Politique

Voyage au cœur de la machine Trudeau

À l’aube d’une deuxième année cruciale pour la réalisation de ses réformes majeures, Justin Trudeau garde le cap et expérimente une nouvelle manière de gouverner.

Photo: Adam Scotti
Photo: Adam Scotti

En observant ses 30 ministres assis autour de la table, le 21 août, Justin Trudeau a ressenti une pointe d’inquiétude. Les sourires et les accolades des retrouvailles après la pause d’été ne parvenaient pas à cacher les traits tirés de certains d’entre eux. Si les vacances n’avaient pas suffi à leur permettre de refaire le plein d’énergie, comment allaient-ils survivre à la deuxième année du mandat, cruciale et plus exigeante que la première?

Dans une salle de classe de l’Université Laurentienne, à Sudbury, en Ontario, où les membres du Cabinet étaient réunis en retraite fermée, Justin Trudeau a délaissé l’ordre du jour quelques minutes, troquant ses habits de premier ministre contre ceux d’un coach de vie. «Je vais vous donner cinq conseils», leur a-t-il dit, selon plusieurs sources présentes sur place. «Dormez huit heures par jour, faites de l’exercice, mangez bien, passez du temps en famille et voyez vos amis, parce qu’il faut aussi avoir du fun

Les ministres ont échangé de brefs regards. «Yeah right!» Plus facile à dire qu’à faire avec les voyages partout au pays et les multiples rencontres qui bousculent l’horaire, ont rigolé certains. «Je suis ministre de la Santé; je devrais donner l’exemple, et je n’y arrive même pas», a lancé Jane Philpott en riant.

Le ton de Justin Trudeau était léger, mais lui-même était sérieux. Un mandat de quatre ans est un marathon, pas un sprint, a-t-il fait comprendre à ses troupes. «Il faut être discipliné si on veut atteindre nos objectifs.»

L’équipe libérale amorce la deuxième année de son mandat en excellente posi­tion. Un taux d’approbation strato­sphé­rique permettrait au parti d’être réélu avec une majorité plus forte qu’en 2015 si des élections avaient lieu cet automne. Forte de cet appui, la machine Trudeau s’apprête à passer à la vitesse supérieure: réforme électorale, légalisation de la marijuana, investissements de 50 milliards de dollars dans les transports collectifs, les ports et autres infra­structures stratégiques, nouvelle politique de défense, plan de lutte contre les changements climatiques, entente sur la santé avec les provinces…

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Et toujours le même fil conducteur: accomplir des gestes qui captent l’imaginaire, quitte à bousculer au passage et à accumuler les déficits budgétaires. Fini, l’État minimaliste à la Stephen Harper. Chez les libéraux, c’est le «think big!» du personnage Elvis Gratton, version politique.

«On entre dans une nouvelle phase de notre mandat. On devra prendre des décisions difficiles et ça ne fera pas l’unanimité», prévient John McCallum, le vétéran ministre de l’Immigration et de la Citoyenneté.

Un tel plan requiert de la discipline, y compris dans la vie privée des ministres. Justin Trudeau dirige une équipe jeune — ses conseillers et la moitié des membres du Cabinet n’ont pas 50 ans, et neuf ministres ont des enfants de moins de 16 ans à la maison —, mais tous doivent trouver un équilibre entre le travail et leur vie personnelle, leur a-t-il fait comprendre. «Il nous a rappelé qu’un être humain heureux fait un meilleur ministre», explique un élu présent à cette rencontre de la fin août.

Justin Trudeau suit ses propres conseils. Il dort huit heures par jour, passe au moins deux soirées par semaine à la maison avec les enfants et fait régulièrement du jogging, seul ou avec un chef d’État en visite — en juin, c’était avec le président mexicain, Enrique Peña Nieto —, ce qui force ses gardes du corps à courir avec lui ou à le suivre à vélo.

La famille Trudeau-Grégoire passe les fins de semaine dans le parc de la Gatineau, à la résidence secondaire de style néocolonial de 16 pièces fournie aux premiers ministres depuis 1959. Lorsque Pierre E. Trudeau était à la tête du pays, le jeune Justin associait la résidence officielle du 24 Sussex au travail et à l’absence de son père, alors que le «chalet», où il faisait du canot et de la randonnée en famille, est resté gravé dans sa mémoire. «Ses souvenirs heureux sont là, alors il y va le plus souvent possible», dit un proche qui a requis l’anonymat, comme plusieurs sources de ce reportage, afin de parler librement.

Cette forme de discipline du bonheur est au cœur de l’identité du gouvernement. La rupture après 10 ans de règne conservateur est totale. Alors que Stephen Harper évoluait dans un environnement fermé, Trudeau se promène dans le métro de Montréal, défile en pantalon blanc et chemise rose au défilé gai de Toronto, pose pour des égoportraits à des concerts ou à la première du film Star Wars

Le 21 octobre, après une rencontre avec le maire de Hamilton et un discours devant les étudiants de l’Université Mohawk, Trudeau a fait des arrêts improvisés dans une épicerie du coin et un café pour serrer des mains… comme si la campagne électorale n’avait jamais cessé. «J’aime l’énergie des gens», disait-il cet été, quelques minutes avant le début du défilé gai, à Montréal.


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Partout, les foules accourent. Des passants le serrent dans leurs bras ou se pressent contre lui pour des égoportraits. Le premier ministre ne leur tend pas seulement la main, il enveloppe la leur dans les siennes et les regarde comme s’ils étaient les personnes les plus importantes du monde. Il s’en dégage une impression de proximité saisie en images par les téléphones personnels, mais aussi par son photographe officiel, Adam Scotti. Les photos et vidéos font un tabac sur les réseaux sociaux.

Selon Influence Communication, Trudeau a obtenu une couverture médiatique de 23 % plus importante que Stephen Harper pendant sa première année au pouvoir — sur la scène internationale, c’est 300 %.

Visiblement, son style, souvent dénigré parce que considéré comme superficiel, plaît. «Les gens se reconnaissent en lui, affirme Jean-Marc Léger, de la maison de sondage Léger. Il a du plaisir à faire de la politique et c’est contagieux. Par comparaison, Thomas Mulcair, Philippe Couillard, Kathleen Wynne et les autres politiciens du pays ont l’air terne. Chaque matin, on dirait qu’ils viennent de passer la nuit à négocier une convention collective! Ce n’est pas très inspirant.»

Dans son discours de victoire, le 19 octobre 2015, prononcé sur le ton théâtral qu’enseignait l’ex-professeur d’art dramatique, Trudeau a soutenu que son gouvernement emprunterait des «voies ensoleillées». Une phrase un peu bonbon qui a fait sourire les commentateurs, mais qui continue de l’influencer dans sa manière de gouverner. C’est encore plus vrai depuis la victoire de Donald Trump. Le discours sombre du nouveau président américain contraste avec celui du premier ministre canadien. «On ne va pas changer de trajectoire, au contraire. Ça fait partie de nos valeurs», explique un conseiller. Et de l’image du Canada que Trudeau veut transmettre au monde.

L’expression «voies ensoleillées» vient du premier ministre libéral Wilfrid Laurier, un modèle pour Trudeau, qui a fait installer sur une table de son bureau une boîte vitrée dans laquelle repose un stylo argenté que Laurier utilisait pour signer ses documents officiels. Peut-être l’avait-il utilisé pour écrire les mots que Trudeau a retenus 120 ans plus tard…

Premier francophone à diriger le Canada (1896-1911), Laurier était un farouche défenseur des libertés individuelles; il cherchait à apaiser les tensions et à négocier des compromis, notamment entre les anglophones et les francophones. Le 8 octobre 1895, alors chef de l’opposition, il avait parlé de «voies ensoleillées» dans un discours sur le conflit lié à la gestion du système scolaire au Manitoba, qui divisait protestants et catholiques. Le premier ministre fédéral conservateur Mackenzie Bowell avait choisi la voie autoritaire et déposé une loi forçant le retour à un système scolaire mixte, aboli au profit des protestants, plus nombreux dans la province.

Wilfrid Laurier prônait une appro­che plus diplomatique. Il citait une fable d’Ésope, «Le vent et le soleil», dans laquelle les deux éléments se chamaillent pour savoir qui sera le plus efficace pour faire retirer son manteau à un passant. La force de persuasion des chauds rayons du soleil réussira à dévêtir le promeneur plus rapidement que les brusques rafales, qui ne feront qu’inciter le passant à se cramponner à son manteau. Comme dans toutes les fables, il y a une morale: la douceur réussit mieux que la violence. En version politique, être rassembleur vaut mieux qu’être autoritaire.

Le secrétaire principal du premier ministre, Gérald Butts, carbure à l'instinct. (Photo: Geordie Mott)
Le secrétaire principal du premier ministre, Gérald Butts, carbure à l’instinct. (Photo: Geordie Mott)

Une fois au pouvoir, ce n’est toutefois pas toujours aussi simple. Ainsi, la Saskatchewan, la Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve-et-Labrador rechi­gnent à se faire imposer un prix sur le carbone, alors qu’en matière de transferts de santé le début des négociations entre Ottawa et les provinces n’a rien d’ensoleillé.

N’empêche, cette vision idéaliste, presque romantique de diriger un pays, Justin Trudeau la partage avec Gerald Butts, son meilleur ami et plus influent conseiller, qui occupe la fonction de secrétaire principal du premier ministre. «Les deux sont d’indécrottables optimistes», affirme un collègue qui les côtoie tous les jours.

Né en 1971 dans le village de Glace Bay, en Nouvelle-Écosse, d’une mère infirmière et d’un père qui travaillait dans une mine de charbon, Gerald Butts est le plus jeune des cinq enfants du couple. Il grandit dans un milieu ouvrier où les conditions de vie sont difficiles — certains de ses amis à l’école perdent leur père dans l’explosion de la mine, en 1979, qui fait 12 morts. En 2014, au sujet de son père, Charlie, Butts écrit: «Mon père n’a jamais cherché de raison pour ne pas être heureux, même s’il en avait plusieurs. Pour lui, s’apitoyer sur son sort était une perte de temps et d’énergie.» Son fils a retenu la leçon.

Au parlement, son bureau jouxte celui de Trudeau. Décrit par certains libéraux comme «le protecteur du prince», le «gourou à la barbe» ou, plus méchamment, le «cerveau de Trudeau», Butts est le gardien de la trame narrative du gouvernement. Il veille sur l’histoire que Trudeau et son équipe présentent aux Canadiens. Elle se résume ainsi: plaisir, optimisme, ouverture à l’autre, célébration de la diversité culturelle et croissance économique orientée vers la classe moyenne. Toutes les décisions du gouvernement doivent entrer dans l’un ou l’autre de ces chapitres.

Et pour raconter une histoire, Butts s’y connaît. Il croise la route de Justin Trudeau à l’association étudiante de l’Université McGill, en 1993. Il étudie d’abord en sciences politiques, puis en littérature anglaise. Sa maîtrise porte sur Ulysse, de l’Irlandais James Joyce. Pendant ses études et les années qui suivent, Butts partage son temps libre entre ses voyages avec Justin et la rédac­tion de courtes nouvelles de fiction.

En septembre 2000, il aide son ami à rédiger l’hommage qu’il rendra aux funérailles de son père, Pierre E. Trudeau, à la basilique Notre-Dame. Les caméras du pays retransmettent ce moment d’émotion. Pour la première fois, les commentateurs évoquent une possible carrière politique du fils.

Machine-Trudeau-exergue2En août 2012, lors d’une rencontre secrète à Mont-Tremblant visant à préparer l’entrée de Justin Trudeau dans la course à la direction du Parti libéral, Gerald Butts présente au petit groupe d’amis et de conseillers invités les deux piliers de sa stratégie: optimisme et classe moyenne. Trudeau allait offrir le plus saisissant contraste possible avec Harper. Le tandem a bonifié l’histoire, mais ne s’en est pas écarté. (Butts a décliné notre demande d’entrevue.)

Trudeau et Butts font le pari que, malgré le cynisme ambiant envers les politiciens, les citoyens ont envie de se mobiliser derrière de grands projets. Et que le gouvernement est le meilleur endroit pour les rassembler et devenir une force positive de changement. «Si on capte leur imaginaire, ils suivront. Les gens veulent améliorer leur pays», dit un conseiller de Trudeau.

Avant d’être au service de son ami, Butts se fait remarquer dans les milieux politiques au tournant des années 2000 lorsqu’il devient le principal conseiller du libéral Dalton McGuinty, chef de l’opposition officielle à Queen’s Park, en Ontario. Il n’a que 32 ans lorsque McGuinty se hisse au pouvoir, en 2003 — il y restera 10 ans. Butts est particulièrement doué pour lier des amitiés. Il se rappelle des détails de la vie de chacun et a toujours un bon mot pour amorcer une conversation. Il devient le «réseauteur en chef» du gouvernement McGuinty, dénichant les meilleurs experts pour conseiller son chef et ses ministres.

Encore aujourd’hui, la liste de ses relations au sein de l’élite politique, d’affaires et universitaire du pays et hors frontières — il est un proche de David Axelrod, ancien conseiller de Barack Obama — reste utile au Cabinet. À Ottawa, lorsqu’un ministre s’enfonce dans un dossier complexe, Butts l’invite à souper chez lui. Après avoir cerné le problème, il consulte son carnet et propose le nom d’experts à qui s’adresser.

C’est au gouvernement McGuinty que Butts fait la connaissance de Katie Telford, l’actuelle chef de cabinet de Justin Trudeau. Fille de fonctionnaires, elle gravit les échelons de la politique ontarienne jusqu’à devenir, en 2004, à l’âge de 26 ans, chef de cabinet du ministre de l’Éducation, Gerard Kennedy. En 2006, lorsque Kennedy se lance dans la course à la direction du Parti libéral du Canada contre Michael Ignatieff et Stéphane Dion, elle dirige sa campagne, où elle croise Justin Trudeau, qui appuie Kennedy.

En 2012, Trudeau l’embauche pour diriger sa propre campagne à la direction. Avec Butts, elle est la première recrutée par le député, en route vers la victoire quatre ans plus tard. «C’est le véritable triangle du pouvoir», raconte un conseiller. Si Butts est le gars d’idées, Telford est l’organisatrice, celle qui met en œuvre le plan élaboré par les deux amis. Elle fait le lien avec les chefs de cabinet des ministres et s’assure que les directives se rendent jusqu’à la machine bureaucratique. Elle ne carbure pas à l’instinct, mais aux chiffres. «Ses décisions sont basées sur du concret, sur la science», raconte un collègue.

Katie Telford, chef de cabinet de Justin Trudeau, est une femme qui carbure aux chiffres. (Photo: J. Woods / La Presse Canadienne
Katie Telford, chef de cabinet de Justin Trudeau. Ses décisions reposent sur des chiffres. (Photo: J. Woods / La Presse Canadienne)

Très tôt, le trio a décidé que la machine Trudeau serait décentralisée. «On embauche des gens compétents et on les laisse travailler. Si on tente de tout gérer à partir du bureau du premier ministre, les meilleurs vont se “tanner” et partir», raconte un conseiller de Trudeau.

Le gouvernement Harper reposait sur un seul homme, le premier ministre, qui surveillait les moindres détails. Si l’ambassadeur du Canada à Oulan-Bator, en Mongolie, voulait prononcer un discours, il devait d’abord le faire relire par l’entourage de Harper. Près de 110 personnes travaillaient à son bureau. Ce nombre a chuté à 65 sous Trudeau. Les ministres sont davantage mis à contribution. «C’est très collégial», affirme Stéphane Dion, ministre des Affaires étrangères.

Trudeau s’informe au départ de l’orientation générale d’un dossier, pose quelques questions, puis laisse le ministre travailler, restant disponible au besoin. «Sa grande qualité, c’est qu’il n’a pas la prétention de penser qu’il est expert dans tous les dossiers», dit un chef de cabinet qui a souvent assisté à des réunions en compagnie du premier ministre.

Les conseillers de Trudeau donnent toutefois un coup de pouce dans certains dossiers majeurs, comme l’aide médicale à mourir, l’accueil des réfugiés syriens, la légalisation de la marijuana et la réforme électorale. L’homme responsable de ces missions spéciales, c’est Cyrus Reporter, chef de cabinet de Trudeau lorsque celui-ci était dans l’opposition. C’est aussi le pompier. Si une controverse médiatique éclate sur les dépenses inappropriées d’une ministre (Jane Philpott à la Santé) ou une activité de financement un peu trop privée (Bill Morneau aux Finances), c’est lui qui vient en aide à l’élu dans le pétrin.

Cyrus Reporter forme le deuxième cercle du pouvoir, avec Kate Purchase, directrice des communications, et Me Mathieu Bouchard, conseiller principal pour le Québec et responsable des dossiers à caractère juridique au Cabinet. Bouchard, un ami de la ministre Mélanie Joly — il l’a conseillée lors de sa course à la mairie de Mont­réal —, s’est joint à Trudeau en 2015. C’est lui qui assure le lien avec le chef de cabinet de Philippe Couillard, Jean-Louis Dufresne.

En arrivant au pouvoir, Trudeau a insisté pour que son conseil des minis­tres se rencontre quelques fois par année en retraite fermée, loin d’Ottawa, afin d’approfondir les réflexions sur certains enjeux complexes.

Lors des trois retraites qui ont eu lieu jusqu’à présent, les ministres se sont présentés en jeans, accompagnés d’un seul membre de leur équipe. Un barbecue ou une soirée avec les militants libéraux locaux conclut la retraite. «Une façon de joindre l’utile à l’agréa­ble», raconte un ministre… et de respecter les cinq conseils du premier ministre.