du bien à la presse québécoise». J’en pense autant.

Autre aspect à ne pas négliger : c’est le gouvernement, duquel Pierre Karl Péladeau pourrait devenir un membre influent, qui nomme tous les administrateurs de la Caisse de dépôt et placements du Québec, ainsi que le chef de la direction et le président du conseil d’administration.

La Caisse de dépôt est l’un des plus gros actionnaires de Québecor, sinon le plus important.

Aux dernières nouvelles, la Caisse de dépôt détenait près de 24 % des actions du groupe. Les décisions de la Caisse ont donc un effet important sur la valeur du titre en bourse. Et sur la valeur de la fiducie sans droit de regard de M. Péladeau.

Dans une chronique publiée l’automne dernier, Michel David, du Devoir, écrivait qu’il était malsain que Pauline Marois ait nommé Pierre Karl Péladeau à la tête du C.A. d’Hydro-Québec (il a ensuite participé à certaines réunions du conseil des ministres, un fait sans précédent).

Michel David écrivait :

«Personne ne conteste que M. Péladeau est un gestionnaire de talent, même si ses méthodes peuvent être contestables, mais il tombe sous le sens que le plus important magnat de presse du Québec ne devrait pas présider le conseil d’administration de sa plus importante société d’État».

Il ajoutait ensuite, en référence à l’ancien premier ministre italien Silvio Berlusconi, lui aussi magnat de la presse qui possédait les plus importantes chaînes de télé du pays :

«En invitant M. Péladeau à présider le C.A. d’Hydro-Québec, la première ministre s’est faite complice d’une dangereuse «berlusconisation» de l’État.»

Nous y sommes plus près que jamais.

Berlusconi et Péladeau ne se ressemblent pas sur le plan personnel. Là n’est pas la comparaison.

Mais les exemples de politiciens avec une influence médiatique aussi importante ne sont pas nombreux.

Il appartient à Pierre Karl Péladeau de prendre les dispositions nécessaires pour éviter la confusion et l’exemple italien. Vendre ses actions de Québecor, tirer un trait sur ce volet de sa vie, et montrer qu’il a la santé démocratique du Québec à coeur. Ce doit être le premier geste de sa nouvelle carrière de politicien.

* * *

À propos d’Alec Castonguay

Alec Castonguay est chef du bureau politique au magazine L’actualité, en plus de suivre le secteur de la défense. Il est chroniqueur politique tous les midis à l’émission Dutrizac l’après-midi (sur les ondes du 98,5 FM) et analyste politique à l’émission Les coulisses du pouvoir (à ICI Radio-Canada Télé). On peut le suivre sur Twitter : @Alec_Castonguay.