Politique

Le droit de «Charlie Hebdo» de critiquer, et le droit de critiquer «Charlie Hebdo»

Des commentateurs insistent aujourd’hui sur le fait que Charlie et le Jyllands-Posten n’auraient pas dû être critiqués pour avoir publié les caricatures de Mahomet.

Photo: Jack Guez/AFP/Getty Images
Photo: Jack Guez/AFP/Getty Images

PolitiqueLa terreur sera donc l’un des phénomènes marquants des premières décennies des années 2000.

Si les conflits interétatiques sont beaucoup moins fréquents, les attentats et autres tueries barbares font maintenant douloureusement partie de la vie normale. Et lorsqu’on s’attaque à la liberté de presse ou au parlement, on s’attaque aux symboles les plus forts des sociétés que le philosophe Karl Popper qualifiait d’«ouvertes», à savoir celles qui sont fondées sur le choc des idées et le respect du pluralisme.

Je tiens à l’affirmer clairement: rien ne peut exonérer les coupables de cet attentat lâche et inhumain, et rien dans mon propos ne cherchera à atténuer leur responsabilité morale et criminelle. L’attentat fait des victimes qui ne méritaient absolument pas leur sort et laisse dans le deuil des proches et une nation tout entière.

L’attaque contre Charlie Hebdo nous replonge tout de même dans la décision du média français de republier des caricatures représentant le prophète Mahomet d’abord publiées en 2005 dans le Jyllands-Posten, un quotidien danois de droite.

Les caricatures ont été jugées offensantes par un grand nombre de musulmans — pour certains, en raison de leur croyance selon laquelle le prophète ne devrait jamais être représenté graphiquement ; pour d’autres, parce qu’ils jugeaient leur contenu insultant ou blasphématoire. Des manifestations ont eu lieu dans plusieurs pays majoritairement musulmans et des ambassades occidentales ont été attaquées. Des groupes extrémistes se sont servis des caricatures pour nourrir leur discours antioccidental primaire.

Les médias occidentaux ont alors été confrontés au dilemme suivant : les caricatures qui sont à l’origine de la controverse doivent-elles être publiées de nouveau, au nom du droit à l’information, mais au risque de susciter une nouvelle vague de violence ?

Le grinçant et satirique Charlie Hebdo décide de les republier, ajoutant même des caricatures de son cru, dont la célèbre «C’est dur d’être aimé par des cons», représentant elle aussi le prophète.

Charlie Hebdo est poursuivi et gagne son procès. Un documentaire qui fait très largement la part belle à Charlie témoigne de cet épisode.

Le mot d’ordre, aujourd’hui, est de défendre les biens précieux que sont les libertés de presse et d’expression. Cette réaction est évidemment parfaitement fondée. Plusieurs se sont néanmoins demandé, lorsque le Jyllands-Posten et Charlie ont publié les caricatures incendiaires, s’ils avaient outrepassé les limites de la liberté d’expression.

La publication des caricatures me semblait défendable d’un point de vue juridique, mais déplorable d’un point de vue éthique. Ce n’est pas parce qu’on a le droit de publier quelque chose qu’on devrait le faire. En l’occurrence, publier des caricatures qu’un grand nombre de musulmans allaient juger injurieuses dans un contexte marqué par l’islamophobie post-11 septembre 2001, cela manquait fortement de sagesse et d’empathie.

Des commentateurs insistent néanmoins aujourd’hui pour ajouter que Charlie et le Jyllands-Posten n’auraient pas dû être critiqués pour avoir publié les caricatures. Le professeur de droit Pierre Trudel, dont les analyses juridiques sont d’une valeur inestimable, écrit :

«Avec le carnage contre Charlie Hebdo, ceux qui discourent sur l’éthique et la responsabilité de ceux qui s’expriment ont d’importantes révisions à faire. Le problème n’est pas chez eux qui s’expriment, mais plutôt chez ceux qui ne supportent pas que d’autres parlent, dessinent ou exposent des vues qui contredisent leurs croyances ou leurs préjugés».

Mon collègue a raison sur un point : le «problème» des meurtriers intolérants est infiniment plus grave que celui de ceux qui manquent de jugement éthique en publiant des contenus incendiaires contribuant de façon médiocre à la qualité du débat.

Depuis la triste «Affaire Rushdie» en 1989 — une fatwa exigeant l’assassinat du romancier avait été prononcée par l’ayatollah Khomeini —, les philosophes et juristes ont beaucoup réfléchi à la question de savoir si le blasphème devait faire partie des critères permettant de limiter la liberté d’expression, comme cela a longtemps été le cas dans la plupart des pays occidentaux. La réponse me semble évidente : non.

La laïcité de l’État implique que la justification des lois soit de nature séculière ou laïque, c’est-à-dire qu’elle ne provienne pas d’une doctrine religieuse ou d’une conception du monde similaire.

Le blasphème est une catégorie religieuse. Les croyants ont évidemment le droit de considérer que certains contenus sont suprêmement offensants, mais cela n’en fait pas une raison suffisante pour limiter une liberté fondamentale, à moins, bien sûr, qu’on verse dans le discours haineux.

Cela étant admis, je suis abasourdi par cet appel à la censure inversée et par la nouvelle «rectitude» qui se profile : il ne faut pas critiquer Charlie, ou il faut regretter de l’avoir fait. Je ne vois pas pourquoi il en serait ainsi. Si le droit de critiquer les religions doit être défendu, celui d’en découdre avec ces critiques doit l’être également.

Les artisans de Charlie ne méritaient d’aucune façon leur sort, et nous devons exprimer notre solidarité envers les proches des victimes et envers tous les journalistes, auteurs et illustrateurs qui prennent des risques pour défendre des idées.

Cependant, s’en prendre au contenu des caricatures ne revient pas «à conférer une molécule de légitimité à de tels actes meurtriers contre les médias». Charlie a défendu bec et ongles la liberté de provoquer et de critiquer ; ce n’est pas leur rendre hommage que de vouloir les protéger contre cette même liberté.

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À propos de Jocelyn Maclure

Jocelyn Maclure est professeur à la Faculté de philosophie de l’Université Laval. Il a publié, avec Charles Taylor, Laïcité et liberté de conscience (Boréal), qui a été traduit en plusieurs langues.