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Comment Trudeau a gagné

Les libéraux ont démarré la course en troisième position, mais s’installent finalement à la tête d’un gouvernement majoritaire. Que s’est-il passé? Huit clés pour comprendre.

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Justin Trudeau (Photo : La Presse Canadienne)

1. Le marathonien

Si la campagne avait duré 37 jours, comme c’est la norme, Justin Trudeau ne serait pas premier ministre. Troisième dans les intentions de vote au déclenchement, il n’a pris clairement l’avance dans les sondages qu’au 60e jour. Le marathon électoral lui a permis de remonter la pente, de faire une campagne plus près des gens, et de laisser le temps aux électeurs de l’évaluer sous un nouveau jour. Même ses tournures de phrases en français, parfois laborieuses, ont fini par ne plus retenir l’attention.

2. Dépasser les attentes

Le barrage de publicités négatives des conservateurs, tablant sur le fait que le chef libéral n’était pas prêt à gouverner, aura joué en sa faveur. À le voir à l’œuvre, bien des électeurs l’ont jugé moins mauvais que ce à quoi ils s’attendaient, notamment dans les débats. Soutenir la comparaison avec Harper et Mulcair a suffi à lui donner un avantage.

3. Une campagne positive

Les candidats libéraux ont passé la campagne à attaquer leurs adversaires — surtout le NPD —, mais pas Justin Trudeau. Le chef est resté au-dessus de la mêlée dans ses discours et ses publicités, projetant une image positive, après 10 années de politique polarisante sous Stephen Harper. À la fin de la campagne, il parlait des électeurs conservateurs comme de « voisins » à convaincre, plutôt que d’ennemis à combattre.

4. Des investitures ouvertes

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Grâce aux investitures ouvertes, Mélanie Joly et beaucoup d’autres candidats avaient commencé leur campagne bien avant le déclenchement des élections. (Photo : T. Iczkovits / Newzulu / PC)

Justin Trudeau a essuyé de nombreuses critiques dans son parti lorsqu’il a décidé que les 338 candidats libéraux passeraient d’abord par un processus ouvert d’investiture dans les circon­scriptions. Aucun passe-droit pour les candidats-vedettes. Pendant des mois — certains pendant deux ans ! —, les aspirants candidats ont arpenté leurs circonscriptions afin de vendre des cartes de membre et de convaincre les militants. Une bagarre interne qui a dynamisé le parti, frotté les candidats à la réalité médiatique et leur a permis de connaître leur circonscription sous toutes ses coutures. Une fois la véritable campagne en marche, les candidats étaient déjà sur le terrain depuis longtemps, et rien ne pouvait les surprendre.

5. Le cadeau du niqab

Les libéraux peuvent dire merci à Stephen Harper d’avoir attisé la controverse autour du port du niqab pendant les cérémonies de citoyenneté, ce qui a consolidé le vote stratégique, déterminant lors de cette élection. Justin Trudeau et Thomas Mulcair avaient la même position sur cette question, mais le ressac a été puissant contre le NPD au Québec, où son électorat, plus sensible aux questions identitaires, n’a pas aimé sa réaction. La chute rapide dans les intentions de vote néo-démocrate au Québec a inévitablement fait baisser l’appui du NPD dans les sondages pancanadiens. Le PLC ayant moins souffert, il est devenu le seul parti au coude-à-coude avec les conservateurs dans les intentions de vote. Le signal est alors devenu clair pour les électeurs stratégiques qui voulaient à tout prix déloger Harper : il fallait voter pour Justin Trudeau, peu importe sa position sur le niqab.

Photo : P. Doyle / PC
Photo : P. Doyle / PC

6. Le pari du déficit

En juin, les stratèges libéraux ont testé l’idée de promettre trois années de déficits modestes auprès de groupes de discussion. Verdict : même si les économistes étaient sceptiques, les électeurs n’y voyaient pas une idée politiquement suicidaire. Et pour cause. L’austérité budgétaire pèse sur le Québec, alors qu’en Ontario le revenu médian des familles après inflation n’a grimpé que de 2,3 % depuis 10 ans. Les résidants des deux provinces qui comptent le plus de sièges aux Communes étaient mûrs pour un gouvernement plus interventionniste, plus dépensier. Cette position inattendue a également envoyé le message que Trudeau est capable de coups audacieux, cassant ainsi l’image du chef hésitant qu’il projetait depuis un an. Oser, quand on souhaite incarner le changement, est payant.

7. Une plateforme facile à comprendre

Promettre de baisser les impôts de la classe moyenne et d’imposer davantage les riches. Dépenser des milliards pour retaper les routes, les réseaux de transport en commun, les usines de traitement des eaux, les arénas… La plateforme libérale permettait aux candidats d’expliquer facilement les promesses du parti aux électeurs lors des séances de porte-à-porte.

8. La campagne techno

À chaque réunion stratégique, la directrice de la campagne libérale, Katie Telford, demandait invariablement à ses collaborateurs : « Avez-vous des chiffres ? » L’instinct, c’est bien, la mesure, c’est mieux. Effet d’un thème particulier sur Facebook, nombre d’indécis joints par téléphone ou de sympathisants visités à la maison : peu importe le sujet, les chefs des équipes devaient avoir des chiffres pour prouver leurs arguments ou alimenter la discussion. Le PLC a fait un grand bond technologique lors de cette campagne, avec sa base de données perfectionnée Libéraliste, ses sondages précis dans les circonscriptions et l’encadrement du travail des bénévoles grâce à des applications mobiles. « On savait à qui parler, on savait où était notre vote et on a fait sortir notre vote », affirme un proche conseiller de Trudeau. Sur les 184 élus libéraux, 36 l’ont emporté par un écart de 5 % ou moins. Des batailles de tranchées que le PLC perdait auparavant aux mains des conservateurs. Sans ces gains, pas de majorité.