Politique

«C’est un secret de polichinelle que plusieurs membres du MTQ souhaitent ardemment mon départ»

Dans sa lettre de démission, la vérificatrice embauchée par Robert Poëti a accusé le ministère des Transports de saboter son travail.

L'ex sous-ministre Dominique Savoie, lors de son témoignage en commission parlementaire. (Photo: Jacques Boissinot/La Presse Canadienne)
L’ex sous-ministre Dominique Savoie, lors de son témoignage en commission parlementaire. (Photo: Jacques Boissinot/La Presse Canadienne)

L’analyste embauchée par Robert Poëti pour vérifier les pratiques du ministère des Transports, Annie Trudel, soutient qu’on lui a mis des bâtons dans les roues pour l’empêcher de faire son travail après que l’ex-ministre ait été écarté du conseil des ministres par Philippe Couillard en janvier dernier. Elle avance même qu’on a saboté son travail.

Dans sa lettre de démission, envoyée au chef de cabinet de Jacques Daoust, le 4 avril 2016, Annie Trudel soutient que le ministère lui a refusé «soit ma collaboration, soit le partage d’informations.»

Après le congédiement de M. Poëti, Mme Trudel explique que le bureau de la sous-ministre lui a rendu la tâche impossible au point où elle ne pouvait plus travailler. «Le BSM ne souhaite pas m’héberger dans ses espaces de travail préférant me garder le plus loin possible de leurs activités», écrit-elle à Pierre Ouellet, le chef de cabinet du ministre nouveau ministre des Transports, Jacques Daoust. «Donc, au moment d’écrire ces lignes, des recherches sont effectuées afin de me trouver un petit coin dans l’édifice, en s’assurant que je sois loin de mes sujets d’intérêts», ajoute-t-elle.


À lire aussi:

L’UPAC a-t-elle ignoré des plaintes du ministère des Transports?


Annie Trudel, embauchée par Robert Poëti dans les mois suivants son accession à la tête du ministère des Transports pour enquêter sur certaines pratiques au MTQ, était dans une position plutôt précaire, puisqu’elle avait deux patrons. Elle était une employée du cabinet ministériel — d’abord celui de Poeti, puis celui de Jacques Daoust — embauchée de gré à gré à titre de consultante indépendante. Mais elle relevait également du ministère des Transports, et de la sous-ministre Dominique Savoie. Une «autorité bicéphale», écrivait-elle d’ailleurs dans sa lettre de démission.

Après le départ de Robert Poëti, il semble que les services d’Annie Trudel n’aient pas été requis par son successeur, Jacques Daoust. «Il était difficile de l’avoir avec nous au cabinet, reconnaît le ministre en entrevue. M. Poëti avait créé une situation inconfortable pour elle, puisqu’elle relevait à la fois du politique et de la fonction publique.»

Extrait de la lettre de démission d'Annie Trudel
Extrait de la lettre de démission d’Annie Trudel

L’analyste sentait que le ministre Daoust n’avait pas le même appétit pour son travail que son prédécesseur. «À la lumière des développements des dernières semaines, force est de constater que le nouveau cabinet ne semble pas retenir les mêmes priorités ni préoccupations que le cabinet précédent», indique Mme Trudel dans sa lettre du 4 avril.

Vingt-quatre heures après le début de la controverse, et sachant que la lettre d’Annie Trudel allait être rendu public, le premier ministre a décidé de faire place nette jeudi matin. La sous-ministre Dominique Savoie a été démis de ses fonctions, et le chef de cabinet de Jacques Daoust, Pierre Ouellet, a été mis à la porte. Les deux ancien patrons d’Annie Trudel ne sont donc plus en poste.

«On se trouve devant une situation où l’un des plus gros ministères du gouvernement du Québec fait l’objet, on le sait maintenant, d’enquêtes policières et de vérifications constantes, a dit Philippe Couillard. Ce n’est pas sain pour le Québec, ce n’est pas sain pour la société. Il faut donc agir vigoureusement.»


À lire aussi:

La stupidité fonctionnelle dans le réseau de la santé du Québec


Le premier ministre a également annoncé la nomination d’un inspecteur général au sein du MTQ afin de vérifier les activités du ministère. Un poste semblable existe à la Ville de Montréal depuis près de deux ans.

L’ex-vérificatrice Annie Trudel soutient dans sa lettre que son arrivée au MTQ, en juillet 2014, ne s’est pas fait sans heurt. «J’ai dû affronter de multiples résistances tout au long des 18 mois de mon mandat, particulièrement en ce qui a trait au partage d’informations». On lui aurait refusé l’accès à certaines bases de données, documents et employés.

Malgré cette réticence, des fonctionnaires auraient tout de même voulu la prévenir contre «ceux qui tentaient soit de me ralentir, soit de saboter mon travail, raconte Annie Trudel. C’est un secret de polichinelle que plusieurs membres du MTQ souhaitent ardemment mon départ.»

Extrait de la lettre de démission d'Annie Trudel
Extrait de la lettre de démission d’Annie Trudel

Dans les circonstances, Mme Trudel a fait savoir au chef de cabinet de Jacques Daoust qu’elle quittait ses fonctions. «Comme je ne vois plus mon utilité au MTQ et que je ressens un profond malaise à dilapider des fonds publics (…) je vous informe que je mets un terme à mon contrat avec vous».

Avant de quitter son poste, Annie Trudel avait trouvé le temps de préparer un rapport sous forme de power point qu’elle avait présenté à la sous-ministre, Dominique Savoie. Elle y recommande notamment de «centraliser l’octroi des contrats publics, uniformiser les règles contractuelles, simplifier, standardiser et améliorer la qualité des documents pour tous les donneurs d’ouvrages publics.»

Elle souligne aussi l’importance de limiter le recours aux ex-employés contractuels. «Depuis 2010, note-t-elle, plus de 35 employés du ministère des Transports se sont répartis au moins 70 contrats de consultants, octroyés en majorité de gré à gré».

Pourtant, en commission parlementaire, la sous-ministre Dominique Savoie affirmait mercredi qu’elle ignorait cette pratique. «Je n’ai signé aucun contrat de gré à gré. Je n’avais aucune connaissance de ces contrats à d’autres employés», a-t-elle soutenu devant les députés.

Annie Trudel, une ancienne analyste de l’UPAC, disait également qu’il serait important de «déterminer les limites légales à respecter dans l’échange de renseignements entre le ministère des Transports et l’unité permanente anticorruption».