Politique

La ligne rouge pâle de Justin Trudeau

Le gouvernement Trudeau s’est-il fixé une ligne à ne pas franchir, dans le cadre de ses efforts pour être bien vu par le président Trump ?

En appuyant les frappes aériennes de Donald Trump en Syrie, Justin Trudeau rompt avec la tradition libérale prônant des actions concertées. (Photo de Justin Trudeau : Sean Kilpatrick / La Presse Canadienne. Donald Trump : EPA / Shawn Thew / La Presse Canadienne)

Il a fallu 12 heures au premier ministre Trudeau pour réagir officiellement aux frappes aériennes ordonnées par le président Donald Trump contre une base militaire syrienne au début avril.

Dans un communiqué publié par son bureau le lendemain matin, on pouvait lire que le Canada « appuyait pleinement » la décision de la Maison-Blanche. Quelques heures plus tard à la Chambre des communes, M. Trudeau répétait de vive voix cette déclaration à peu près mot à mot.

Certains ont trouvé que le gouvernement canadien avait pris son temps avant d’accoucher de sa position. Mais quand on considère le virage en épingle qui l’a mené à se rallier aussi explicitement à la décision américaine, on pourrait plutôt parler de vitesse grand V.

Quelques heures avant les frappes, M. Trudeau soutenait encore qu’il importait de mener une enquête approfondie pour s’assurer que le régime de Bachar al-Assad était bel et bien derrière l’attaque chimique qui, plus tôt dans la semaine, avait coûté la vie à des dizaines de civils syriens.

Le premier ministre n’était pas en expédition dans le Grand Nord — en décalage par rapport à l’évolution de l’actualité — lorsqu’il a affirmé que de plus amples recherches quant aux circonstances de l’attaque s’imposaient. Il était de passage à New York à l’occasion d’une visite qui comportait notamment un tête-à-tête avec le secrétaire général des Nations unies, António Guterres.

En clair, M. Trudeau était au cœur de l’action diplomatique internationale. Cela ne l’a pas empêché, à peine quelques heures plus tard, de traiter les frappes américaines comme une évidence incontournable.

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Dans l’opposition, Justin Trudeau avait tellement de doutes quant à l’efficacité de frappes aériennes contre Daech en Syrie et en Irak qu’il avait refusé d’appuyer la décision de Stephen Harper d’y participer. À son arrivée au pouvoir, le chef libéral a rapatrié les avions de chasse canadiens qui pilonnaient les positions du groupe État islamique au Moyen-Orient sous la bannière d’une importante coalition internationale.

Dans le passé, le Parti libéral a été un partisan indéfectible du multilatéralisme et de l’idée que des actions militaires contre un État devraient être le fruit d’une décision consensuelle de la communauté internationale et se dérouler sous l’égide d’institutions chargées de refléter ce genre de consensus.

Jean Chrétien avait refusé d’associer le Canada à l’offensive américaine en Irak en 2003 parce qu’elle n’avait pas l’aval des Nations unies et n’était pas dirigée par l’OTAN.

Depuis son arrivée au pouvoir, Justin Trudeau se présente comme un chantre du multilatéralisme. Plusieurs alliés du Canada comptent sur l’aide du premier ministre canadien pour convaincre l’administration Trump d’œuvrer dans le giron de l’ONU et de l’OTAN.

Mais voilà qu’à peine une centaine de jours après l’arrivée du nouveau président au pouvoir, c’est plutôt Donald Trump qui a entraîné le Canada hors de sa zone de confort multilatérale.

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Au moment où le Canada se prépare à devoir défendre ses acquis sur le front du libre-échange nord-américain, la classe politique canadienne — presque tous partis confondus — fait des détours pour ne pas indisposer l’administration Trump.

Cela n’empêche pas de plus en plus d’observateurs de se demander si le gouvernement Trudeau s’est fixé une ligne rouge, à ne pas franchir, dans le cadre de ses efforts pour être bien vu par le président Trump. Si cette ligne existe, elle est encore bien pâle.

Dans les jours qui ont suivi les frappes américaines, le premier ministre a continué à faire écho aux positions de la Maison-Blanche sur la Syrie. Lors des cérémonies soulignant le 100e anniversaire de la bataille de Vimy, il a insisté sur la nécessité d’écarter Bachar al-Assad du pouvoir en Syrie. Jusqu’à récemment, le Canada avait évité de réclamer ouvertement un changement de régime.

Pour le conseiller dans les négociations sur le commerce, Justin Trudeau a recruté Brian Mulroney. Ce dernier a été un des architectes du traité canado-américain de libre-échange et de l’ALENA. Contrairement à Jean Chrétien, il a également été partant pour les aventures militaires de Bush père et fils — y compris l’offensive de 2003 en Irak. Ces jours-ci, Justin Trudeau ressemble davantage à l’héritier spirituel de l’ancien premier ministre conservateur qu’au successeur de M. Chrétien.