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Dans une France près de chez vous

Notre chroniqueur Mathieu Charlebois a regardé l’élection française dans un bar rempli d’expatriés à Montréal. Presque mieux qu’un match du Canadien en séries.

(EPA/CHRISTOPHE PETIT TESSON)

Samedi, les Français de Montréal étaient sous la pluie, à faire la file pour voter. Dimanche matin, ils étaient sous la pluie, à faire la file pour bruncher au restaurant L’avenue. Et en après-midi, ils étaient assis chez Monsieur Ricard, un bar de Montréal qui ne trompe personne avec son drapeau du CH dans l’entrée.

Sitôt passé la porte, la télé y va d’un « Eh bien, heu… Du coup, il faut bien dire que, heuuuu… », signe évident qu’on va suivre l’élection présidentielle sur France 2, et pas sur RDI.

Je m’assois au comptoir et, dans les deux heures qui suivront, le serveur viendra crier ses commandes à deux centimètres de mon oreille. Après tout, ce n’est pas français si ce n’est pas un peu désagréable. « Un mètre de Ricard et un coca ! » Citation authentique.

Je m’étais promis-juré-craché d’éviter les clichés en venant ici pour mon texte, mais ils me courent après en ce dimanche après-midi. Tout est tellement français ici, du pastis au jambon-beurre sur baguette, que si Marine Le Pen passait, le bar chanterait La Marseillaise les dents serrées, dans un remake parfait de la scène de Casablanca. Lecteurs français, pardonnez-moi d’avance et imaginez que je mange de la tourtière tous les soirs en écoutant La Bottine Souriante. On sera quittes.

Le temps d’écrire ces paragraphes, le Monsieur Ricard s’est rempli comme un soir de finale de la Coupe Stanley, à la différence près que personne ne risque de se faire jeter hors du pays si les Maple Leafs gagnent plutôt que le Canadien.

Suivant la tendance mondiale, c’est là une autre de ces élections où l’enjeu est de découvrir quel pourcentage de citoyens va détester profondément quel autre pourcentage de ses concitoyens. « Liberté, égalité, montre-moi tes papiers », clame une candidate. « Je ne suis pas Marine Le Pen », clame l’autre. Faites votre choix !

Les enjeux sont élevés. Et pourtant, le niveau de stress de ma voisine de comptoir ? « À peu près zéro. Mais on ne sait jamais, hein ? »

Vrai que les sondages sont assez clairs : Macron devrait l’emporter. Dans le bar, on a quand même l’impression qu’il y a un suspense.

En attendant les résultats, France 2 remplit son temps d’antenne à l’aide d’infographies 3D ridicules, comme quoi la fascination pour les technologies est universelle sur la planète télé. Ces fameux résultats sont attendus à 14 h, heure du Québec. Wow ! que je me dis. 14 h… On devrait tenir toutes les élections en France ! Je suis un peu tanné de me coucher à 2 h du matin chaque soir de scrutin.

Niveau de stress de mon autre voisine de comptoir, à ce point : « Voilà deux semaines que je ne pense qu’à ça. Les sondages disent que ça devrait aller, mais… Le lendemain de l’élection américaine, c’était la gueule de bois. »

13 h 58. La télé commence son décompte. Dans le bar, les regards se tournent vers les écrans. La foule fait « Houuuuuu » et s’excite comme quand Plekanec s’approche du filet. Le serveur doit crier encore plus fort dans mon oreille. « Deux pintes de blanche et un jus d’ananasssss », en prononçant bien le s à la fin d’ananas.

En bon Québécois, je me prépare à quelques heures de babillage, à des analyses de résultats ridiculement préliminaires où le candidat du Parti vert est en avance parce que sa famille habite dans la rue de la seule boîte ouverte dans la circonscription.

J’avais tort. Les Français ne niaisent pas avec la rondelle et, quand l’heure arrive, on lance le résultat final dans l’univers.

Boum ! Macron, loin devant.

Ça applaudit longuement, bruyamment, comme si 90 % des Français de Montréal avaient voté pour lui.

Plouf ! Le Pen loin derrière.

Ça hue, ça rit, et ma voisine tendue laisse aller deux semaines de stress dans le plus fantastique soupir de soulagement que j’aie jamais entendu. Un soupir de joues gonflées et d’un sonore « pffff » qui arrive à passer par-dessus le serveur qui commande un autre « mètre de pastis » dans mon oreille. Mauvaise nouvelle pour son massothérapeute : elle devrait pouvoir survivre aux cinq prochaines années sans lui.

« Ce n’est pas le candidat de mes rêves, avoue-t-elle, mais j’ai le goût d’y croire. » Bienvenue dans la politique des années 2010, où ce n’est jamais l’idéal, mais au moins ce n’est pas le pire. Pour l’instant.

Dans un bar québécois, on aurait éteint le son des télés après l’annonce du résultat. Qui a envie d’entendre les quatre vestons de L’antichambre débattre dans une ambiance de bar ?

Qui ? Les Français, bien sûr ! Chez Monsieur Ricard, on a laissé les panélistes de France 2 se crier les uns par-dessus les autres pendant près d’une heure. Puis, on a mis les télés à un match de foot… en gardant le son de l’élection.

Seulement en France. À Montréal.