Politique

Trudeau peut-il sortir indemne de la politique des pipelines?

Une chose est sûre: dans le domaine de l’énergie et de l’environnement, le premier ministre fait mentir ceux qui lui reprochent de constamment tergiverser, consulter et remettre les choix difficiles à plus tard.

Photo: iStock
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Depuis quelques années, les débats sur l’exploitation des ressources énergétiques et les pipelines ont remplacé la conversation nationale sur la place du Québec dans le Canada comme pomme de discorde par excellence au pays. Le pétrole et le gaz sont sources de richesses, mais aussi de risques et de pollution, et ils sont inégalement répartis sur le territoire. Lorsqu’un gouvernement dit vouloir trouver un équilibre entre leur exploitation, leur exportation et la lutte contre les changements climatiques, il s’attire autant de louanges que de critiques. Il y a une apparente contraction et l’enjeu est chargé d’émotion. Sans compter que localement, les pipelines sont rarement populaires, ce qui revient, pour le gouvernement, à marcher dans un champ de mines.

De fait, la décision de Justin Trudeau d’approuver l’augmentation de la capacité du pipeline Trans Mountain de l’entreprise Kinder Morgan, d’accepter la réfection de la Canalisation 3 d’Enbridge et de refuser d’approuver le controversé pipeline Northern Gateway d’Enbridge est certainement la plus difficile depuis que le premier ministre a pris le pouvoir, et elle pourrait marquer durablement son mandat.

Je laisse aux environnementalistes et aux économistes le loisir de débattre du pour et du contre de cette décision. Voyons-en les répercussions politiques.

Trudeau peut-il s’en sortir indemne? Pas totalement. Une telle décision n’est pas sans conséquence politique. Le premier ministre et son entourage en sont très conscients. Mais des indices laissent croire qu’il a peut-être trouvé avec cette annonce le centre de l’échiquier politique, là où se situe la majorité des électeurs.

D’abord, Justin Trudeau a tranché sur un sujet délicat pour une deuxième fois en quelques semaines. Sa décision, en octobre, d’imposer un prix minimal sur le carbone à toutes les provinces qui n’en ont pas déjà un s’accompagnait également d’un prix politique à payer. Dans le domaine de l’énergie et de l’environnement, le premier ministre fait mentir ceux qui lui reprochent de constamment tergiverser, consulter et remettre les choix difficiles à plus tard.

L’annonce sur les pipelines survient à une semaine de la rencontre Ottawa-provinces qui vise à s’entendre sur un plan pancanadien de lutte contre les changements climatiques. Trudeau a besoin de l’Alberta dans le bateau. Et sa première ministre néo-démocrate, Rachel Notley, affichait clairement sa position depuis des mois: pour donner l’appui de sa province, elle voulait un nouvel accès à la mer pour son pétrole. Une demande de l’Alberta depuis des années. Elle nous en parlait en entrevue dans L’actualité en août dernier.

L’Alberta a un nouveau plan de lutte contre les changements climatiques qui a été salué à la fois par les groupes écologistes et par l’industrie de l’énergie. Un tour de force. La province laissera croître encore un peu les émissions de gaz à effet de serre de son industrie pétrolière, puis imposera un plafond rigide aux émissions de ce secteur, qui ne pourront pas dépasser 100 mégatonnes par année (elles sont actuellement de 70 Mt). Or, si tous les projets soumis au gouvernement dans les sables bitumineux voyaient le jour, les émissions bondiraient à 300 Mt par année. Le plafond aura donc un effet. Les entreprises devront être vraiment plus efficaces, moins énergivores, ou annuler des projets.

Un pipeline est un tuyau, comme le rappelait le spécialiste de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau, dans La Presse. Pour les gaz à effet de serre, ce qui compte, c’est la production et la consommation à chaque bout. Le pari de Trudeau — et c’en est un — est que le plan de Rachel Notley tiendra la route et aura un effet. En lui donnant son pipeline, Trudeau accorde à Notley un sérieux coup de pouce électoral auprès des Albertains. Chez les libéraux fédéraux, on se dit qu’il vaut mieux un NPD albertain qui tente de réduire les GES et qui embarque dans une stratégie pancanadienne à venir, même si ce n’est pas parfait, plutôt qu’un retour au pouvoir des conservateurs albertains qui ne veulent rien faire…

En Colombie-Britannique, ce sera plus compliqué pour Trudeau. L’augmentation de la capacité de l’oléoduc Trans Mountain n’est pas comparable à Northern Gateway, le projet de pipeline le plus impopulaire et controversé, mais elle a aussi plusieurs opposants, à commencer par certains députés de Trudeau, qui se rallient du bout des lèvres à la décision de leur patron. Les communautés autochtones menacent de poursuivre le gouvernement devant les tribunaux. Le maire de Vancouver, Gregor Robertson, a réitéré son désaccord dans une vidéo mise en ligne. Bref, la réalisation de ce projet n’est peut-être pas pour demain.

Trudeau avait toutefois préparé un peu le terrain pour le rendre moins hostile, d’où la réaction plus positive que prévu de la première ministre de la Colombie-Britannique, Christy Clark, qui s’en va pourtant en élections ce printemps. Dans les dernières semaines, Ottawa lui a donné trois bonnes raisons d’adoucir le ton.

  • Il a approuvé le projet de gaz naturel de 36 milliards de dollars de Pacific Northwest LNG, mené par le géant malaisien Petronas. Christy Clark y tenait beaucoup.
  • Il a annoncé un nouveau plan de protection des côtes pacifiques et atlantiques de 1,5 milliard de dollars, notamment pour prévenir les déversements de pétrole ou de gaz et y réagir. Un plan bien reçu et annoncé à Vancouver.
  • Il a annoncé une interdiction de circulation pour les pétroliers sur les côtes du nord de la Colombie-Britannique, au large de Kitimat, dans une zone écologique très délicate. Le rejet du pipeline Northern Gateway devient total avec cette interdiction, puisqu’il s’agit de l’endroit où devaient mouiller les pétroliers dans le projet d’Enbridge.

Bref, avoir Christy Clark et Rachel Notley de son côté, malgré une décision aussi controversée, à une semaine de la rencontre sur le climat à Ottawa, aidera politiquement Trudeau à court et moyen termes. S’il ajoute l’Ontario et le Québec — Brad Wall semble irrécupérable en Saskatchewan —, peut-être que les planètes politiques ne seront jamais aussi bien alignées pour accoucher d’une stratégie de lutte contre les changements climatiques cohérente et adéquate au Canada. À suivre.

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En terminant, un coup d’œil sur le grand-angle politique, celui de l’opinion publique.

Un récent sondage mené par la maison Abacus en octobre dernier laisse présager que la réaction de la population, loin des groupes d’intérêt, pourrait donner au gouvernement Trudeau le bénéfice du doute. Voyant venir la décision du premier ministre, les sondeurs ont testé l’opinion publique sur un scénario semblable à celui que Justin Trudeau a choisi.

D’abord, Abacus a demandé aux Canadiens s’ils sont d’accord avec l’approche du gouvernement Trudeau sur la lutte contre les changements climatiques. Ottawa venait alors d’imposer un prix sur le carbone, au grand déplaisir de certaines provinces, dont la Saskatchewan et la Nouvelle-Écosse. Près de 63 % des Canadiens affirmaient que Trudeau était sur la bonne voie, alors que 37 % estimaient le contraire. Les résidants de toutes les provinces étaient largement favorables à l’approche de Trudeau (72 % au Québec), sauf en Alberta et en Saskatchewan. Dans ces deux provinces, une majorité pense au contraire que Trudeau a la mauvaise approche. Rien de surprenant.

Mais… Abacus a testé un scénario dans lequel le gouvernement poursuit ses efforts de lutte contre les changements climatiques, met l’accent sur les énergies renouvelables et approuve, en même temps, une augmentation de la capacité d’exportation de pétrole vers de nouveaux marchés.

Le portrait de l’opinion publique change alors radicalement en Alberta et en Saskatchewan, où les résidants deviennent favorables à cette approche, de sorte que l’appui à une telle hypothèse recueille un appui majoritaire dans toutes les provinces. Ainsi, 77 % des Canadiens soutiennent ou acceptent l’idée d’avoir un plan de lutte contre les changements climatiques, tout en construisant un nouveau pipeline au même moment.

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Dans toutes les provinces, la proposition plaît. L’endroit où il y a le plus de résidants opposés à cette idée, c’est au Québec, avec 36 %. On peut penser que l’intense débat autour du projet Énergie Est, et la crainte que ce soit ce pipeline que le sondeur évoque, a joué dans les réponses.

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La décision du gouvernement Trudeau sur les trois pipelines enlève d’ailleurs beaucoup de pression sur le controversé projet Énergie Est, aussi détesté au Québec que pouvait l’être Northern Gateway en Colombie-Britannique. La nouvelle capacité d’exportation d’un million de barils par jour (en supposant que le projet Trans Mountain se concrétise) rend Énergie Est moins utile, même aux yeux de l’industrie pétrolière. Ottawa vient d’ajouter l’équivalent de la capacité d’Énergie Est sur le marché. Et si le plafond albertain sur les émissions de GES de son pétrole tient le coup, TransCanada aura soudainement beaucoup moins de clients pour son projet. S’il faut en plus que le pipeline Keystone XL débloque aux États-Unis (ce qui est loin d’être fait, toutefois)…

On est ici dans la politique hypothétique. Il est difficile de voir trois ou quatre ans à l’avance dans le domaine changeant de l’énergie. Mais il est possible que, sans le dire, Trudeau ait annoncé la mort d’Énergie Est en même temps que sa décision sur les trois autres pipelines.

En visant l’équilibre dans ses décisions entre les pipelines et les changements climatiques, Trudeau peut rallier la majorité de l’électorat. Pour la suite, tout dépendra de l’opposition locale à Trans Mountain et du prochain plan pancanadien sur le climat. Il devra être sérieux.


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