Politique

« On peut faire mieux »

Le premier ministre Couillard souhaite tourner la page d’une session difficile et deux années d’austérité. Cap sur la deuxième moitié de son mandat et les prochaines élections.

Le premier ministre Philippe Couillard. (Photo: Roger Lemoyne)
Le premier ministre Philippe Couillard. (Photo: Roger Lemoyne)

La session parlementaire qui s’achève a été «difficile», avoue le premier ministre Philippe Couillard. Le message du gouvernement a été embrouillé par une série de controverses : éjection de Sam Hamad du Conseil des ministres, arrestation de Nathalie Normandeau, tergiversations de la ministre Lise Thériault sur le féminisme, réaction tiède des élus à la vente de Rona…

«On peut faire mieux», dit-il, convaincu que les bonnes nouvelles seront plus nombreuses dans la deuxième moitié du mandat, notamment parce que les finances publiques sont en ordre. L’éducation sera au cœur de l’action de son équipe, promet-il. En santé, le virage en cours se poursuivra, sans toutefois profiter financièrement aux médecins. «On a atteint la limite. Ça suffit !»

Citant le projet de train électrique de la Caisse de dépôt et placement à Montréal et la C Series de Bombardier, le premier minis­tre affirme qu’«il est temps de se remettre à rêver, de vouloir réaliser de grandes choses au Québec».

Philippe Couillard commence déjà à planifier le prochain scrutin, à l’automne 2018. «Qu’on le veuille ou non, les élections à date fixe nous mènent en précampagne des mois avant le vote. Si on veut être réélus, il va falloir présenter un nouveau projet. Nous aurons un bilan positif dont nous pourrons être fiers, mais ne faisons pas l’erreur de penser qu’une élection se joue sur la qualité d’un bilan», soutient-il.

L’actualité a rencontré le premier ministre à son bureau de Montréal, à la mi-mai, pour faire le point sur les sujets chauds des derniers mois, les projets du gouvernement et la course qui démarre au PQ.

Votre parti est premier dans les intentions de vote, mais il y a un fort taux d’insatisfaction dans la population. Comment expliquez-vous ça ?

C’est une question qui dépasse mes compétences en sciences politiques ! Mais chaque fois qu’un gouvernement entame une démarche de retour à l’équilibre budgétaire, c’est toujours difficile. En même temps, une grande partie de la population partage notre préoccupation pour des finances publiques saines, et appuie notre volonté de mettre l’éducation en tête de nos priorités. Ça peut expliquer en partie le soutien qu’on reçoit.

Entretien Couillard exergue

Vous êtes à mi-mandat. Quel bilan faites-vous ?

Pour le redressement des finances publiques, on est exactement là où on voulait être. Sans nier la difficulté d’y arriver, on l’a fait sans mettre de gens à la retraite, en signant de nouvelles conventions collectives et sans réduire les budgets des ministères. Malgré ce qui a été mentionné souvent, il y a eu une croissance des budgets. Faible, c’est vrai, mais il y a eu croissance. Sur le plan de la relance économique, on voit des signes apparaître, mais on est dans une économie nord-américaine et mondiale plus difficile et compliquée que ce que nous pensions.

Quelle sera la priorité de votre deuxième moitié de mandat ?

L’éducation. C’est notre grand projet de société, mais également un grand projet économique. Pour avoir une économie vigoureuse et innovante, il faut un système d’éducation performant. On fait de bonnes choses en éducation, il ne faut pas tout noircir, mais on a un écart de diplomation à combler, par exemple avec l’Ontario. On doit faire beaucoup mieux.

La hausse du budget de l’éducation est de 3 % cette année. C’est moins que la moyenne des 15 dernières années. Ça couvre à peine l’augmentation des coûts du système…

Il y a un réel investissement. On injecte 1,2 milliard de dollars de nouvelles sommes. C’est 700 millions en immobilisations, parce que nos écoles en ont besoin, et 500 millions de plus pour la réussite des élèves. Il y a des ressources nouvelles pour les élèves en difficulté. Mais au-delà de l’argent, il faut s’assurer qu’on fait les bons choix. Il faut une approche méthodique, fondée sur la science, pour améliorer nos pratiques. Pourquoi l’Ontario diplôme plus que le Québec ? Pourtant, ils ont les mêmes contraintes budgétaires. Même au Québec, il y a des écarts entre les régions, et entre les communautés. Il faut étudier ce qui se fait de mieux, le comprendre, et l’étendre ailleurs.

Avez-vous un exemple précis ?

Les aptitudes en lecture des enfants, c’est critique. La science est claire. Un enfant qui, en 1re année, présente un retard dans l’apprentissage de la lecture est destiné à avoir des problèmes plus tard. Il faut dépister et intervenir très tôt. Dans notre société, tout le monde ne part pas avec la même chance. La différence dans la quantité de mots que l’enfant entend s’il est dans un milieu aisé par rapport à un milieu défavorisé, c’est incroyable. L’État doit jouer un rôle pour combler cet écart. On va prioriser la maternelle à qua­tre ans dans les quartiers moins fortunés, c’est important.


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Vous parlez de l’importance de l’éducation en bas âge. Pourquoi faire la vie dure aux centres de la petite enfance ?

Parfois, comme disent les parents, il faut aimer avec un peu de fermeté ! [Rire] Au contraire, on a sauvé le système de garde subventionné au Québec, qui croulait sous son propre poids. À la création du réseau, les parents payaient 20 % du coût réel des services, alors qu’on était rendu à 13 % en 2014. Pour rééquilibrer la contribution, on a utilisé une tarification qui dépend de la capa­cité de payer des gens, comme le font tous les pays européens qui ont un service de garde subventionné. On est profondément convaincus du rôle de l’instruction durant la petite enfance. C’est pour ça que j’ai confié au même ministre, Sébastien Proulx, les portefeuilles de la Famille et de l’Éducation primaire et secondaire. Ce n’est pas anodin comme message. Je veux qu’il y ait une continuité.

Est-ce que l’arrestation de l’ancienne ministre Nathalie Nor­­man­deau a fait remonter à la surface les problèmes éthiques du PLQ ?

On parle d’événements qui remon­tent à huit ans. C’est du passé. Les institutions s’occupent de ça. Je suis dans le présent et l’avenir. Je suis en train de refaire du PLQ une force intellectuelle, un laboratoire d’idées et de débats.

La moitié des membres de votre Conseil des ministres étaient ministres sous Jean Charest, dont vous…

C’est injuste de dire que ces agissements s’étendent à tout le Con­seil des ministres de l’époque. On vit maintenant dans une réalité politique qui s’est considérablement améliorée pour tous les partis, en raison de la réforme du financement politique.

L'ambiance d'austérité budgétaire a eu des effets sur l'humeur de la population, reconnaît Philippe Couillard, qui souhaite tourner la page. « On a retrouvé une marge de manoeuvre. Le Québec et le gouvernement doivent se mettre dans cet état d'esprit, et ce n'est pas évident après un passage difficile. » (Photo: Roger Lemoyne)
L’ambiance d’austérité budgétaire a eu des effets sur l’humeur de la population, reconnaît Philippe Couillard, qui souhaite tourner la page. (Photo: Roger Lemoyne)

Plusieurs jours se sont écoulés avant que Sam Hamad se retire du Conseil des ministres, pendant lesquels il a gardé tous ses privilèges de ministre, comme son salaire et sa limousine… Avez-vous tenté de ménager votre ami ?

Il faut agir avec justice et équité. Est-ce que j’ai été influencé par des considérations humaines ? Oui, et je le revendique avec fierté. Les relations humaines dans une équipe, c’est important. Il y a un effet sur le groupe, un effet sur la personne visée. Je ne regrette pas d’avoir agi avec ce que je considère être une appro­che équitable. Mais je dois aussi protéger l’intégrité du gouvernement et c’est pour cette raison que Sam Hamad a quitté ses fonctions.

Depuis 18 mois, plusieurs symboles du Québec inc. sont passés à des mains étrangères, comme le Cirque du Soleil, Rona, St-Hubert. Est-ce qu’on devient une économie de succursales ?

Absolument pas. Depuis six ans, il y a eu plus d’acquisitions d’entre­prises étrangères par des Québécois, 258, que l’inverse, à 85. Et la valeur des transactions du Québec vers l’étranger est aussi plus élevée. On n’est pas des assiégés. Il faut rappeler qu’on a affaire ici à des entreprises privées, et personne ne voulait qu’on les nationalise ! Il ne s’agissait pas d’offres hostiles. Les conseils d’administration étaient d’accord pour vendre. On fait partie d’une économie de marché. Par exem­ple, pour St-Hubert, la Caisse de dépôt a regardé ce qui était possible, mais l’entreprise appartenait à une personne, M. Léger, qui a décidé de vendre ailleurs. On ne pouvait pas l’empêcher, au risque d’envoyer un très mauvais signal aux marchés.

Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas surveiller de près certains fleurons, notamment dans l’aéronautique et le génie-conseil. Toutes les entreprises québécoises n’ont pas la même valeur stratégique. Chaque fois, on va regarder s’il faut faire quelque chose.

L’un des défis, c’est la relève entrepreneuriale dans les grandes entreprises. On a pris note de la remarque de nombreux gens d’affaires du Québec qui souhaitent qu’on facilite la vente de leur entreprise à la génération suivante, plutôt qu’au plus offrant. On est en train de regarder ce qu’il est possible de faire.

Entretien Couillard exergue 2

La Caisse de dépôt et placement a dévoilé un projet de train électrique de 5,5 milliards de dollars pour la région de Montréal. Est-ce que le gouvernement lui a sous-traité la planification des transports en commun ?

Pas du tout. L’organisation et les priorités des transports en commun demeurent des décisions politiques. Ce qu’on a fait, c’est permettre à la Caisse de faire ici ce qu’elle faisait ailleurs. Par exemple, le SkyTrain, la navette qui relie l’aéroport de Vancouver et son centre-ville, est une réalisation de la Caisse avec SNC-Lavalin. Pourquoi on ne pourrait pas faire ça ici, au Québec ? On a changé la loi, tout en maintenant l’indépendance de la Caisse, pour lui permettre de réaliser ce type de projet. C’est un projet enthousiasmant, le plus grand depuis le métro. C’est cinq milliards de dollars de retombées économiques, avec zéro émission de carbone. On peut générer de la prospérité en diminuant les gaz à effet de serre.

Est-ce que ce projet, qui nécessitera un investissement public d’un milliard de dollars, ralentira le développement des transports en commun ailleurs au Québec ?

C’est le contraire. Dans le projet de train électrique, la Caisse assume le gros de la facture, ce qui libère des ressources au gouvernement pour faire autre chose. On va prolonger la ligne bleue du métro, puis on va terminer le service rapide par bus sur le boulevard Pie-IX. À Québec, on va aussi mettre en route un service rapide par bus.

Est-ce plus facile de s’entendre avec Airbnb qu’avec Uber, parce que l’industrie de l’hôtellerie est fragmentée, alors que l’industrie du taxi, un monopole protégé par l’État, brasse plus la cage ?

L’histoire des deux dernières années montre qu’on n’a pas craint d’affronter de grands groupes organisés. Je m’attends à ce que les entreprises jouent un rôle positif dans notre société, notamment par les taxes et les impôts. Uber est un phénomène important, je ne le nie pas, mais l’économie de partage, ce n’est pas seulement Uber. On n’a rien vu par rapport à ce qui s’en vient. Prenez les voitures sans conducteur, qui seront les taxis dans quelques années. Il faut y réfléchir. On va se pencher davantage sur ce que signifie l’économie du partage, ses conséquences et comment l’encadrer.

Est-ce qu’on paie trop cher nos médecins, au Québec ? La hausse de leur salaire de 2010 à 2020 atteindra 87 %. Le réseau souffre, mais les médecins gagnent toujours plus.

On a atteint la limite. On a non seulement atteint l’équité avec le reste du Canada, on l’a même dépassée, lorsqu’on tient compte du coût de la vie plus bas au Québec. Ça suffit. Les prochaines négo­ciations, elles seront pour les patients, pas pour les médecins.


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Les gens ont de la difficulté à suivre les réformes du ministre Gaétan Barrette. Pouvez-vous résumer le virage que votre gouvernement tente de faire ?

C’est l’accès aux services, notamment aux médecins de famille. On a des soins de santé de très grande qualité. Les gens viennent du monde entier pour voir ce qui se fait dans nos hôpitaux, en fait de recherche et de soins spécialisés. Le système est bon, mais c’est entrer dans le système qui est difficile ! Si j’avais à donner un exemple concret, je donnerais celui d’un couple qui rentre de travailler et dont l’un des enfants fait de la fièvre ou a mal à l’oreille. Est-ce qu’on l’oblige à se rendre aux urgences, à attendre des heures, pour un problème aussi mineur ? Non. L’objectif, c’est un accès plus facile et rapide dans les cliniques.

Quelle est la prochaine étape de la réforme ?

Changer le mode de financement des hôpitaux, pour qu’ils soient financés en fonction du nombre d’actes médicaux qu’ils font, et pas seulement sur une base historique. Je précise que la qualité de l’acte sera importante, pas seulement la quantité, sinon, on encourage à faire du volume, sans se soucier de la qualité.

Est-ce que le nouveau chef du Parti québécois, qui risque d’être plus jeune, posera un défi différent pour vous ?

On va devoir s’adapter, mais je n’ai jamais basé l’action de mon parti et de mon gouvernement sur l’identité de mes adversaires. On suit notre propre trajectoire. Le problème du PQ n’est pas la per­sonne qui le dirige, mais l’option qu’il porte. La réalité, c’est qu’il est hautement improbable qu’un jour une majorité de Québécois renoncent à leur identité canadienne. Tant que le PQ ne fera pas l’examen véritable de son option, et de son incapacité à la réaliser, ce sera difficile pour lui.