Politique

Budget Leitão: le mirage des services de qualité pour la petite enfance

Le gouvernement annonce 12 millions de dollars par année pour «soutenir la qualité de l’intervention éducative». C’est donc… 52 dollars par enfant.

Le ministre de l’Éducation du Québec, Sébastien Proulx (La Presse canadienne/Mario Beauregard)

 

Les silences du document budgétaire sont parfois plus révélateurs que les mots du ministre des Finances. C’est particulièrement vrai cette année pour les services éducatifs destinés aux tout-petits qui fréquentent par milliers les garderies du Québec. Les bottines ne suivent pas les babines. Même s’il prétend le contraire, le gouvernement continue de pousser les enfants de 0 à 5 ans vers des services de moindre qualité.

Malgré le plantureux surplus qui se dessine cette année — potentiellement le plus imposant de l’histoire du Québec —, le budget ne contient qu’une seule bonne nouvelle pour les parents qui se préoccupent de la qualité des services de garde de leur progéniture: la reconnaissance qu’un élève en difficulté, un futur décrocheur à l’école, se forme dès la petite enfance. Le principe, largement reconnu par les experts, est inscrit noir sur blanc.

Dans les semaines précédant le budget, lorsque la controverse sur la croissance du nombre d’élèves en difficulté au primaire et au secondaire a éclaté, le ministre Sébastien Proulx, à la fois titulaire des ministères de la Famille et de l’Éducation, expliquait que la solution devait venir de tous les maillons de la chaîne, y compris en bas âge, où tout commence. Lui confier la tête des deux ministères afin qu’il puisse assurer une continuité dans les services, de la garderie jusqu’au secondaire, a été une excellente décision de Philippe Couillard, qui a profité de la maladie soudaine de Pierre Moreau, au lendemain du remaniement ministériel de février 2016, pour rebrasser les cartes de ces deux ministères.

Le budget 2017 reprend presque mot pour mot les déclarations du ministre Proulx sur l’importance de «l’action précoce». Pour une rare fois, un document budgétaire vante les Centres de la petite enfance (CPE), malmenés par le gouvernement libéral depuis qu’il a pris le pouvoir. «Le réseau des CPE permet à des milliers de parents d’avoir accès à des services de garde de qualité. Les CPE visent à stimuler le développement des enfants sur tous les plans, de leur naissance à l’entrée à l’école, puisqu’il est important d’intervenir dès la petite enfance», peut-on lire.

Pour l’instant, ce ne sont que de beaux mots. Rien de plus. Les actions ne suivent pas. Au contraire, la situation continue de se détériorer. Voici pourquoi.

Le gouvernement annonce 12 millions de dollars par année pour «soutenir la qualité de l’intervention éducative» dans les CPE et les garderies subventionnées. Il y a 231 538 enfants qui fréquentent le réseau subventionné. C’est donc… 52 dollars par enfant. Pas de révolution en vue.

Depuis deux ans, le gouvernement a éliminé l’équivalent de 110 millions de dollars par année dans le réseau des CPE. Depuis 10 ans, les compressions atteignent 500 millions de dollars. Les services ont souffert. Des activités de stimulation pour les enfants ont été éliminées. Des tout-petits qui s’apprêtent à intégrer la maternelle n’ont pas eu les mêmes chances que leurs prédécesseurs.

Or, les années qui passent depuis la création du réseau et les débats sur le financement du système, qui accaparent toute l’attention, semblent avoir fait oublier que les CPE avaient deux grands objectifs: faciliter la conciliation travail-famille et l’entrée massive des mères sur le marché du travail en faisant chuter les coûts des services de garde, mais aussi, à assurer l’égalité des chances dès le plus jeune âge, particulièrement dans les milieux défavorisés.

Le premier ministre Philippe Couillard le soulignait dans une entrevue publiée en juin dernier dans L’actualité:

«Dans notre société, tout le monde ne part pas avec la même chance. La différence dans la quantité de mots que l’enfant entend s’il est dans un milieu aisé par rapport à un milieu défavorisé, c’est incroyable. L’État doit jouer un rôle pour combler cet écart.»

Le réseau des CPE, avec son programme éducatif, devait jouer ce rôle. Et il le joue. Pendant que le réseau des garderies privées offre des services très inégaux d’un établissement à l’autre, les CPE ont des normes strictes à respecter pour assurer la croissance personnelle des enfants.

Voici quelques chiffres enfouis dans les rapports du ministère de la Famille et de l’Institut de la Statistique du Québec (ISQ) qui n’ont pas souvent vu la lumière du jour, mais qui jettent un éclairage éblouissant sur la disparité des services dans la province.

Selon une récente étude de l’ISQ, Grandir en qualité 2014, la qualité des services est jugée «acceptable», «bonne» ou «excellente» dans 96 % des installations de CPE. Dans les garderies privées, c’est à peine 64 %. Un écart de 30 points. Les installations qui offrent un service de qualité «inacceptable» touchent plus d’une garderie privée sur trois, à 36 %.

Source: ISQ
Source: ISQ

Pourquoi? Il y a le programme éducatif, mais aussi la compétence du personnel. En CPE, 82 % des éducateurs sont qualifiés, contre à peine 44 % dans les installations privées, selon une recherche du ministère de la Famille publiée en juin 2016.

Source: ministère de la Famille

Même s’il faut se garder de mettre toutes les installations privées dans le même panier, certaines étant de grande qualité — en autant que les parents sont en mesure de payer —, le nombre de plaintes témoigne de l’insatisfaction de nombreux parents. Près de 28 % des garderies privées ont fait l’objet d’une plainte auprès du ministère de la Famille en 2014-2015, contre 13 % pour les CPE.

Source: ministère de la Famille

Dans son budget, le gouvernement annonce une somme de 7,4 millions de dollars pour «soutenir les CPE et les garderies subventionnées afin qu’ils mettent en place des actions visant à faciliter la transition des enfants âgés de 4 ans en vue de leur entrée à l’école». C’est bien, mais 81 % des CPE offrent déjà ce service, contre moins de 70 % des garderies privées, qui ne sont pourtant pas visées par cette mesure financière.

Avec de tels écarts entre les CPE et le privé, il serait logique, si le gouvernement souhaite encourager la qualité et soutenir le développement des enfants, qu’il continue à développer le réseau des CPE, non? Eh bien non.

Plutôt que de favoriser le réseau public, le gouvernement libéral encourage systématiquement le développement des garderies privées. Et de manière accélérée.

De mars 2014 à mars 2016, le nombre de places en CPE a crû de 6,5 %, pour atteindre 92 398. Pendant ce temps, le réseau privé a obtenu presque trois fois plus de permis. Au cours de la même période, les places en garderie privée ont bondi de 18,5 %, pour atteindre 55 256 places.

Ce n’était qu’un début, puisque la réforme favorisant le privé a été annoncée à l’automne 2014 et n’a commencé à faire sentir ses effets que des mois plus tard. L’obligation faite aux conseils d’administration des CPE d’investir une mise de fonds de 50 % pour la construction de nouvelles installations ou pour agrandir celles existantes a freiné abruptement le développement du réseau. Les nouvelles places disponibles ont été redistribuées au privé. Finalement, la modulation des frais de garde en fonction du revenu des familles, qui a favorisé financièrement les garderies privées pour certains parents, a soustrait l’attrait des CPE.

Résultat: le gouvernement libéral avait promis 14 300 nouvelles places en CPE au Québec sur trois ans. Il en a fourni moins de 10 000. Une baisse de 30 %.

L’année financière 2016-2017 s’annonce encore pire. Du 31 mars au 31 décembre 2016, la croissance des places en CPE a été famélique, à 0,2 %. Les garderies privées ont raflé la majorité des permis, avec une croissance de 6,9 % au cours de la même période.

Le premier ministre a soutenu que la modulation des frais de garde permettait d’éviter un effondrement du réseau des CPE, qui «croulait sous son propre poids», a-t-il dit. Vrai que la contribution parentale aux finances du réseau était passée de 20 % à 13 % au fil des ans. Québec aurait pu simplement indexer les frais payés par les parents en fonction du coût croissant du système chaque année, comme il l’avait promis, mais a plutôt choisi une réforme qui a favorisé le privé et freiné le développement des CPE.

La modulation des frais de garde — qui a épargné les moins nantis mais qui a fait rager une partie de la classe moyenne — a permis au gouvernement de récolter 150 millions de dollars de plus par année auprès des parents. Mais le développement du privé a forcé le gouvernement à débourser environ 50 millions de plus en crédits d’impôt pour les frais de garde, de sorte que l’opération ne rapporte finalement que 100 millions de dollars par année. Une goutte d’eau dans l’océan des finances publiques.

Cent millions sur un budget total pour les services de garde subventionnés de 2,3 milliards de dollars par année. Cent millions, alors que le surplus budgétaire du gouvernement a atteint 3,66 milliards de dollars en 2015-2016, un record (avant le versement au Fonds des générations), et que les chiffres du ministère des Finances montrent que le gouvernement pourrait fracasser un nouveau sommet en 2016-2017, à plus de quatre milliards — les chiffres finaux seront connus l’automne prochain.

Le ministre Sébastien Proulx est heureux que le principe de la qualité des services pour la petite enfance soit reconnu dans le budget, ce qui pourrait signifier des sommes plus importantes à l’avenir. Visiblement, le ministre montre davantage d’ouverture — encore très timide — envers les CPE, comparativement à ses prédécesseurs libéraux. Malheureusement, le budget n’est pas à la hauteur des bons mots couchés sur le papier.

Si le ministre Proulx veut vraiment entamer un virage qualité et dépasser les vœux pieux, il a les chiffres et les études sur lesquels s’appuyer pour relancer le développement du réseau des CPE. Le gouvernement a également les moyens financiers pour y arriver.

En revanche, si le gouvernement continue de freiner les CPE, la prochaine fois que le ministre Proulx et ses collègues du Cabinet nous parleront de l’importance de la petite enfance, il faudra en conclure qu’on tente encore une fois de nous vendre un mirage. Et que l’idéologie l’emporte sur les faits.


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