Politique

Printemps 2015 : plaidoyer pour une grève utile

À prendre connaissance du programme des grèves printanières, on peut penser que les étudiants, ou leurs associations, ont été endoctrinés par les syndicats de fonctionnaires, d’enseignants ou d’employés de la santé.

PolitiqueCe n’est pas une bête idée de faire grève au printemps. On garde l’été pour les vacances, et à l’automne on ne sait jamais quand l’hiver va vous tomber dessus. Mieux vaut donc une manifestation étudiante à l’arrivée des azalées.

On évoque cette année les «carrés rouges», dont le souvenir est encore vivace, pour annoncer que les affrontements seront sévères et longs, mais il ne faut pas oublier que Gabriel Nadeau-Dubois dirigeait à l’époque des troupes pour lesquelles les enjeux étaient personnels et cruciaux, les hausses de scolarité touchaient de près chacun des manifestants.

Cette fois-ci, le programme est plus abstrait : «l’austérité et les hydrocarbures.» On dira que l’austérité est une idéologie, mais la dette publique est une réalité et la frugalité n’a jamais tué personne. De plus, lutter contre l’austérité c’est accroître l’endettement, et donc faire le jeu des banques. Dénoncer les hydrocarbures ? C’est pratiquer le déni de notre civilisation industrielle : tous nos systèmes de transport (sur terre, mer et dans les airs) dépendent totalement de l’énergie fossile, sans compter que la majorité des Québécois rêvent de rouler en VUS qu’ils achètent nombreux. Don Quichotte n’est pas loin.

Faire grève est pourtant une initiative démocratique qu’on ne peut qu’applaudir, mais, quand on est étudiant, on ne fait pas grève par principe, on manifeste pour changer le monde. C’est ce qui agite les étudiants des États-Unis en ce moment, qui se rassemblent contre le racisme meurtrier.

Il me semble, à première vue, que la jeunesse du Québec ne manque pas de causes qui justifieraient de réclamer de profonds changements de la part des gouvernants. Des étudiants généreux pourraient voir dans le traitement des Amérindiens une situation inacceptable. Le sort inhumain que l’on réserve aux descendants des Premières nations, aux enfants et aux femmes autochtones particulièrement, doit être dénoncé. Il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’en Syrie ou en Irak comme humanitaires pour tenter de pallier les souffrances, la pauvreté, l’analphabétisme et le mépris des femmes. Cela se passe tout près de nous, sur notre territoire, dans notre pays.

Autre suggestion : les étudiants ne sont-ils pas à la recherche de la vérité ? La majorité d’entre eux, que je sache, ne fréquente pas des écoles coraniques, hassidiques ou de la droite chrétienne — ils favorisent une philosophie de la raison, de la science et des humanités ! Or, le gouvernement du Canada, qui compte en son sein des créationnistes, a entrepris depuis plusieurs années de museler les scientifiques, de cacher des études et de restreindre la recherche environnementale, de détruire les outils statistiques du pays en édulcorant le questionnaire du recensement. Manifester contre le biais rétrograde du gouvernement Harper et affirmer la primauté de la science, ce serait aussi faire acte utile.

À prendre connaissance du programme des grèves printanières, on peut penser que les étudiants, ou leurs associations, ont été endoctrinés par les syndicats de fonctionnaires, d’enseignants ou d’employés de la santé, mais parler d’instrumentalisation serait céder à la théorie du complot. En fait, les thèmes de la grève de 2015 paraissent inspirés par les discours médiatiques. Les étudiants ne devraient-ils pas voir au-delà des manchettes ?

J’ai lu, ces jours-ci, comme plusieurs citoyens, les déclarations des leaders étudiants, et j’ai vu, au journal télé, une cohorte de garçons et filles qui avaient belle allure. Quelqu’un pourrait-il leur souffler à l’oreille que l’énergie qu’ils s’apprêtent à dépenser dans les rues serait mieux utilisée si, plutôt que de répéter les slogans gauchistes que l’on connaît par cœur, et qui ne changeront rien au bilan économique, ils se déclaraient par exemple opposés à la loi C-51 contre le terrorisme qui nous mène sur le chemin d’une dictature soft ou excédés par un Cabinet fédéral qui décidera du sort des condamnés comme le faisaient hier les empereurs ?

La grève annoncée pour ce printemps a le défaut d’être une vision provinciale, les étudiants ou leurs associations s’imaginent à tort que leur ennemi politique est à Québec. L’austérité est un mauvais moment à passer, Messieurs Parizeau et Bouchard nous ont imposé des coupes budgétaires bien avant Philippe Couillard. Et de leur côté, les hydrocarbures font partie du discours quotidien des écologistes, ils ne justifient pas une grève.

Par contre, le sort des Premières nations, la liberté de penser et de s’exprimer des Canadiens (que nous sommes toujours), devraient pouvoir alimenter les manifestations étudiantes qui seraient alors plus qu’une période de relâche à la fin d’un long hiver.