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L’échec de la réforme Barrette

Si les interventions du ministre Barrette donnent l’impression qu’enfin quelqu’un «fait quelque chose», un examen plus attentif montre que la direction prise est inquiétante.

Photo: Jacques Boissinot/La Presse Canadienne
Photo: Jacques Boissinot / La Presse Canadienne

Gaétan Barrette est en train de profondément bouleverser le système de santé et de services sociaux du Québec. Si ses interventions tous azimuts peuvent donner l’impression qu’enfin quelqu’un «fait quelque chose», un examen plus attentif montre que la direction dans laquelle nous nous dirigeons est inquiétante à plusieurs égards.

Après deux ans au pouvoir, le ministre Barrette a une feuille de route qui permet de constater trois tendances lourdes.

La première est un recentrage fort des services de santé vers le secteur médical seulement. Jamais dans l’histoire de notre système de santé nous n’avons autant et aussi vite effectué des compressions dans les budgets d’établissement, dans les soins à domicile, dans les services de CLSC, dans la santé publique… Enfin, dans tout ce qui n’est pas purement médical.

Un seul point accapare tous les budgets: la rémunération des médecins. Non seulement le ministre donne l’argent aux médecins, mais, par le biais des ententes de suspension de la loi 20, il a aussi donné aux deux fédérations qui les représentent le mandat de gouverner elles-mêmes la pratique médicale.


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Sur le terrain, cette appropriation du système par le secteur médical bloque systématiquement des initiatives qui permettraient un réel travail interprofessionnel. Les professionnels non-médecins — pharmaciens, infirmiers, intervenants communautaires, etc. — sont cantonnés à des modèles de subordination où ils sont vus comme de simples outils pour améliorer la productivité des médecins. Ce n’est pas dans cette voie que l’accessibilité, la qualité ou la pertinence des soins seront améliorées.

Deuxième tendance lourde, conséquence directe de la première: une vision du système de santé qui accorde beaucoup trop d’importance aux soins spécialisés et curatifs. Par exemple, le ministre veut transformer le mode de financement des établissements du réseau. Une réforme qui ne fait que drainer les ressources des établissements vers les secteurs de la chirurgie et de l’imagerie au détriment de toutes autres activités.

Nous sommes en train de laminer la prévention pour nourrir des secteurs de pointe peu susceptibles d’améliorer la santé de la population. Plus largement, l’austérité qu’impose le gouvernement libéral en éducation, dans la petite enfance ou dans le communautaire va aussi augmenter et faire croître les inégalités en santé. Toutes les preuves scientifiques montrent qu’il faut investir dans des soins primaires de proximité, en prévention et dans la collectivité. Or, l’inverse est en train de se produire.

Troisième et dernière caractéristique du programme du ministre Barrette: un parti pris clair pour le secteur privé. Démantèlement des CLSC pour offrir des ressources aux groupes de médecine familiale (qui sont des cliniques privées dans leur écrasante majorité), financement public pour aider trois cliniques privées de la région montréalaise à s’emparer d’une portion importante des opérations électives chez les patients les mieux portants, légalisation des frais afférents pour favoriser la rentabilité des cliniques privées… La liste est trop longue pour croire à un hasard. Ce chemin à sens unique va entraîner une hausse des dépenses de santé, un accroissement des inégalités d’accès aux soins et une détérioration des conditions de travail dans le secteur de la santé.

Dès son entrée en fonction, le ministre Barrette a décapité toute forme de dissension au sein du réseau de la santé. Les gestionnaires sont muselés, les données sont inaccessibles et les voix indépendantes, comme celle l’Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux (AQESSS), ont été réduites au silence. On entend quelques critiques à la pièce du programme du ministre Barrette, mais il y a peu de débats structurés sur la direction d’ensemble.

Au moment où le gouvernement libéral va déposer un nouveau budget, il serait temps de s’interroger sur les sommes investies, mais surtout sur la manière dont l’argent est dépensé et sur les effets que ces choix auront à moyen et à long terme sur le réseau de la santé et sur la santé de la population.

Damien Contandriopoulos est professeur titulaire à la Faculté des sciences infirmières de l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal (IRSPUM)