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La fièvre de mai 2017

Rarement une élection présidentielle en France a-t-elle connu autant de rebondissements! Marine Le Pen aux portes du pouvoir, l’ovni Macron, Fillon aux prises avec la justice: à quelques semaines du vote, tout peut encore arriver.

Favorite au premier tour, Marine Le Pen affronterait-elle au tour final Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélanchon ou François Fillon? Réponse le 7 mai. (Photos: Le Pen, Macron et Mélanchon: Getty Images; Fillon: Stéphane Mahe / Reuters)

Dans une France longtemps obsédée par ses «grands hommes», jamais campagne présidentielle n’aura autant été dominée par des femmes.

À la veille du premier tour de scrutin, le 23 avril, deux d’entre elles se sont imposées (quoique l’une malgré elle) comme des figures incontournables de cette course électorale: Marine Le Pen, la chef du Front national, parce qu’elle peut gagner; Penelope Fillon, l’épouse de François Fillon, candidat du centre droit, parce qu’elle peut le faire perdre.

Force est de constater que Marine Le Pen, qui a pris le relais de son père à la présidence du Front national en 2011, a réussi à «dédiaboliser» l’extrême droite. À l’époque de Jean- Marie Le Pen, un entêtant parfum de racisme et d’antisémitisme s’en dégageait. L’homme, friand de jeux de mots sur les fours crématoires, a souvent été condamné par la justice pour banalisation de crimes contre l’humanité. La Shoah n’inspire pas de calembours à sa fille.

Cela n’empêche pas Marine Le Pen de prôner des mesures radicales, comme la sortie de l’Union européenne et l’abandon de l’euro. Son discours est cependant plus nuancé — le nouveau slogan du Front est «La France apaisée» —, bien qu’il reste ambigu sur les étrangers et les musulmans en France. Contrairement au père, qui revendiquait son appartenance à l’extrême droite, la fille se présente comme n’étant ni de gauche ni de droite.

Ce ni-ni est «très important», selon Frédéric Dabi, directeur général adjoint d’Ifop France, une maison de sondage. Il permet au Front de se démarquer de l’ex-président (de droite) Nicolas Sarkozy, comme de son successeur (de gauche) François Hollande, les deux faces d’un «système» qui exclurait les travailleurs peu qualifiés, ces perdants de la mondialisation en Europe, qui sont souvent des Français «de souche» — pour emprunter le vocabulaire de l’extrême droite.

Pour le Front, le «système» est désormais l’ennemi à abattre. Pas étonnant. Une majorité de Français croient qu’un «système» englobant la politique, les médias, les tribunaux, l’économie et la finance est à l’œuvre dans leur pays. Quasiment la moitié d’entre eux pensent même qu’il ne s’agit pas d’un vague réseau d’influence, mais d’une «organisation structurée». C’est du moins le constat récent de la maison de sondage ViaVoice.

Le Front a tellement bien réussi à imposer ses sujets de préoccupation (immigration, lutte contre le multiculturalisme, protectionnisme économique, etc.) que Marine Le Pen se vante d’avoir gagné la «bataille idéologique».

Toutes les enquêtes d’opinion indiquent qu’elle pourrait remporter le premier tour de scrutin, c’est-à-dire faire mieux que son père, qui était arrivé deuxième au premier tour, en 2002. Pour l’extrême droite, ce serait une première sous la Ve République, le régime constitutionnel en vigueur depuis 1958.

Présentée comme inéluctable, cette victoire au premier tour assurerait à Marine Le Pen d’être présente au second, le 7 mai, l’étape à laquelle le jeu se corserait. Elle ferait face non plus à une dizaine de candidats représentant autant de courants politiques, mais à un seul.

Elle fait campagne tambour battant sur la justice, jurant qu’elle fera supprimer les allocations familiales aux parents des mineurs «multirécidivistes», assurant qu’elle expulsera les délinquants étrangers. Pourtant, elle-même fait l’objet de plusieurs enquêtes judiciaires relatives, entre autres, à des emplois fictifs au Parlement européen. Une vingtaine d’attachés parlementaires auraient travaillé, non pas pour les eurodéputés du Front, mais pour le parti.

Une affaire d’emplois fictifs a aussi éclaboussé l’ancien premier ministre François Fillon, qui est «mis en examen» (au Québec, on dirait mis en accusation) pour détournement de fonds publics, entre autres. Son épouse, Penelope Fillon (née en Grande-Bretagne, d’où l’absence d’accents), est au cœur du scandale. Elle aurait touché d’importantes sommes en tant qu’attachée parlementaire entre 1998 et 2013, selon l’hebdomadaire Le Canard enchaîné, alors qu’on ne l’aurait pas souvent vue au bureau…

À noter: ce népotisme (user de son autorité pour procurer des avantages aux membres de sa famille, selon le Larousse) est pourtant légal en France, contrairement au Québec. Les députés peuvent recruter des proches. Ce dont ils ne se privent pas. Mais ces derniers doivent travailler réellement.

Le «Penelopegate» a provoqué une onde de choc dans le camp Fillon — son porte-parole et son directeur de campagne ont jeté l’éponge à quelques semaines du premier tour de scrutin —, parce que cet homme austère proche de la droite catholique s’était présenté comme un «Monsieur Propre». D’autant plus qu’il a déjà reproché à l’ex-président Nicolas Sarkozy, pendant la campagne pour la primaire de la droite, ses ennuis judiciaires.

L’enquête sur les «emplois fictifs» a ensuite été élargie aux enfants de François Fillon et à un possible «trafic d’influence», un avocat proche de certains présidents africains lui ayant offert plusieurs costumes de luxe.

François Fillon promet, sans le dire, l’austérité budgétaire. Il assure qu’il congédiera 500 000 fonctionnaires, qu’il fera passer la semaine de travail de 35 à 39 heures et qu’il réduira les cotisations sociales (ce qu’on appelle au Québec la «part de l’employeur»). Ces mesures phares de son programme seraient accompagnées d’une hausse de la taxe de vente, qui passerait de 20 % à 22 % (comparativement à 14,9 % pour la TPS et la TVQ au Québec).

Le programme d’Emmanuel Macron, candidat du mouvement En Marche!, qui a le vent en poupe, n’est pas si différent sur ce point. Il est question, par exemple, d’augmenter les salaires nets de 25 % en réduisant d’autant les cotisations sociales. Emmanuel Macron, c’est la figure inusitée de cette campagne. Il avait jusqu’à maintenant le profil de ces grands commis de l’État qui font des allers-retours entre secteur public et secteur privé. Diplômé de l’École nationale d’administration, il a été banquier d’affaires avant de devenir ministre de l’Économie sous François Hollande. Mais ce socialiste, en tournant le dos au parti auquel il avait adhéré à l’âge de 24 ans, donne aujourd’hui l’impression d’enjamber la clôture qui sépare la gauche de la droite. «Tel un zèbre de la politique, alternant teintes libérales et sociales, il s’ingénie à ce que personne ne puisse dire s’il est bleu avec des rayures roses, ou rose avec des rayures bleues», résume un éditorial du quotidien Libération.

En brouillant les pistes, Emmanuel Macron suscite les vocations dans les deux camps. Le jeune dirigeant d’une PME alsacienne m’a confié récemment: «Je suis de droite, donc je vote Macron.» C’est-à-dire pour un candidat — ô paradoxe — qui était socialiste jusqu’en avril dernier…

Angela Merkel elle-même a du mal à saisir le personnage. La chancelière allemande reçoit, pendant les campagnes présidentielles françaises, le candidat de son propre camp (le centre droit) à Berlin. Cette fois-ci, elle a accueilli Emmanuel Macron, qui a aussi rencontré en Allemagne des dirigeants sociaux-démocrates et même Jürgen Habermas, philosophe néo- marxiste. Difficile de faire plus large en matière de spectre politique!

Si Emmanuel Macron, hier socialiste, aujourd’hui inclassable, a si bien réussi à tirer son épingle du jeu, c’est peut-être parce qu’il suscite l’espérance chez des Français qui n’attendent plus rien de la politique. «Il incarne un désir de renouvellement, l’invention d’un autre chemin», selon le commentateur Alain Duhamel. Pas étonnant que certains le comparent à… Justin Trudeau.

Son très jeune âge, du moins pour un présidentiable français (il a 39 ans), y est pour beaucoup. Sa personnalité aussi. Il interpelle les foules à la manière d’un jovialiste «coach de vie», selon les mots de Cécile Alduy, auteure de Ce qu’ils disent vraiment (Seuil), sur le vocabulaire politique. Emmanuel Macron ne la contredirait pas, lui qui a déjà dit que «la politique, c’est mystique».

Les campagnes de dénigrement ne semblent pas l’atteindre, pas même des rumeurs sur son homosexualité supposée. Elles n’émanaient pourtant pas des plus sombres recoins du Web invisible. Une sympathisante de droite, interviewée par France Inter, une des radios les plus écoutées, l’a récemment traité de «petite tapette hystérique»…

Plus subtil, l’ex-président Sarkozy l’a décrit comme «un peu homme, un peu femme, un peu androgyne» (du moins, selon le magazine Le Point). Cherchait-il, lui qui a déjà souligné l’importance des «racines chrétiennes» de la France, à mettre en garde les catholiques qui ont défilé pour protester contre le mariage gai, légalisé en 2013? Pas impossible.

Il y a une femme, toutefois, que cela ne dérange pas, semble-t-il: l’épouse d’Emmanuel Macron, Brigitte Trogneux, qui a enseigné le français au jeune «Manu» lorsqu’il était au lycée. Elle est certes plus âgée que lui — de 24 ans —, mais la réaction de beaucoup de Français, qui ont vu le couple en couverture de Paris Match, semble être un tonitruant: et alors? «Les Français ont accompagné le changement des mœurs, explique la politologue Mariette Sineau. L’opinion publique est plus tolérante qu’avant. Elle accepte plus facilement une grande différence d’âge dans un couple.»

D’autant plus que les électeurs se moquent de la vie privée de leurs élus. «Les Français sont un peuple éminemment politique, souligne Frédéric Dabi, de la maison de sondage Ifop. Ils élisent un candidat, pas un couple.»

Pendant ce temps, une gauche divisée peine à se faire entendre. Emmanuel Macron est, pour elle aussi, l’ennemi à abattre. Le candidat socialiste, Benoît Hamon, a eu des mots très durs pour son ancien collègue au Conseil des ministres. Le chef d’En Marche! serait si libéral, dit-il, qu’il pourrait «accélérer la montée en puissance» d’un Front national protectionniste.

Bien que désigné par une majorité de membres de son parti à la primaire de la gauche (quoique abandonné, pour ne pas dire trahi, par des «barons» socialistes), Benoît Hamon n’arrive pas à peser sur la campagne. Un comble, quand on sait que son parti est encore au pouvoir à l’Élysée!

La même chose vaut peu ou prou pour le candidat du mouvement La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, un autre ancien ministre socialiste. L’homme a du bagout. Il mobilise des jeunes grâce aux réseaux sociaux et à ses innovations technologiques. Il est apparu en même temps dans deux rencontres: à Lyon, en personne, et à Paris, sous forme d’hologramme. Son programme, qui promet la retraite à 60 ans, devrait séduire à gauche.

Mais son problème, à lui comme à Benoît Hamon, est le «vote utile». De nombreux électeurs de gauche tiennent surtout à faire barrage à Marine Le Pen, en premier lieu, et à François Fillon, en second lieu. En clair: ils ne veulent pas se retrouver au second tour à devoir choisir entre l’extrême droite et le centre droit. Ils ne veulent pas «gaspiller» leur vote en votant pour un candidat dont ils partagent peut-être les convictions, mais qui aurait peu de chances de figurer au second tour.

Ce «vote utile», Jean-Luc Mélenchon le qualifie de «vote Doliprane» (vote «aspirine», dirait-on au Québec): «Tu prends ça, t’as moins mal, mais l’abcès continue.» Beaucoup de Français de gauche, toutefois, préféreront éviter de le crever de crainte de voir apparaître, sous le pus, un mal plus grave encore…

L’éventuelle arrivée au pouvoir du Front effraie ces électeurs-là, mais peut-être moins qu’avant. Personne ne prédit un raz-de-marée anti-Front, comme ce fut le cas au second tour de l’élection présidentielle de 2002. Jacques Chirac avait alors écrasé Jean-Marie Le Pen en remportant 82 % des voix. Quel serait le score de sa fille si elle parvenait au second tour? Difficile à dire. Après leurs ratés au Royaume-Uni et aux États-Unis, où elles n’ont pas réussi à prédire la victoire des partisans du Brexit ou celle de Donald Trump, les maisons de sondage n’inspirent plus confiance.

Il est vrai cependant qu’on entend des Français dire (pas claironner, pas hurler, mais plutôt avouer) qu’ils voteront pour Marine Le Pen. Au détour des conversations de bistrot, dans les taxis et les vestiaires de salle de sport, on entend encore plus souvent dire que ce ne serait pas si grave.

L’éventualité de son arrivée au pouvoir a si souvent été évoquée, cet épouvantail si souvent agité, que beaucoup de Français, qui ne sont pourtant pas ses partisans, et même beaucoup d’étrangers, qui travaillent et paient leurs impôts en France, disent qu’il faudra «faire avec». Le premier tour de l’élection présidentielle permettra non seulement de désigner deux vainqueurs, mais aussi de mesurer l’ampleur de ce sentiment de résignation, qui sera déterminant pour la suite.

Macron, Trudeau… même combat?

L’élément surprenant, «ce qui fait réfléchir tout le monde dans l’élection présidentielle française, ce n’est pas Marine Le Pen», qui n’a rien gagné depuis l’élection de Donald Trump, affirme l’ambassadeur de France à Ottawa. C’est plutôt un courant politique né au Canada!

En conférence à Montréal le 16 mars dernier, devant le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), Nicolas Chapuis n’a pas mâché ses mots. Selon lui, en France, les «formations politiques du XXe siècle, le parti socialiste et la droite telle qu’elle a été construite après la Deuxième Guerre mondiale, sont en train de mourir. La droite est déchirée. La gauche est déchirée. Et au milieu apparaît un courant politique qui a pris un nom né au Canada en novembre 2015: le libéralisme social.»

«Est-ce que ce courant va gagner les élections en France le 7 mai? s’interroge Nicolas Chapuis. C’est la vraie question qui est posée! Si c’est vrai, nous aurons un nouveau courant politique du XXIe siècle, qui transcende les partis du XXe siècle et pourrait être un nouvel étendard pour construire la modernité et le progrès.»

Les formations politiques du XXe siècle se meurent, dit l’ambassadeur de France à Ottawa, Nicolas Chapuis. (Photo: Sylvie-Ann Paré)

En France, ce courant est incarné par En Marche!, le mouvement du candidat Emmanuel Macron, ex-ministre socialiste sous François Hollande. Il rassemble des politiciens de droite comme de gauche.

Selon l’ambassadeur, les ressemblances politiques entre Emmanuel Macron et Justin Trudeau sont frappantes. Ils portent «l’espoir d’une mondialisation qui ne se fait pas au détriment des peuples, mais pour les peuples».

Cette campagne présidentielle, affirme l’ambassadeur, montre une France en plein renouveau de la pensée et des formes démocratiques. «Le fait qu’on puisse être sous la Ve République candidat à la présidence sans jamais avoir été élu, sans appartenir à un parti politique, mais uniquement appuyé par un mouvement, montre qu’on est passé dans le siècle, dans l’âge de nouveaux processus démocratiques.»

CAROLE BEAULIEU