Politique

L’amour au temps de Donald Trump

Comment atteindre le cœur de l’homme politique le plus puissant de la planète? 

PC/Alexander Panetta
L’hôtel Trump International à Washington, D.C., où flottent les drapeaux des deux pays. (PC/Alexander Panetta)

Depuis la victoire présidentielle de Donald Trump, Justin Trudeau a choisi de montrer patte blanche. Ses ministres et ses députés ont reçu et, jusqu’à présent, respecté la consigne de ne pas étaler leurs états d’âme à l’égard du controversé président sur la place publique.

La classe politique canadienne, à de rares exceptions près, s’est inspirée du mot d’ordre du premier ministre. On n’a pas vu les premières ministres Kathleen Wynne, de l’Ontario, ou Rachel Notley, de l’Alberta, toutes féministes qu’elles soient, participer aux marches de solidarité avec les femmes américaines qui se sont déroulées dans leurs provinces au lendemain de l’investiture du président Trump.

S’il fallait résumer le mot d’ordre en vigueur dans les coulisses fédérales et provinciales en une seule phrase, ce serait qu’à défaut d’avoir de bonnes choses à dire sur Donald Trump, la sagesse dicte de se taire.

On verra à l’usure si la stratégie fera recette. Il y a des limites certaines à ce dont le gouvernement Trudeau peut s’accommoder au nom de la bonne entente commerciale entre le Canada et les États-Unis.

Pour l’heure, cependant, l’approche du premier ministre fait consensus, aussi bien dans les milieux politiques que dans ceux d’affaires. On voit mal en quoi le fait de braquer la nouvelle administration avant même qu’elle ait célébré ses 100 premiers jours au pouvoir servirait les intérêts du Canada.

Au début de l’année, le premier ministre a remplacé Stéphane Dion aux Affaires étrangères par Chrystia Freeland, une ministre moins cassante et qui a davantage d’entrées à Washington que l’ex-chef libéral. Cela s’inscrivait dans un redéploiement de ressources fédérales sur le front canado-américain d’une envergure comparable à celui qui avait suivi les attentats du 11 septembre.

En même temps, des personnages bien branchés dans les milieux républicains américains, comme l’ancien premier ministre conservateur Brian Mulroney, jouent de leur influence pour garder un maximum de portes ouvertes entre le Canada et son principal partenaire commercial.

Dans un discours remarqué prononcé en janvier à l’occasion du deuxième Raisina Dialogue sur le multilatéralisme, organisé par le gouvernement indien à New Delhi et regroupant des représentants de 65 pays, Stephen Harper lui-même y est allé de conseils constructifs au sujet de la suite des choses. Ceux qui auraient voulu trouver des critiques envers son successeur dans son discours l’auront lu en vain.

Justin Trudeau est voué à faire un bout de chemin relativement long avec Donald Trump. Sans égard pour l’avenir, personne ne pourra l’accuser de ne pas avoir tenté de partir du bon pied.

L’intérêt économique du Canada n’est pas seul en cause. Dans les autres capitales du G7, on s’inquiète du fait que les hommes et les femmes politiques qui semblent avoir l’oreille du président Trump sortent souvent des franges de la droite, ainsi que des appels du pied de celui-ci au président russe, Vladimir Poutine.

Sur l’échiquier géopolitique de la planète, Ottawa n’occupe pas une case stratégique comme Berlin, Paris ou Londres. Mais parmi les chefs de gouvernement susceptibles de faire contrepoids, Justin Trudeau — pour l’heure — est peut-être le mieux placé. Il dispose pour ce faire d’un atout inhabituel.

La politique est affaire de séduction. Pas étonnant, donc, que ceux qui la pratiquent aient, à divers degrés, une soif certaine d’affection. Celle de Donald Trump dépasse, de loin, les limites habituelles.

On l’a vu lorsqu’il s’est acharné à nier l’évidence que son assermentation avait attiré moins de monde que l’entrée en scène, huit ans auparavant, de Barack Obama. Il a accusé les médias d’avoir truqué des photos pour lui nuire. Et son porte-parole a menti sciemment pour faire écho à la thèse de son patron.

Ce qui est le plus insensé là-dedans, ce n’est pas seulement que l’argumentaire de la Maison-Blanche n’avait aucune chance de tenir la route, mais également que l’opération a monopolisé l’énergie de l’état-major qui s’installe aux commandes des États-Unis.

Justin Trudeau n’a pas le poids de la chancelière allemande, Angela Merkel, ou de Vladimir Poutine, mais il est investi d’un statut de célébrité internationale susceptible de susciter l’admiration et l’envie de son nouvel homologue américain.

Pour un président à qui le vedettariat inspire davantage de respect que l’héroïsme, le rayonnement médiatique sans précédent du premier ministre actuel du Canada a de quoi en faire un personnage dont l’amitié mérite d’être convoitée. Le chemin du cœur de l’homme politique le plus puissant de la planète pourrait bien être pavé d’égoportraits.

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Chantal Hébert est chroniqueuse politique.

 


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