Politique

Les marchands du temple

Pourquoi a-t-il fallu un drame pour prendre acte de la dérive dans le débat sur la laïcité?

Candidate à la tête du Parti conservateur, Kellie Leitch voudrait imposer un test de valeurs aux immigrants. (Photo: Liam Richards/La Presse Canadienne)
Candidate à la tête du Parti conservateur, Kellie Leitch voudrait imposer un test des valeurs aux immigrants. (Photo: Liam Richards/La Presse Canadienne)

C’était au début du débat sur la charte de la laïcité du Parti québécois. Son parrain politique, le ministre Bernard Drainville, était en entrevue à la radio. Pour la circonstance, Radio-Canada avait décidé de consacrer un bloc de l’émission à une tribune téléphonique.

Parmi les premiers appels, il y a eu celui d’une dame affolée par ce qu’elle décrivait comme l’islamisation galopante de Montréal.

Les statistiques quant à la présence musulmane au Québec sont sans appel. Aucune donnée objective n’étaye la thèse d’une islamisation de Montréal à moyen ou à long terme. Selon Statistique Canada, la proportion de musulmans au Québec se situera dans une fourchette de 5,6 % à 7,2 % en… 2036.

Dans sa vie antérieure, Bernard Drainville avait fait un bout de chemin sur la colline du Parlement fédéral. J’en gardais le souvenir d’un journaliste rigoureux. Je m’attendais à ce qu’il remette les pendules à l’heure.

« L’islamisation, effectivement, c’est une réalité et ça nous préoccupe », a plutôt répondu le ministre, reprenant à son compte l’interprétation grossièrement faussée de la réalité de son interlocutrice.

Du coup, le ton du discours sur la charte a été donné. On a abondamment parlé du « malaise » de certains Québécois devant la minorité musulmane sans rien faire pour le dissiper. Quand l’occasion s’est présentée, comme dans le cadre de cette entrevue, on a alimenté le malaise.

Certains — et pas des moindres — ont tiré très tôt la sonnette d’alarme. À preuve, ce passage de la lettre ouverte de l’ancien premier ministre Jacques Parizeau qui mettait, dès octobre 2013, le Parti québécois en garde contre les effets pervers de la charte.

« […] il est manifeste, écrivait M. Parizeau, qu’on craint, non seulement chez beaucoup d’immigrants (musulmans ou non), mais aussi chez des Québécois de fraîche date, bien intégrés et tout à fait francophones, de voir apparaître ici les tensions et les crises de leurs pays d’origine. Et ce qui circule sur les médias sociaux n’a rien pour les rassurer. »

Jacques Parizeau, comme tous ceux qui ont dit comme lui, a prêché dans le désert. Dans la foulée de la défaite du PQ, les variations sur le même thème se sont multipliées.


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Le Bloc québécois, sous Gilles Duceppe au cours de la campagne de 2015, a accouché d’une publicité-choc contre le NPD, qui montrait une goutte de pétrole se transformant en femme arborant un niqab. Cette publicité a survécu sur le site du Bloc jusqu’au lendemain de l’attaque meurtrière à la mosquée de Québec.

Et que dire de la thèse véhiculée par Jean-François Lisée lors de sa récente course à la chefferie, selon laquelle la sécurité publique exigerait d’envisager l’interdiction du port de la burqa pour éviter que des terroristes ne la portent pour dissimuler des armes ? Dans la foulée de la fusillade de Québec, le chef du PQ a admis qu’il s’agissait d’un dérapage.

Il y a eu également, au cours de la dernière campagne fédérale, l’instrumentalisation du niqab par le Parti conservateur et sa promesse de mettre en place une ligne téléphonique pour recueillir les dénonciations de comportements « culturels barbares ».

Le projet de test des valeurs que promeut la candidate au leadership conservateur Kellie Leitch s’inscrit dans le même registre. Depuis des mois, cette ancienne ministre fédérale laisse entendre que les immigrants posent une menace aux valeurs canadiennes.

Depuis les événements du 29 janvier, les mea culpa sont dans l’air du temps. On parle beaucoup d’un changement de ton dans le débat sur la laïcité. La vraie question, c’est pourquoi il a fallu un drame pour prendre acte de la dérive.

La campagne antiniqab du Bloc québécois et du Parti conservateur en 2015 ne les a pas empêchés de recueillir moins de votes au Québec qu’aux élections fédérales précédentes. Dans les banlieues multiethniques de Toronto et d’autres grandes villes canadiennes, les communautés culturelles ont tourné le dos à Stephen Harper. Le PQ de l’après-charte a toutes les misères du monde à rétablir des liens avec la tranche la plus jeune et la plus diversifiée de l’électorat. D’un sondage à l’autre, la Coalition Avenir Québec fait du surplace dans les intentions de vote. La course à la chefferie de Kellie Leitch avait des ratés avant l’attentat de Québec.

Ce n’est pas comme si les marchands du temple identitaire avaient fait recette auprès de l’électorat. Ce dernier demeure le meilleur garde-fou contre d’autres dérapages.

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Chantal Hébert est chroniqueuse politique.