Politique

Le plan d’action du Canada contre le groupe armé État islamique

Le Canada n’abandonne pas sa lutte contre daech, mais il réoriente sa mission en misant sur ses forces, affirme le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion. Les attentats de Paris montrent l’urgence d’élaborer un plan plus cohérent entre les alliés pour défaire la nébuleuse terroriste.

Un chasseur CF18 est installé à l’intérieur d’un système d’abri modulaire pour aéronefs sur l’aire de trafic du camp Patrice Vincent, au Koweït, au cours de l’opération IMPACT, le 26 mai 2015. Photo : Opération Impact, MDN
Un chasseur CF18 est installé à l’intérieur d’un système d’abri modulaire pour aéronefs sur l’aire de trafic du camp Patrice Vincent, au Koweït, au cours de l’opération IMPACT, le 26 mai 2015. Photo : Opération Impact, MDN

Les frappes aériennes du Canada contre le groupe armé État islamique (EI) en Irak et en Syrie sont plus fréquentes depuis que Justin Trudeau a pris le pouvoir, même s’il a promis d’y mettre fin. Selon les chiffres obtenus par L’actualité, du 4 au 17 novembre, les chasseurs CF-18 ont effectué 14 bombardements, soit un par jour en moyenne. Un rythme deux fois plus rapide que celui en vigueur depuis le début de la mission, il y a un an.

Le capitaine Kirk Sullivan, porte-parole des Forces canadiennes, affirme que l’aviation adapte sa stratégie à la situation sur le terrain, en collaboration avec ses alliés. « Les cibles sont sélectionnées et identifiées dans le but d’affaiblir les capacités du groupe armé État islamique », dit-il. La nébuleuse terroriste a perdu 25 % du territoire qu’elle dominait en Irak au cours des dernières semaines.

Justin Trudeau n’a pourtant pas changé de position. Malgré les attentats de Paris, le Canada cessera ses frappes aériennes dans les semaines à venir. Mais la transition vers une nouvelle mission militaire dans la région est « ordonnée » et « respectueuse des alliés », ce qui explique la fréquence des frappes canadiennes en dépit de l’arrivée au pouvoir des libéraux, soutient Stéphane Dion, ministre des Affaires étrangères. « On n’a pas encore modifié notre plan. On y travaille. On va arriver avec quelque chose sous peu, mais on doit consulter nos partenaires dans la coalition. On ne fait pas ça seul dans notre coin », dit-il en entrevue.

La mission militaire actuelle prend fin le 31 mars 2016, mais Stéphane Dion n’a pas voulu dire si la nouvelle mouture sera mise en œuvre avant cette date.

Les six avions de chasse canadiens qui frappent les convois de l’EI, ses dépôts d’armes ou ses centres de commandement décollent d’une base au Koweït, où 600 soldats canadiens s’affairent à préparer les missions des CF-18, mais aussi celles de l’appareil de ravitaillement en vol CC-150T Polaris et des deux avions de surveillance CP-140 Aurora, qui patrouillent dans le ciel irakien et syrien.

Une mission qui n’est pas si éloignée de la réalité canadienne, malgré la chaleur et le paysage désertique du Koweït : la base où s’activent les militaires canadiens a été baptisée Camp Patrice Vincent, à la mémoire de l’adjudant abattu à Saint-Jean-sur-Richelieu le 20 octobre 2014 par Martin Couture-Rouleau, ce jeune Québécois qui s’était radicalisé, inspiré par la vision extrême de l’EI. Un symbole que ce combat est aussi celui du Canada.

Les attentats de Paris ont d’ailleurs renforcé la volonté d’agir des Québécois, comme le montre un sondage Léger-TVA rendu public le 17 novembre. Près de 37 % des répondants estiment que les frappes aériennes du Canada devraient être maintenues, alors que 26 % pensent qu’elles devraient être plus nombreuses. En tout, 64 % des Québécois souhaitent la poursuite de la mission actuelle.

Stéphane Dion est bien conscient que les Canadiens, touchés par les récents événements, souhaitent une implication de leur pays dans la lutte contre le groupe armé État islamique. « On va faire notre part », dit-il.

Le ministre mentionne que les alliés du Canada n’ont pas accentué la pression à la suite de la tragédie de Paris afin que le gouvernement Trudeau revienne sur sa décision de cesser les frappes aériennes. « Ils comprennent que c’est un engagement électoral et que nous allons rester très impliqués, mais différemment », dit-il.

Malgré un rythme plus rapide depuis deux semaines, l’aviation canadienne n’a effectué que 2,3 % des frappes de la coalition sur les 7 871 qui ont eu lieu en Irak et en Syrie depuis un an. Les États-Unis, qui mènent l’offensive, sont à l’origine de 78 % des bombardements.

« Ce n’est pas avec 2 % des bombardements que nous sommes le plus efficaces, dit Stéphane Dion. Nous allons élaborer un plan afin de mieux compléter le travail de nos alliés. » Le Canada « a des forces inexploitées » dans cette région du monde, ajoute-t-il. « On ne doit pas être un petit États-Unis. On doit être le Canada. »

Ferry de Kerckhove, qui a passé 38 ans au ministère des Affaires étrangères, avant de prendre sa retraite en 2011, trace un parallèle avec… le hockey ! Dans la ligue nationale, les joueurs-vedettes attirent l’attention, ils jouent dans les deux premiers trios offensifs et marquent des buts. Dans la grande ligue des nations, ces joueurs-vedettes sont les États-Unis, la Russie, la France ou la Chine, qui siègent au Conseil de sécurité de l’ONU et peuvent influencer rapidement le cours d’un conflit. Puis, il y a les puissances de taille moyenne, l’équivalent du troisième trio au hockey. Des joueurs de soutien, comme le Canada, tout aussi importants pour le succès d’une équipe ou d’une mission, mais dans un rôle plus spécialisé. Quand le joueur de soutien tente de se hisser au sein des deux premiers trios, ça peut fonctionner à court terme, mais ça finit par créer un désordre et nuire à l’efficacité du groupe.

« En Syrie et en Irak, il y a plusieurs options qui conviennent mieux au rôle du Canada », affirme Ferry de Kerckhove, qui a notamment été ambassadeur du Canada au Pakistan, en Égypte et en Indonésie, avant de terminer sa carrière comme représentant de Stephen Harper pour la Francophonie.

La coalition internationale arrive d’ailleurs à un tournant dans son action contre l’EI, ce qui permet au Canada de redéfinir son engagement, estime Jocelyn Coulon, directeur du Réseau de recherche sur les opérations de paix, affilié au CÉRIUM de l’Université de Montréal. Les frappes aériennes ne sont plus suffisantes pour affaiblir l’organisation terroriste. « Nos ressources militaires et financières peuvent servir à d’autres fins », dit-il.

C’est dans ce contexte que le Canada enverra davantage de militaires pour former les soldats irakiens et kurdes qui combattent le groupe armé État islamique sur le champ de bataille. Ce sont eux qui sont responsables — avec l’aide des forces spéciales occidentales — du repli de l’EI en Irak et en Syrie dans les dernières semaines. Le contingent actuel de 69 mentors canadiens sera bonifié de manière importante, et pour une mission à long terme, dit-on dans l’entourage du premier ministre. « On est notamment en discussion avec les Italiens, qui jouent eux aussi ce rôle sur place », souligne Stéphane Dion.

Les Forces canadiennes ont acquis une expertise dans ce domaine au cours des dernières années, explique le colonel à la retraite Christian Rousseau, 60 ans. Lui-même a terminé sa carrière dans un rôle de formateur et mentor, en 2012, à titre de conseiller spécial du ministre adjoint de la Défense en Afghanistan, où il a aidé les Afghans à structurer leur branche du renseignement militaire. « On est excellent là-dedans. Nos soldats parlent plusieurs langues, ils s’adaptent facilement aux autres cultures et sont patients », énumère-t-il.

La mission d’entraînement de l’armée nationale afghane pilotée par l’OTAN, cruciale pour que les Afghans prennent leur sécurité en main lors du retrait des troupes occidentales, a fait la part belle aux soldats canadiens de 2009 à 2013. Le poste de commandant adjoint a toujours été occupé par un Canadien. Au fil des ans, des centaines de militaires et de policiers ont joué le rôle de mentors auprès des troupes afghanes afin d’améliorer la formation des recrues, de structurer les exercices des soldats et d’élaborer les techniques et les tactiques de combat. Les militaires canadiens ont accompagné les soldats afghans sur le champ de bataille afin de les aider à progresser, malgré les risques qu’ils prenaient en étant près des combats.

Des membres des Forces armées canadiennes déplacent une tente lors de l’établissement du campement au camp Patrice Vincent, au Koweït. Photo: OP Impact, DND KW02-2015-0135-018
Des membres des Forces armées canadiennes déplacent une tente lors de l’établissement du campement au camp Patrice Vincent, au Koweït.
Photo: OP Impact, DND

Toute une nouvelle génération de soldats et d’officiers canadiens a dû faire face à une insurrection complexe, où la formation des forces locales était la seule voie de sortie du conflit. « Notre armée a une expérience à apporter aux combattants irakiens, kurdes ou syriens. On peut les aider à bâtir leur institution militaire pour qu’elle soit plus efficace à combattre le groupe armé État islamique », affirme Christian Rousseau, aujour-d’hui à la tête d’une entreprise de consultants, The ALRM Group, qui aide des pays en développement à mieux structurer leurs forces de l’ordre. Son équipe est présentement au Cameroun, dont le gouvernement met sur pied une brigade d’intervention rapide en cas d’attaque terroriste.

Le Canada s’est également spécialisé dans la gestion de l’eau potable en terrain de guerre et dans l’aide médicale au combat. Ce sont des soldats-médecins canadiens qui ont dirigé le grand hôpital militaire de la base de Kandahar, en Afghanistan, pendant des années. « Ce type de besoin est bien réel en Irak », note Jocelyn Coulon.

Le volet humanitaire sera aussi au cœur de la nouvelle stratégie canadienne, puisque le conflit en Irak et en Syrie a provoqué l’exode de 3,6 millions de réfugiés, qui s’ajoutent aux 10 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leurs frontières. La Jordanie, la Turquie et le Liban accueillent la majorité des réfugiés. Le Liban — à peine 4,5 millions d’habitants — a reçu 1,1 million de réfugiés syriens depuis 2011, un poids économique et humain énorme. Ottawa pourrait accroître son aide financière et logistique à l’ONU ainsi qu’aux organismes qui aident à la prise en charge des déplacés.

Sur le plan politique, le groupe armé État islamique se nourrit du chaos de la guerre civile en Syrie, qui alimente son bassin de combattants et permet à ces derniers une liberté de mouvement depuis 2011. Tôt ou tard, il faudra trouver une sortie de crise au régime de Bachar al-Assad, ce qui faciliterait la lutte contre l’EI. La rencontre à ce sujet entre le président américain, Barack Obama, et le président russe, Vladimir Poutine, en marge du G20, en Turquie, laisse entrevoir un déblocage dans les prochains mois, selon Jocelyn Coulon. « Les attentats de Paris semblent avoir enclenché un mouvement, une prise de conscience qu’il faut maintenant agir sur ce front », dit-il, même si la marche à suivre n’est pas encore claire.

Or, le Canada ne sera pas loin si la communauté internationale sollicite son aide pour reconstruire le système électoral du pays, une fois la crise politique évacuée. « Nous ne sommes pas une force coloniale, affirme Stéphane Dion. Nous sommes respectés dans la région. Par exemple, Élections Canada a une excellente réputation, avec des observateurs qui travaillent partout dans le monde. On n’en est pas encore là en Syrie, mais si on y arrive, on peut jouer un rôle. »

Le ministre des Affaires étrangères ajoute que la solution à long terme en Irak et en Syrie n’est pas que militaire. « Un pays qui a besoin d’une cohésion nationale ne peut y arriver sans un État de droit fort, des institutions gouvernementales fonctionnelles et non corrompues, et des élections légitimes. Le Canada a une expertise à offrir dans ces domaines », dit-il.

La réorientation de la mission canadienne en Syrie et en Irak survient au moment où la coalition internationale de 40 pays qui se bat contre l’EI a besoin d’un nouveau plan stratégique, estime Ferry de Kerckhove, qui enseigne aujourd’hui à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa. La vision et les actions manquent de cohérence, minées par des intérêts géopolitiques divergents et une méfiance entre les puissances régionales. « Si les attentats de Paris peuvent servir de catalyseur, tant mieux, parce que pour l’instant, ce n’est pas très vibrant, tout ça », dit-il.

Dans ce contexte, Ottawa a tout intérêt à mieux définir le rôle qu’il veut jouer et à spécialiser son intervention afin d’être vraiment utile à la mouture 2.0 de la coalition internationale qui pourrait naître dans les prochaines semaines.

***

Frappes de la coalition internationale en Irak et en Syrie* :

7 871

Frappes canadiennes* :

182
(2,3 %)

Frappes américaines* :

6 164 (78 %)

Bombes à guidage de précision larguées par le Canada :

498

Frappes canadiennes depuis le 4 novembre 2015 :

14 — Ce qui porte le total à 196 frappes aériennes du Canada depuis le début de la mission

* En date du 3 novembre 2015

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