Politique

Les jeunes loups du PQ

Ils étaient les plus jeunes ministres du gouvernement Marois et certains d’entre eux songent à se lancer dans la course au leadership pour réformer le Parti québécois. Comment Véronique Hivon, Pascal Bérubé, Alexandre Cloutier et Sylvain Gaudreault ont-ils vécu la défaite ? Comment voient-ils l’avenir de leur parti et de la souveraineté ? Réflexions croisées.

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Attention, ils mordent ! Les quatre députés promettent tous de vigoureux débats sur l’avenir du PQ. (Photos © La Presse Canadienne)

« Le danger nous guette. » En cette fin d’été, dans un restaurant de Montréal, la députée Véronique Hivon, vêtue d’une élégante robe rose, a le ton posé qui a fait sa réputation. Mais les phrases sont acérées, percutantes, directes. La défaite du Parti québécois aux élections du 7 avril dernier, la plus grave de la formation depuis 1970, a été difficile à encaisser. « Le choc a été brutal », dit-elle. Des mois plus tard, les troupes sont encore ébranlées. « La confiance entre la population et le parti s’est brisée. Il faut commencer un sérieux examen de conscience, qui aurait dû être fait il y a longtemps. »

Il est là, le danger. Celui de passer à côté des véritables débats, ceux qui font mal, en espérant que l’arrivée d’un nouveau chef suffise à relancer le parti. « Le Parti québécois a parfois l’air d’être dans sa bulle, occupé par ses débats internes sur la souveraineté, désincarné des préoccupations des gens », affirme la députée de 44 ans, qui représente la circonscription de Joliette depuis 2008. « Les grandes crises doivent provoquer de grandes choses. »

Dans la bouche des quatre jeunes ministres de l’ancien gouvernement Marois, les mots « réforme », « changement » et « refonder le parti » reviennent souvent. On sent cette volonté de secouer la baraque, de contribuer au débat sans retenue, peu importe s’ils décident ou non de plonger dans l’aventure de la course à la direction du parti aux côtés des noms les plus souvent évoqués, comme Pierre Karl Péladeau, Bernard Drainville et Jean-François Lisée.

L’heure est au choc des idées. « C’est la seule manière de faire naître le PQ nouveau. Il ne faut pas seulement changer la coquille, il faut s’attaquer au contenu aussi », soutient Alexandre Cloutier, 37 ans, député de Lac-Saint-Jean depuis 2007.

Son collègue Pascal Bérubé, 39 ans, se dit carrément inquiet. « La dernière chance du PQ, ce sont les quatre années à venir. Il y a un risque réel que le Parti libéral du Québec devienne indélogeable », affirme-t-il, lui qui a décroché la plus forte majorité du PQ dans sa circonscription de Matane-Matapédia, avec 61 % des voix et une avance de 11 300 votes. « Ça m’autorise à faire certains constats ! » dit-il, frondeur. « La campagne, c’était une spirale infernale. J’ai gagné parce que j’ai fait le contraire de la stratégie du parti. Dès que je recevais quelque chose du quartier général, je le jetais ! Pendant nos 18 mois au pouvoir, on a tenté d’imposer notre vérité au lieu d’écouter les gens. J’ai écouté leurs préoccupations et j’ai gagné. »

« Les gens sont intelligents, informés. Il faut débattre dans le respect pour les reconnecter à la politique. »
– Véronique Hivon

Les quatre députés estiment que leur parti était obsédé par l’idée de gagner les élections, peu importe la stratégie. Sylvain Gaudreault, le superministre du gouvernement Marois — il avait les casquettes des Affaires municipales, des Régions, de l’Occupation du territoire et des Transports —, est le voisin de circonscription d’Alexandre Cloutier, dans Jonquière. Les deux élus ont reçu les mêmes commentaires dans cette région considérée comme un bastion péquiste. « On se fait dire qu’on n’est plus proches des travailleurs, dit Sylvain Gaudreault, 44 ans. Et ils ont raison. Je ne parle pas des syndicats, mais du vrai monde qui tire le diable par la queue du matin au soir entre la famille et le boulot. Le monde du travail change, il n’y a pas que les usines. »

Alexandre Cloutier estime que le parti « ne parvient plus à toucher les gens dans leur quotidien ». « On était le parti de la classe moyenne. Ce n’est plus clair. Par exemple, le dossier de l’identité, c’est bien, c’est important, mais est-ce que ça préoccupait les gens au point de mener la campagne électorale là-dessus ? On a mal déterminé nos priorités », dit-il.

Pascal Bérubé n’a pas peur de critiquer le Conseil des ministres auquel il participait. « Les gens n’ont pas aimé comment on a gouverné. On aurait dû chercher davantage le compromis sur plusieurs sujets, notamment la charte des valeurs », dit l’ancien ministre du Tourisme.

Ses trois autres collègues, qui font bien attention de ne pas briser le secret qui entoure les discussions du Cabinet, partagent cette impression. Véronique Hivon, qui a piloté pendant cinq ans le débat sur la question de « mourir dans la dignité », estime que les Québécois aiment discuter et débattre, mais qu’ils veulent également un compromis à la fin. « On a donné l’impression d’être rigides », dit-elle.

Le dernier Baromètre des personnalités politiques, publié par Léger Marketing à la fin du mois de juin, montrait que Véronique Hivon est la députée de l’Assemblée nationale qui récolte le moins de « mauvaises opinions » auprès de la population. À peine 5 % des répondants disent ne pas apprécier son travail. Son style rassembleur, dépourvu d’attaques personnelles, fait mouche. Elle souhaite que cette manière de mener des débats, même les plus complexes, s’impose à l’Assemblée nationale et au Parti québécois.

« Il y a énormément de cynisme, dit-elle. Notre plus grand défi, c’est la transparence et la cohérence dans notre discours politique. Les gens sont intelligents, informés. Il faut débattre dans le respect pour les reconnecter à la politique. » Un défi encore plus important à relever au PQ, soutient Véronique Hivon. « Sans un lien de confiance fort avec la population, un grand projet comme la souveraineté ne se réalisera pas. »

Sylvain Gaudreault a pris sa carte de membre du PQ en novembre 1987, à l’âge de 17 ans. « On doit revoir le branding du PQ, refonder le parti autour de trois orientations fortes : la souveraineté, la justice sociale et la lutte contre le changement climatique. » Il se décrit comme un pragmatique. « Je ne suis pas un rêveur en babouches ! L’environnement, c’est créateur de richesse. »

Pascal Bérubé, qui dit appartenir à l’aile plus économique et pragmatique du PQ dont se réclamaient François Legault et Sylvain Simard à l’époque, affirme que la jeune génération se reconnaît davantage dans ce discours. « Il ne faut pas avoir peur de parler de rendement, d’excellence, de pouvoir d’achat, de bonne gestion. Ça n’appartient pas qu’aux autres partis », dit-il.

Le déclin de popularité du PQ parmi les moins de 35 ans les préoccupe. Depuis plusieurs mois, dans ce segment de la population, le parti se classe troisième ou quatrième dans les sondages, loin derrière les libéraux, qui trônent en tête. « Ça m’inquiète, dit Alexandre Cloutier. On ne peut pas faire un grand projet comme l’indépendance sans les jeunes. »

Ceux-ci ne sont pas fidèles à une formation en particulier, ils « magasinent » à chaque élection, ce qui rend le vote plus volatil et force les partis à s’adapter, soutient Sylvain Gaudreault. Ils militent souvent hors des partis et pour une cause en particulier, notamment dans des ONG, des groupes communautaires ou des chambres de commerce.

« Forcer quelqu’un à se faire élire dans une association de comté pour soumettre une proposition au parti, c’est désuet. Avec Internet et les réseaux sociaux, il faut ouvrir l’espace des débats, permettre aux jeunes de s’impliquer différemment, soutient Alexandre Cloutier. Il faut démocratiser le PQ. »

Si Pascal Bérubé n’hésite pas à dire qu’il doit y avoir un « changement de génération chez les dirigeants » du parti, afin de se rapprocher des 18-34 ans, les trois autres députés sont plus ambivalents. « Je ne suis pas prête à dire que le chef doit venir d’une autre génération, mais les 30-40 ans doivent prendre plus de place au parti, c’est clair », affirme Véronique Hivon.

Un PQ « ouvert sur le monde », qui a confiance en lui, c’est ce que souhaitent les jeunes, affirment les quatre élus. « On devrait tous parler anglais. Ma génération ne considère pas l’anglais comme une menace », soutient Pascal Bérubé en guise d’exemple.

« Avec Internet et les réseaux sociaux, il faut ouvrir l’espace des débats, permettre aux jeunes de s’inpliquer différemment. »
– Alexandre Cloutier

Et surtout, pour l’avenir du mouvement indépendantiste, « être à l’aise avec l’immigration » et attirer les immigrants au PQ, affirme Alexandre Cloutier. « On ne fera pas la souveraineté avec des blancs francophones seulement. On a du gros travail à faire », dit-il.

Le jeune père de famille — il a deux enfants de deux et quatre ans — estime qu’il faut moderniser le discours souverainiste, puisque les gens de moins de 37 ans aujourd’hui n’ont pas voté au référendum de 1995 et ont été peu en contact avec les arguments indépendantistes. « Ils sont étrangers à ce débat. Ils se sentent loin. Pour eux, ça n’a aucune résonance dans leur vie. Les bienfaits du pays, ce n’est pas concret », dit Alexandre Cloutier.

Les quatre députés s’entendent pour dire que le PQ doit demeurer résolument souverainiste, malgré la forte réaction d’une partie de l’électorat après le poing levé de Pierre Karl Péladeau durant la campagne électorale, qui a fait déraper la stratégie du parti.

« On n’était pas prêts à débattre de notre article 1 », affirme Sylvain Gaudreault, qui souhaite sortir du dilemme « référendum ou bon gouvernement », qui tenaille le PQ depuis des années. « En octobre 2018, aux prochaines élections, on sait que les libéraux vont revenir avec le référendum. On est mieux d’être prêts ! Je n’ai pas encore de réponse, mais on doit trouver une voie de passage. On doit demeurer une solution de rechange au PLQ pour diriger le Québec. Il y a présentement un risque de perdre cette possibilité de former régulièrement le gouvernement. »

Autant pour séduire les jeunes que le reste de la population, le PQ doit « jouer à visière levée », mettre fin à l’ambiguïté référendaire, estime Alexandre Cloutier. « Nous devons clairement baliser les étapes d’accession à la souveraineté. Une fois la mécanique évacuée, on pourra parler des raisons de faire un pays. Il faut arrêter de parler uniquement de référendum. »

Comme ses trois autres collègues, Alexandre Cloutier n’a pas encore décidé s’il se portera candidat à la succession de Pauline Marois. Tous attendent de connaître les règles de la course, qui seront fixées le 3 octobre prochain.

Qu’ils soient candidats ou militants, les quatre députés promettent la même chose : « On ne peut pas se permettre d’être passifs », dit Sylvain Gaudreault.