Politique

Maroc-Melilla : la grande muraille de l’argent

Chaque mois, des migrants africains réfugiés dans des camps de fortune au Maroc attendent de pouvoir franchir la frontière à Melilla, une petite enclave espagnole en territoire marocain. Beaucoup se jettent à l’assaut de la dangereuse barrière érigée à grands frais par le gouvernement espagnol et l’Union européenne.

L’image a fait le tour des réseaux sociaux. En une fraction de seconde, le temps d’un cliché et d’un tweet du photographe José Palazon, la valla de Melilla — une barrière qui sépare l’enclave espagnole de Melilla du Maroc — est devenue un mur emblématique de la profonde division entre le nord et le sud.

melilla

Source : Wikicommons
Carte de la ville autonome de Melilla. Source : Wikicommons

Chaque mois, des migrants africains réfugiés dans des camps de fortune au Maroc attendent de pouvoir franchir la frontière à Melilla, une petite enclave espagnole en territoire marocain. Beaucoup se jettent à l’assaut de la triple barrière érigée à grands frais par le gouvernement espagnol et l’Union européenne.

Video d’Euronews – 2014 :

Leur but : entrer en sol européen et demander le droit d’asile.

Sur les 200 qui se sont lancés ce 22 octobre 2014, 20 ont réussi. Et quelques dizaines sont restés pris au sommet de la barrière, d’où la photographie de José Palazon.

Le contraste entre les golfeurs immaculés de la bourgeoisie de Melilla et les migrants qui vivent dans les bidonvilles de la forêt avoisinante — accrochés au sommet de la barrière, comme les sacs en plastique que le vent va coller sur le grillage — est emblématique des murs frontaliers qui scarifient le monde aujourd’hui.

Source : Nicolas Lambert, données d’Élisabeth Vallet, Migreurop – Atlas des migrants en Europe, 2012 Armand Colin (open access)
Source : Nicolas Lambert, données d’Élisabeth Vallet, Migreurop – Atlas des migrants en Europe, 2012. Armand Colin

Cette barrière est aussi symbolique de la violence frontalière qui s’exerce le long de ces frontières murées.

Une violence qui s’exprime à plusieurs niveaux : par la police de l’enclave, qui reconduit violemment (et parfois illégalement, si les migrants sont déjà à Melilla et qu’ils devraient bénéficier du droit d’asile) au Maroc. Par les policiers marocains qui, selon les ONG, malmènent eux aussi les migrants. Et surtout par la fortification elle-même : trois barrières, des projecteurs, des capteurs, des diffuseurs de gaz lacrymogène, des caméras nocturnes…

Entre les deux barrières en grillage, des chevaux de frise — c’est-à-dire un entrelac de câbles dans lequel le migrant sera piégé s’il y tombe.

Voici une infographie d’El Diario :

Et sur le grillage, des barbelés. Ou plutôt de véritables rasoirs — enlevés en 2007, après la levée de boucliers des ONG — et réinstallés en octobre 2013, au motif que la pression migratoire devenait trop forte.

Pour autant, ces mesures ne semblent pas enrayer les assauts de migrants. Quelques-uns achètent leur passage ; d’autres passent par la mer, en radeau, à la nage, mais la majeure partie va choisir de sauter la barrière.

Car son effet n’est pas dissuasif. Elle ne correspond qu’à une réaffirmation de cette distorsion entre le nord et le sud, entre des zones aux PIB très contrastés.

Plus encore, elle alimente le fantasme de ce qui existe derrière le mur. Derrière ces mâchoires qui se referment sur les hommes comme des pièges.

Élisabeth Vallet
Professeure associée au département de géographie @UQAM et directrice scientifique à la Chaire @RDandurand
Suivez-la : @geopolitics2020

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À propos de la Chaire Raoul-Dandurand

Créée en 1996 et située à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques compte une trentaine de chercheurs en résidence et plus de 100 chercheurs associés issus de pays et de disciplines divers et comprend quatre observatoires (États-Unis, Géopolitique, Missions de paix et opérations humanitaires et Moyen-Orient et Afrique du Nord). On peut la suivre sur Twitter : @RDandurand.