Politique

Michael Chong, l’autre électron libre de la course conservatrice

En cette fin de course, le candidat cherche à se positionner entre ce qu’il appelle «les candidats du statu quo qui ne vont rien apporter de neuf» et les candidats «de l’extrême», qui risquent de faire imploser le parti.

(La Presse canadienne/Nathan Denette)

Chaque fois que le député conservateur Michael Chong monte dans sa voiture et quitte sa ferme, quelques kilomètres à l’extérieur de la petite ville de Fergus, en Ontario, il croise l’intersection où sa mère a perdu la vie, puis son père. Ses parents sont morts dans deux accidents de voiture, à 20 ans d’intervalle, sur le même coin de rue, non loin du rang familial où il a grandi et où il vit maintenant avec sa femme et ses trois enfants. Le même inspecteur de police s’est occupé des deux scènes d’accidents.

On peut comprendre le candidat dans la course à la direction du Parti conservateur d’avoir tendance à croire au destin. Pour le meilleur et pour le pire. Dans cette course, même si ses chances de l’emporter sont minces, il dit faire confiance à son étoile. «Il y a un chemin vers la victoire. Il est étroit et difficile, mais c’est possible», dit-il en entrevue. Il n’a donc pas l’intention de se retirer avant le résultat du vote, le 27 mai prochain.

Michael Chong mise sur les jeunes et l’aile plus progressiste du parti pour rester dans la course le plus longtemps possible, et qui sait, accumuler suffisamment de votes au deuxième, troisième et quatrième tour pour se faufiler entre les deux meneurs, Maxime Bernier et Andrew Scheer.

Chong, c’est l’autre électron libre du marathon conservateur qui dure depuis un an. À l’image de Maxime Bernier – mais pour des raisons différentes – il ressort clairement du lot des 13 candidats encore en lice. Il parle français, il est un fils d’immigrants, il est le seul à vivre sur une ferme, même s’il projette une image urbaine. Et imaginez un peu: il propose une taxe sur le carbone et un plan pour réduire les émissions de gaz à effet de serre au Canada. Il souhaite également diminuer les pouvoirs des chefs de partis à la Chambre des communes, et spécialement ceux du premier ministre, pour en redonner davantage aux députés et aux militants… Tout ça dans l’ancien parti de Stephen Harper! De quoi brasser la cabane.

Au point où bien des libéraux chuchotent qu’il serait plus difficile à affronter en campagne électorale que les favoris actuels de la course. «Ses origines et son positionnement moins tranché à droite en font un candidat plus facile à vendre à l’électorat que les autres candidats conservateurs», me confiait un organisateur libéral il y a quelques semaines.

Michael Chong, député de Wellington-Halton Hills depuis 2004, est le seul candidat sérieux de la course dont les parents sont nés hors du Canada. Un atout pour un parti qui doit reconstruire ses appuis auprès des communautés culturelles, particulièrement en Ontario. En décembre 1941, son père, Paul Chong, alors âgé de 12 ans, est à Hong Kong lorsque les Japonais tentent d’envahir ce territoire britannique. Une bataille souvent oubliée, parce qu’elle survient en même temps que l’attaque de Pearl Harbor, mais qui constitue le premier affrontement des soldats canadiens lors de la Seconde Guerre mondiale. Ils appuient les militaires britanniques pour défendre la colonie. L’attaque fait plus de 550 morts du côté canadien.

«Ses origines et son positionnement moins tranché à droite en font un candidat plus facile à vendre à l’électorat que les autres candidats conservateurs»

Un organisateur libéral

Lorsque Paul Chong décide de quitter Hong Kong, une décennie plus tard, en 1952, il se tourne vers le Canada. Il est accepté en médecine et rencontre une infirmière d’origine néerlandaise, Cornelia de Haan, dont la famille a elle aussi été libérée par des soldats canadiens à la fin du conflit mondial, en 1945, avant d’immigrer en Ontario. Le destin, donc.

Le français, qu’il parle très bien, est la troisième langue de Michael Chong. Malgré son apparence asiatique, le néerlandais est sa première langue, et l’anglais, sa deuxième. «Quand je suis arrivée en maternelle, ma prof a été surprise de m’entendre!», lâche-t-il. Son français, il l’a appris en suivant des cours à temps partiel parce qu’il voulait maitriser les deux langues officielles du pays. Sa femme parle aussi français et il a inscrit ses trois enfants en immersion française, à Fergus, un village au nord de Guelph.

En cette fin de course, où les candidats redoublent d’ardeur pour convaincre les 259 000 membres du parti, Michael Chong cherche à se positionner entre ce qu’il appelle «les candidats du statu quo qui ne vont rien apporter de neuf» et les candidats «de l’extrême», qui risquent de faire imploser le parti. Sans les nommer, on comprend qu’il vise Andrew Scheer et Erin O’Toole, puis Maxime Bernier et Kellie Leitch, tous mieux placés que lui dans les sondages.

Le plus récent coup de sonde Mainstreet Research, publié sur le site internet iPolitics.ca le 2 mai dernier, donne une idée de l’état de la course à trois semaines de la ligne d’arrivée. Mainstreet a eu accès à la liste des membres du Parti conservateur, de sorte que les résultats reflètent véritablement l’opinion de ceux qui vont voter. Maxime Bernier récolte 31 % des intentions de vote au premier tour, suivi d’Andrew Scheer (22 %), Erin O’Toole (11 %) et de Kellie Leitch (8 %). Michael Chong est cinquième, à 4,2 %.

Même chose pour ce qui est du financement. Chong a récolté près de 727 000 $ en dons depuis le début de la campagne à la direction, ce qui lui vaut le cinquième rang, derrière les meneurs sur ce plan, Maxime Bernier (plus de deux millions de dollars) et Kellie Leitch (1,3 million $). Bref, la côte est abrupte.

Mais Michael Chong ne se laisse pas démonter. Il en a l’habitude. À tous les débats de la campagne, devant des salles bondées de militants conservateurs, il s’est fait copieusement huer lorsqu’il abordait sa proposition d’instaurer une taxe sur le carbone. «Les changements climatiques sont réels, c’est l’un des plus grands défis de l’humanité», me dit-il, rappelant que c’est Stephen Harper qui a promis de diminuer les gaz à effet de serre de 30 % au Canada. «Maintenant, il faut avoir un plan crédible pour s’y attaquer.»

Chong affirme vouloir implanter une tarification du carbone comme en Colombie-Britannique, où les fonds amassés servent avant tout à réduire les impôts des citoyens. «C’est une politique conservatrice. On lutte contre les GES et on baisse les impôts en même temps», dit-il, ajoutant qu’il vise, à terme, une réduction des impôts de 15 milliards de dollars.

Michael Chong est un progressiste sur les enjeux moraux et un inclusif sur les questions d’immigration. Il n’a pas hésité à appuyer la motion 103 aux Communes, en février, qui condamnait l’islamophobie, alors que plusieurs de ses collègues dans la course l’ont rejetée. «La liberté religieuse, l’ouverture à l’autre et la condamnation de la haine, ce sont des valeurs canadiennes», dit-il, repoussant l’argument que cette motion symbolique mettait en péril la liberté d’expression.

Le candidat est associé à l’aile progressiste-conservatrice du parti, les «red tories» à la Brian Mulroney ou Peter MacKay. Il refuse toutefois la comparaison. «Les étiquettes, ça ne tient plus, dit-il. On a un président américain républicain qui ne croit pas au libre-échange! Je ne croyais jamais voir ça. Catégoriser les politiciens selon une étiquette, ç’a fait son temps.» Chong ne le dira pas ouvertement, mais gagner la course à la direction du Parti conservateur actuel avec une telle étiquette est presque impossible. Ce n’est simplement plus le parti de Brian Mulroney. Le centre de gravité s’est déplacé davantage à droite.

N’empêche, avec son français, ses positions sur l’environnement, son appui à la gestion de l’offre en agriculture et ses idées progressistes sur le plan social, on pourrait s’attendre à tout le moins à ce qu’il fasse bonne figure auprès des membres au Québec. Pourtant, non. Sa campagne dans la province ne décolle pas. Il récolte 4,2 % des votes, selon la firme Mainstreet, contre 49 % pour Maxime Bernier. «On a un grand pays, c’est difficile de faire campagne partout et de se démarquer avec autant de candidats», justifie-t-il.

Depuis 2006, Michael Chong traine aussi une réputation anti-Québec, alors qu’il a préféré démissionner de son poste de ministre dans le gouvernement Harper plutôt que d’appuyer la motion qui reconnaissait la «nation québécoise dans un Canada uni». «C’est un vieux débat. Je n’ai pas l’intention de le rouvrir si je deviens chef», dit-il, rappelant que Justin Trudeau aussi, à l’époque, s’opposait à la motion. «Et il a fait élire 40 députés au Québec aux dernières élections!»

C’est l’utilisation en français du mot «Québécois» dans la version anglaise du texte de la motion qui a fait décrocher Michael Chong. L’utilisation du mot en français, selon lui, montre que la motion faisait une référence aux Québécois de souche qui parlent français, et non pas à l’ensemble de la population qui habite le territoire du Québec, peu importe leur provenance et leur langue. «Je suis opposé à toute forme de nationalisme ethnique. Je suis pour un nationalisme civique. Ça heurtait mes principes.»

Est-ce qu’il y a deux peuples fondateurs au Canada, lui ai-je demandé? «Oui, c’est un fait historique. Je suis d’accord. Il y a les francophones et les anglophones, auxquels j’ajoute les autochtones. Mais la motion, tel que rédigée, excluait trop de monde, y compris les francophones hors Québec», estime-t-il.

«Je suis opposé à toute forme de nationalisme ethnique. Je suis pour un nationalisme civique. Ça heurtait mes principes.»

Michael Chong

Michael Chong affirme ne pas avoir eu besoin de s’expliquer sur sa position de l’époque pendant la course, même au Québec. Les conservateurs, dit-il, veulent entendre parler d’économie, d’environnement, de réforme démocratique… et du prix des maisons. C’est le grand enjeu oublié de la course, pense-t-il. «La classe moyenne, dans plusieurs grandes villes du pays, ne peut plus devenir propriétaire. Les prix sont trop élevés. C’est grave.»

Il propose de privatiser la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), un organisme gouvernemental qui garantit environ le tiers des hypothèques auprès des banques. «Cette sécurité, avec des fonds publics, a permis aux banques d’offrir des hypothèques beaucoup trop élevées, juge-t-il. Cela a fait flamber les prix. En donnant moins de marge de manoeuvre aux banques, les hypothèques seront plus raisonnables et les prix vont être mieux contrôlés.»

Durant la conversation, il revient à plusieurs reprises sur ses propositions en matière d’environnement. Il est convaincu que l’arrivée de Donald Trump, qui souhaite baisser fortement l’impôt des entreprises tout en négligeant la lutte aux GES, offre une chance au Canada de prendre un grand virage: baisser les impôts pour rester compétitif contre les États-Unis grâce à une taxe sur le carbone à revenu neutre, tout en rendant le pays moins énergivore et en encourageant la création d’emplois d’avenir. «Je vis en campagne, explique-t-il. La nature, c’est important pour moi. Mais il y a aussi une opportunité économique.»

Michael Chong est persuadé que le temps lui donnera raison, même s’il ne devient pas le prochain chef conservateur. Il rappelle que les conservateurs étaient opposés au libre-échange avec les États-Unis au début des années 1980, avant de faire un virage à 180 degrés sous Mulroney. «Je suis peut-être en avance sur mon temps!», dit-il en riant.

Être persuadé que ses idées survivront et qu’on ne fait pas une course à la direction en vain, c’est aussi un peu ça, croire au destin.