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Trudeau est-il prêt pour Le Pen?

Il serait difficile de collaborer avec un gouvernement dirigé par le Front national, selon un ex-conseiller diplomatique du gouvernement Trudeau.

Justin Trudeau (Photo: Adrian Wyld / La Presse Canadienne)

Lorsque j’ai quitté le cabinet du ministre des Affaires étrangères, au début février, tous les dossiers étaient sur une voie de garage. Sauf celui des États-Unis. Tous les ministres avaient reçu l’ordre de mettre leur bureau à l’heure américaine. Le gouvernement canadien se trouvera pourtant, le 7 mai prochain, devant une autre échéance électorale chez un de ses plus proches alliés, la France, dont le résultat risque de provoquer un grand choc.

Depuis l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche, le premier ministre, Justin Trudeau, avale bien des couleuvres et use de tous les leviers à sa disposition pour plaire à la nouvelle administration et défendre les intérêts du Canada. Si Marine Le Pen, du Front national, entre à l’Élysée, au-delà des amabilités de circonstance entre chefs d’État, le premier ministre risque de trouver que ce qu’elle incarne est un plat trop difficile à avaler, pour lui et pour le Canada.

Les deux cas ont quelques ressemblances, mais ils posent des défis très différents au gouvernement et aux Canadiens.

Le Canada connaît bien les États-Unis, et le gouvernement Trudeau sait que Donald Trump doit composer avec des forces très puissantes au sein de la société américaine. Le président a été porté au pouvoir grâce au Parti républicain, une vieille institution aux racines profondément ancrées dans le pays. Si les positions de quelques-uns de ses conseillers donnent le frisson, tous ses ministres sont des représentants de l’establishment et ont été agréés par le Sénat, certains à l’unanimité.

Le président doit aussi composer avec des contrepouvoirs — le Sénat, la Chambre des représentants, la Cour suprême, les États, les médias, les lobbys —, dont l’indépendance et la puissance sont à même de freiner ses ardeurs. Dès lors, le Canada peut bénéficier de ces contrepouvoirs — avec lesquels il a tissé tant de liens au cours des ans — afin de rappeler aux Américains qu’ils ont autant besoin du Canada que le Canada a besoin d’eux, sur les plans tant économique que politique et militaire.

Contrairement à Donald Trump, la présidente Marine Le Pen concentrerait entre ses mains des pouvoirs quasi dictatoriaux.

Mais le gouvernement libéral ne tient rien pour acquis. Après tout, Donald Trump menace de casser la baraque, et pas seulement à la Chine. En particulier, le cœur de la relation canado-américaine, soit le traité de libre-échange nord-américain, est dans sa ligne de mire.

Justin Trudeau réagit. Tout au long du mois de décembre, il demande à ses ministres, députés, conseillers, ambassadeurs et hauts fonctionnaires de réfléchir à une réplique.

Ce formidable remue-méninges débouche, le mardi 10 janvier, sur un remaniement ministériel plutôt brutal. Le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, est congédié sans ménagement au profit de Chrystia Freeland, jugée plus «présentable» aux Américains.

L’histoire dira si cette forte réaction était nécessaire…

De l’autre côté de l’océan, la victoire de la leader du Front national semblait encore une hypothèse théorique il y a six mois. L’élection-surprise de Donald Trump et la montée de Marine Le Pen dans les sondages par rapport à l’an dernier changent maintenant la donne, et tout devient possible.

La relation du Canada avec la France n’a certes pas le caractère fondamental que celle qu’il entretient avec les États-Unis. Justin Trudeau ne remplacera pas sa nouvelle ministre des Affaires étrangères ni ne chamboulera le travail de son gouvernement en cas de victoire de la chef du Front national.

Pour autant, l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir placerait le Canada devant un double défi: moral et politique.

Contrairement à Donald Trump, la présidente Marine Le Pen concentrerait entre ses mains des pouvoirs quasi dictatoriaux, en raison du caractère centralisateur de la Constitution française et de la faiblesse des institutions étatiques et civiles.

Ces pouvoirs seraient mis au service d’un parti né de la combinaison du populisme, de la xénophobie et de l’antisémitisme. Marine Le Pen a bien donné au Front national un nouveau visage et elle s’est débarrassée des éléments les plus encombrants, mais ce ravalement de façade n’efface pas les taches originelles.

Le Front national garde un noyau dur, puissant, venant des franges les plus extrêmes de la société. Marine Le Pen est l’antithèse de Justin Trudeau. Elle déteste le multiculturalisme et veut reconstruire une identité française fondée sur un récit national «gaulois» et sur l’exclusion des autres. En Europe et sur la scène internationale, elle rejette toute forme de partage du pouvoir. Elle veut rétablir les frontières, pour avoir prise non seulement sur les flux commerciaux, mais aussi, et surtout, sur les flux humains. Elle s’oppose aux traités de libre-échange au profit de la «France d’abord». Elle souhaite retirer la France du commandement militaire intégré de l’OTAN et organiser un référendum sur l’appartenance du pays à l’Union européenne et à la zone euro.

La nature et la radicalité du Front national l’isolent des élites. Or, sans les élites, le pouvoir peut difficilement s’exercer. Les collaborateurs de Marine Le Pen et les quelques élus du parti ne sont intégrés à aucun réseau d’influence hormis ceux de l’extrême droite. Rares sont les dirigeants étrangers qui reçoivent la chef ou ses représentants. Même le populiste de l’heure, Donald Trump, la boude. Les leaders frontistes et leurs amis n’ont aucun contact au sein des cercles dirigeants occidentaux.

Avec un tel tableau, il n’est pas surprenant que le Front national provoque de fortes réactions négatives, comme je l’ai constaté dans le cadre de mes fonctions. Il y a quelques mois, je discutais avec des collègues du Ministère de la possibilité pour le Canada d’ouvrir de nouvelles ambassades en Afrique. Le coût d’une ambassade étant prohibitif, j’ai suggéré de partager des locaux avec certaines puissances amies. Au Mali, par exemple, l’ambassade du Canada accueille la chancellerie britannique. Pourquoi ne pas négocier un partenariat avec la France?

Immédiatement, une objection s’est élevée autour de la table: «Que ferions-nous si Marine Le Pen était élue présidente? Non, on ne peut pas aller dans cette direction. Pas avant de connaître le résultat des élections.» La proposition est mort-née.

Chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), l’auteur a été conseiller politique principal du ministre canadien des Affaires étrangères en 2016-2017.