Politique

La métamorphose de Maxime Bernier

De politicien benêt et gaffeur, le député de la Beauce est devenu l’un des favoris pour diriger le Parti conservateur du Canada. Et il a un plan pour renverser Trudeau en 2019.

Photo : Christian Blais
NDLR: Ce portrait, paru dans l’édition magazine du 15 mai 2017, a été écrit avant le retrait de Kevin O’Leary de la course à la direction du Parti conservateur

En Beauce, les Bernier ont instauré une tradition politique peu courante chez les députés, même chez ceux qui se disent proches de leur monde : ils « vont aux corps ».

Comme son père avant lui, Maxime Bernier, député conservateur du coin depuis 2006, fait régulièrement le tour des salons funéraires de la circonscription pour rendre « visite au mort » et offrir ses condoléances à la famille. Son père, Gilles, qui fut le populaire député de la Beauce de 1984 à 1997, s’en fait encore un devoir. « On connaît tout le monde, dit l’homme de 82 ans. Il ne faut pas seulement rencontrer les gens quand ils s’amusent, mais aussi être là quand ça va mal. » Si certains Beaucerons sont surpris de voir leur député débarquer pour serrer des mains à quelques pas du cercueil, la majorité semble être sensible au fait qu’il offre ses condoléances en personne. « Ça me permet de garder contact avec mes électeurs, dit Maxime Bernier. Je n’ai pas besoin de sondage pour savoir comment ils vont. »

En mai 2016, le député suggère toutefois à son père « d’aller un peu moins souvent aux corps » dans les prochains mois…

Le premier engagement majeur de sa campagne à la direction du Parti conservateur, le prévient-il, sera d’abolir la gestion de l’offre en agriculture. Or, en Beauce, les producteurs de lait, d’œufs et de volaille sont nombreux à profiter de ce système de quotas et de contrôle des prix. Gilles Bernier devra affronter la colère locale pendant que lui parcourt le pays.

Le père a tenté de convaincre son fils de renoncer à cette idée « casse-cou », que peu de politiciens ont osé défendre au Canada. « Sur le coup, je n’étais pas d’accord. Je lui ai demandé d’attendre et de bien y penser », raconte-t-il, avant d’insister pour dire qu’il avait appuyé son fils lors de l’annonce. « Quand Maxime veut quelque chose, il est difficile à arrêter. Beaucoup de politiciens ont peur de prendre des décisions pour ne pas choquer, mais pas lui. »

Kevin O’Leary et Rick Petersen n’avaient pas prévu que le candidat Bernier (à droite) allait s’imposer. (Photo : Justin Tang / La Presse Canadienne)

Que ce soit en promettant l’abolition de la gestion de l’offre, des baisses d’impôt massives, la privatisation de Postes Canada ou « en allant aux corps » dans sa circonscription, Maxime Bernier, 53 ans, ne fait pas dans la demi-mesure.

En octobre dernier, le député a diffusé sur les réseaux sociaux une photo retouchée du film de science-fiction Mad Max, où on le voit tout de cuir vêtu, une arme à la main. Un coup de pub qui a fait un tabac, notamment auprès des jeunes. En plus d’amuser le Beauceron, l’opération visait à le rendre « plus masculin » au Canada anglais, où, explique-t-il, le prénom Maxime sonne davantage « féminin ». Cette photo ne manque pas d’ironie, étant donné que l’homme déteste les films violents. « On ne va jamais voir ce type de film au cinéma », raconte sa conjointe depuis sept ans, Catherine Letarte. « Maxime est un grand sensible. Il pleure avant moi dès que c’est touchant dans un film ! » ajoute la femme de 49 ans, qui accorde à L’actualité sa première entrevue. « J’aime mieux rester discrète. C’est Maxime la personnalité publique. »

Maxime Bernier a toujours aimé surprendre. Dès sa 2e année du secondaire, le jeune sportif, qui patrouillait dans le champ défensif de la prestigieuse équipe de football des Condors du Petit Séminaire de Saint-Georges de Beauce, aimait épater ses amis et professeurs en se présentant à l’école… en costume trois-pièces !

En politique, son côté marginal et à contre-courant irrite autant qu’il fascine — ce qui lui a valu le surnom d’« Albertain du Québec ». Dans son bureau de la Chambre des communes, le député a accroché une caricature, parue dans L’actualité il y a près de 10 ans, où on le voit chapeau de cowboy sur la tête et lasso à la main… assis à l’envers sur le cheval.

L’image représente bien les deux Maxime Bernier qui se côtoient dans l’opinion publique. Celle du politicien benêt, qui a parfois fait rire le pays en entier, notamment lorsqu’il a distribué des gâteaux Jos Louis aux soldats en Afghanistan en 2007. Puis, il y a l’autre Bernier, authentique et provocateur. Une machine à idées qui affiche ses convictions campées bien à droite, sur le flanc libertarien, dans un Québec plutôt social-démocrate, où les conservateurs eux-mêmes aimaient bien l’époque où leur parti s’appelait « progressiste-conservateur ».

Depuis un an, les dizaines de milliers de membres du Parti conservateur appelés à couronner leur chef le 27 mai prochain semblent apprécier le Maxime Bernier au franc-parler. Profitant du désistement de poids lourds comme Jason Kenney et Peter MacKay, le député de la Beauce s’est hissé parmi les favoris pour prendre la direction du mouvement conservateur canadien. « Il a acquis de la maturité. Sa campagne est très professionnelle. Il n’a fait aucune gaffe et peut très bien gagner », affirme l’ex-ministre conservateur Michael Fortier, qui a lui-même tenté de se faire élire à la tête du parti en 1998.

On est loin d’une « Berniermanie », mais il semble le nouveau chouchou de la droite, ce que peu d’observateurs avaient prédit. Alors qu’ils étaient de 4 % en mai 2016, ses appuis oscillent maintenant entre 21 % et 25 % chez les membres, d’après différents sondages internes. Suffisamment pour être au coude-à-coude avec l’homme d’affaires et vedette de la téléréalité Kevin O’Leary, et loin devant les députés Andrew Scheer (Saskatchewan), Kellie Leitch (Ontario) et Erin O’Toole (Ontario). Les militants eux-mêmes s’attendent à ce qu’il faille plusieurs tours de scrutin avant de déclarer un vainqueur, et bien malin qui peut prédire le résultat.

N’empêche, sur les 14 participants à ce marathon qui dure depuis un an, Maxime Bernier est celui qui a amassé le plus d’argent, soit deux millions de dollars. Dans toutes les régions du pays, il se classe premier ou deuxième pour ce qui est du financement. C’est également lui qui compte le plus grand nombre de donateurs, avec 11 500. Son message favorable à un gouvernement minceur plaît dans l’Ouest, son bilinguisme séduit dans l’Est.

À l’ouverture du dernier congrès conservateur, le 27 mai 2016, soit trois semaines après avoir prévenu son père de sa position sur la gestion de l’offre, Maxime Bernier peaufine les derniers détails de son plan avant de le rendre public. Stylo en main, assis au milieu d’un local presque désert du Centre des congrès de Vancouver, il corrige quelques phrases dans le communiqué de presse pendant que sa petite armée de jeunes bénévoles arpentent les couloirs, à la recherche d’appuis auprès des 2 500 participants au congrès. L’aspirant chef décide des moindres détails de sa campagne : il élabore le contenu, prépare la stratégie, supervise les relations publiques, s’assure que le financement est au rendez-vous — il doit payer 85 000 dollars par mois en salaires à sa douzaine d’employés pendant la course. « Je sais où je m’en vais ! » Il se sent comme un entrepreneur de PME, ce dont il rêvait enfant.

Maxime Bernier consulte rarement les députés et sénateurs qui lui ont accordé leur appui, même s’ils sont membres de son équipe. Ils prennent connaissance des positions de leur candidat en même temps que le public. « Ils sont avec moi pour les principes, et puisque je ne m’écarte jamais de ma philosophie en faveur du libre marché, ils n’ont pas besoin des détails », lance-t-il. Maxime Bernier n’a qu’un seul véritable conseiller, Martin Masse, 52 ans, à ses côtés depuis plus de 10 ans. Ce dernier travaille à temps partiel comme rédacteur principal et réviseur à l’Institut économique de Montréal (IEDM), le groupe de réflexion de droite le plus visible au Québec, où les deux hommes se sont connus en 2003.

Bernier sait que son plan renferme de mauvaises surprises pour ses alliés agriculteurs en Beauce. Sa circonscription compte la 3e concentration de producteurs laitiers en importance au Canada, la 4e pour ce qui est de la production d’œufs et la 10e pour la volaille. Trois membres de la direction de son association locale sont des producteurs de lait. « Je dois les appeler avant l’annonce, ils vont probablement démissionner. Ils ne s’attendent pas à ça », dit Maxime Bernier en ce vendredi de mai.

Quand le ministre a distribué des Jos Louis en Afghanistan, le Canada a ri. Mais pas en Beauce, où ils sont fabriqués ! (Photo : Paul Chiasson / La Presse Canadienne)

Le député a défendu la gestion de l’offre, la position officielle du gouvernement Harper, lorsqu’il était ministre d’État à l’Agriculture, de 2013 à 2015. « Je ne pouvais pas trahir la solidarité ministérielle », dit-il aujourd’hui. Maintenant, il est le seul maître à bord. « L’UPA va se mobiliser contre moi. Je m’y attends. Mais je ne peux pas être favorable au libre marché dans tout sauf en agriculture ! »

Quelques jours après avoir promis de mettre fin « au cartel socialiste » en agriculture, le 31 mai, Maxime Bernier envoie un courriel à ses collègues députés dans lequel il leur reproche d’être « hypocrites » s’ils persistent à défendre à la fois la libre concurrence et la gestion de l’offre. Une lettre mal reçue par de nombreux élus conservateurs. « C’était un ton moralisateur, pas très habile », explique un député du Québec, qui y a vu une preuve que Maxime Bernier a de la difficulté à jouer en équipe. « Il fait de la politique d’abord pour lui et ses idées. Le parti et le caucus, ça passe en deuxième. »

Cette réputation de politicien égocentrique explique en partie pourquoi le candidat à la direction n’a pas fait le plein d’appuis chez les députés conservateurs du Québec, même s’il a de bonnes chances de l’emporter. « Je n’ai jamais fait de la politique pour plaire à tout le monde », explique le principal intéressé. Il reconnaît avoir irrité des collègues dans le passé, notamment lorsque, en marge d’un caucus des députés conservateurs à Québec, en 2010, il a refusé d’enfiler le chandail de hockey des Nordiques, marquant ainsi sa désapprobation à l’égard d’une possible contribution financière d’Ottawa pour la construction d’un amphithéâtre. « Je leur ai dit avant la fameuse photo que j’étais pour le retour des Nordiques, mais contre une participation de l’État. Je n’allais certainement pas poser pour les caméras ! »

En mai 2012, lorsque le Nouveau Parti démocratique dépose un projet de loi afin d’ajouter le bilinguisme « dès l’embauche » dans les critères de sélection des représentants du Parlement — comme le vérificateur général et le directeur général des élections —, le ministre responsable des langues officielles, James Moore, soutient que l’initiative est inutile. Devant les journalistes, Bernier déclare que c’est « un très bon projet de loi » et qu’il va l’appuyer, ce qui cause une commotion au Cabinet. Encore une fois, Bernier estime qu’il s’agit d’une question de principe. « Le bilinguisme, c’est important. Au Conseil des ministres, Harper m’a rappelé à l’ordre. Je lui ai dit que s’il n’avait pas nommé un vérificateur général unilingue anglais, je n’aurais pas eu besoin de faire ma déclaration. C’était le silence autour de la table », raconte-t-il. Le gouvernement adoptera finalement le projet de loi.

Certains de ses collègues estiment plutôt que la politique devient vite cacophonique si tous les députés jouent leur partition, comme l’a fait le Beauceron. Cette « rigidité idéologique » pourrait lui coûter des appuis le 27 mai, soutiennent ses adversaires. Après tout, être chef d’un grand parti — et, qui sait, premier ministre — exige une capacité d’adaptation. Maxime Bernier estime au contraire que sa « cohérence sur les principes » est l’une des cartes maîtresses de sa campagne. Bien des conservateurs ont l’impression d’avoir passé leur décennie au pouvoir à faire des compromis avec Stephen Harper. « C’est quoi, son héritage ? » demande Bernier à propos de son ancien chef. « L’État est aussi gros qu’il l’était », me dit-il en grignotant une salade à l’heure du lunch, quelques heures avant le débat des candidats à Québec, à la mi-janvier.

La tempête Julie Couillard a failli emporter Maxime Bernier au printemps 2008. « J’étais complètement à terre. » (Photo : Paul Chiasson / La Presse Canadienne)

La franchise du candidat résonne davantage depuis quelques mois. Dans un monde en surchauffe d’informations, où les frasques de Donald Trump côtoient les égoportraits de Justin Trudeau, les politiciens lisses, sans histoire, passent inaperçus, explique Martin Masse. « On est polarisant ou insignifiant. C’est ce qui nous donne une chance de gagner. On vise le “big bang” », dit le conseiller de Bernier, qui a fondé en 1998 la revue libertarienne Le Québécois Libre, aujourd’hui disparue.

Sa capacité d’attirer l’attention, Maxime Bernier souhaite la canaliser pour affronter Justin Trudeau sur son terrain, celui des valeurs. Depuis son élection, en octobre 2015, le premier ministre a remis en marche la fabrique libérale de l’identité canadienne. Il célèbre la diversité et le multiculturalisme, dirige un gouvernement fédéral interventionniste — plus présent dans la vie des particuliers et des entreprises —, impose sa volonté aux provinces en matière de santé… À l’opposé, Maxime Bernier s’inspire des économistes Frédéric Bastiat (France), Friedrich Hayek et Ludwig von Mises (Autriche), qui prônent un État minimaliste et plus de libertés individuelles, et qui font des consommateurs — et non du gouvernement — le principal régulateur du marché. En politique, ses modèles sont l’ancienne « Dame de fer » britannique, Margaret Thatcher, et le libertarien américain Ron Paul.

Le député de la Beauce propose la fin de toutes les subventions aux entreprises (y compris à Bombardier et à l’industrie automobile), un transfert de points d’impôt aux provinces (pour faire cesser les chicanes sur les transferts en santé) et une diminution modérée du nombre d’immigrants admis au pays. Il critique le « multiculturalisme radical » de Trudeau et affirme qu’il y a un tronc commun de valeurs canadiennes à respecter pour les nouveaux arrivants.

Justin Trudeau est très populaire, mais un vaste électorat ne se reconnaît pas dans les actions de son gouvernement, estime Maxime Bernier, qui souhaite contraster au maximum avec le chef libéral pour le renverser en 2019. « Je ne serai pas un Trudeau light ou même un Harper light. La distinction sera très nette pour les électeurs », promet-il.

Sur les déficits budgétaires, Bernier est aux antipodes de Justin Trudeau, et même de son ancien gouvernement. Si une récession frappe le pays, comme en 2008, et qu’il est aux commandes de l’État, Maxime Bernier assure qu’il n’écrira pas de budget à l’encre rouge, contrairement à Harper. À l’époque, la bataille au sein du caucus conservateur avait été épique entre les puristes allergiques aux déficits, tel Bernier, et les pragmatiques, qui voulaient stimuler l’économie et sauver leur gouvernement minoritaire. Le député dit s’être rallié parce qu’un plan de retour rapide à l’équilibre budgétaire était prévu. « Si je suis premier ministre, oubliez les déficits, même en récession. Les dépenses de l’État, c’est un sédatif pour l’économie », dit-il.

Ce sont là des positions de droite « audacieuses » dans le contexte canadien, où les élus sont souvent plus près du centre de l’échiquier, où se trouve la majorité de l’électorat, estime Stephen Gordon, professeur au Département d’économie de l’Université Laval. Certaines promesses paraissent difficiles à réaliser aux yeux de l’économiste, notamment celle de retrancher 30 milliards de dollars dans les dépenses de l’État afin d’accorder des baisses d’impôt aux particuliers. « La moitié des dépenses sont des transferts aux citoyens ou aux autres gouvernements. C’est plus simple à dire qu’à faire », dit Stephen Gordon. Bernier rétorque qu’il agira graduellement et que son gouvernement profitera d’une croissance économique plus vigoureuse grâce à ses politiques.

La gauche fourbit déjà ses armes. Le coloré Léo-Paul Lauzon, professeur au Département de sciences comptables de l’UQAM, a qualifié Maxime Bernier de « vulgaire intellectuellement » et d’« idéologiquement plus à droite que Donald Trump » dans un récent billet du Journal de Montréal.

Le parti pris de Bernier pour un gouvernement minceur pourrait lui permettre d’exploiter le fort sentiment de cynisme envers la classe politique et ainsi surfer sur la vague populiste qui monte dans les pays occidentaux, avance Martin Masse. « Enlever du pouvoir au gouvernement pour le redonner aux citoyens, ça peut séduire. » Le programme ne sera toutefois pas facile à faire accepter. « Je dois faire attention pour ne pas être dépeint comme un candidat d’extrême droite sur le plan économique, dit Bernier. Les Canadiens ne savent pas ce qu’est un libertarien. »

S’il devient chef le 27 mai, il s’attend à des mois d’attaques soutenues. « On va plonger dans les sondages, mais il faudra garder le cap. Quand mes adversaires auront épuisé toutes leurs munitions, on va remonter », soutient Maxime Bernier, qui passera les deux prochaines années à faire de la pédagogie auprès des électeurs. Les grandes lignes de la plateforme conservatrice seront dévoilées bien avant les élections de 2019, promet-il. « C’est tout un virage qu’on va proposer. »

Régulièrement, Catherine Letarte rappelle à son conjoint que son « virage » a des limites. « Il va toujours rester une partie de la population qui ne pourra pas travailler et qui aura besoin d’aide, dit cette grande blonde sportive. C’est la réalité. On ne peut pas tout couper dans l’État ! »

Après avoir dirigé un centre d’aide aux femmes victimes de violence conjugale, Catherine Letarte est maintenant directrice générale de Ressources communautaires Omega, un organisme sans but lucratif situé dans l’ouest de Montréal, qui vient en aide aux adultes souffrant de problèmes de santé mentale. Un domaine où les deniers publics jouent un rôle crucial. « Je vois la détresse humaine dans mon travail », dit-elle.

À l’école primaire, puis avec son père, qui fut député de la Beauce pendant des années.
(Photos : collection personnelle)

Originaire d’une famille plutôt libérale de Warwick, cette diplômée de HEC Montréal suivait très peu la politique lorsqu’elle a croisé Maxime Bernier pour la première fois dans un restaurant de Montréal. Ils se sont revus lors d’un brunch chez des amis communs dans Lanaudière, en février 2010. « Je ne savais pas vraiment qui il était. Je le trouvais séduisant, alors je lui ai laissé sa chance. C’est moi qui l’ai invité à une première sortie, un bal caritatif. »

Maxime Bernier sourit lorsqu’on lui signale que sa volonté de réduire la taille de l’État entre en contradiction avec les convictions de sa conjointe. « Je suis un libertarien raisonnable ! Je ne suis pas un anarchocapitaliste, contrairement à ce que certains croient. Il faut un filet social. » Pour rassurer sa conjointe, il rappelle que la santé est de compétence provinciale et qu’il n’y touchera pas. Du même souffle, Bernier reconnaît qu’il est plus facile de promettre un État minceur à Ottawa, puisque les services directs à la population sont assurés par les provinces. « Un petit gouvernement au fédéral, ça touche moins les gens. »

Avec ses positions, Maxime Bernier peut-il battre Justin Trudeau en 2019 ? C’est la question à laquelle doivent répondre les membres du PC, me dit Kevin O’Leary au Club universitaire de Montréal, le club privé aux murs lambrissés où il m’a donné rendez-vous pour discuter de la course à la direction. Le principal adversaire du député de la Beauce estime que ce dernier n’a pas ce qu’il faut. « Le plus gros défi d’un politicien de nos jours, c’est de gagner la confiance des gens, dit O’Leary. Ils doivent croire que tu vas réaliser tes promesses. »

NDLR: Ce portrait, paru dans l’édition magazine du 15 mai 2017, a été écrit avant le retrait de Kevin O’Leary de la course à la direction du Parti conservateur

Kevin O’Leary ne parle pas le français et est abonné aux déclarations fracassantes — le gouvernement devrait vendre les sièges du Sénat au plus offrant, Ottawa devrait éliminer les transferts au Québec si la province ne renonce pas à sa Bourse du carbone… Mais l’homme d’affaires soutient tout de même qu’il a l’avantage sur Bernier contre Trudeau, notamment en raison de sa notoriété, acquise grâce à des émissions de télé comme Dragon’s Den (CBC) et Shark Tank (ABC), en plus du fait qu’il vient de l’extérieur du sérail politique. Le millionnaire, qui a fait fortune dans l’informatique, sait lui aussi comment attirer l’attention.

Même si Bernier et O’Leary ne ménagent pas leurs attaques en cette fin de course, ils sont passés très près de former un duo ! « Il est intelligent. J’aurais pu l’appuyer et devenir son ministre des Finances. J’y ai pensé », confie Kevin O’Leary. Il a reçu Bernier et son équipe pendant deux jours à son chalet de Muskoka, en Ontario, en juillet 2016. « Si on veut battre Trudeau, je dois diriger le show », dit-il aujourd’hui.

Sa photo inspirée du film Mad Max, publiée dans les médias sociaux, visait à rendre le Beauceron plus masculin au Canada anglais.

Kevin O’Leary estime que le chemin du retour au pouvoir des conservateurs passe par une opération séduction auprès des moins de 35 ans, qui ont massivement voté pour les libéraux en 2015. « Ma fille de 23 ans a voté pour Trudeau. Tant que je n’ai pas convaincu ma fille et ses amis de venir vers nous, c’est impossible de remporter un mandat majoritaire », dit O’Leary. À ses yeux, le parti doit être plus progressiste sur le plan social. « Les droits des LGBT ? D’accord à 100 %. Légaliser la marijuana ? D’accord à 100 %. » Il a signifié aux conservateurs moraux de son parti qu’ils devront « se boucher le nez » s’il remporte la course à la direction, notamment sur l’avortement et le mariage gai. « On ne va pas y toucher. »

Maxime Bernier appuie la décriminalisation de la marijuana et le mariage gai, mais il a fait le pari de ne cibler aucun groupe en particulier. « Parler de liberté et de respect, ça intéresse aussi les jeunes. » Pour séduire les conservateurs moraux du parti, il ne ferme pas la porte à un débat sur l’avortement aux Communes si un député d’arrière-ban propose un projet de loi. « Je sais que des députés veulent ouvrir le débat et je vais les laisser faire. C’est ça, la démocratie. Ensuite, ce sera un vote libre. » Lui qui n’a jamais eu peur d’exprimer ses convictions refuse de dévoiler son opinion. « Si je le fais, je vais teinter le parti. Je vais me prononcer si un projet de loi est déposé, après l’avoir lu. »

À écouter Maxime Bernier expliquer ce qu’il fera s’il devient chef, on en vient presque à oublier que le politicien était cliniquement mort au printemps 2008, emporté par une controverse d’une rare force : la tempête Julie Couillard. « Sa carrière était certainement compromise », estime le banquier Michael Fortier, collègue de Bernier au Conseil des ministres à l’époque.

Dès l’arrivée au pouvoir du gouvernement Harper, en 2006, Bernier, alors ministre de l’Industrie, fait sentir sa présence. Il travaille fort pour que le gouvernement entame des réformes économiques majeures. Le nouvel élu souhaite faire disparaître les subventions aux entreprises — près de huit milliards de dollars par année — et permettre aux sociétés étrangères de prendre le contrôle des sociétés de télécommunications canadiennes.

Les volontés de Maxime Bernier se heurtent à un mur au bureau de Stephen Harper. Les conservateurs plus centristes, comme Michael Fortier et Lawrence Cannon, s’y opposent. Les hauts fonctionnaires fédéraux, qui aiment les programmes qu’ils ont créés, lui font la vie dure. « On a eu des discussions assez viriles au Cabinet », se souvient Michael Fortier.

Maxime Bernier refuse de se rendre dans les entreprises qui reçoivent des subventions, comme Bombardier ou Pratt & Whitney, pour distribuer de gros chèques devant les médias. « Ça contrevenait à ses principes, raconte Fortier, qui le remplaçait lors des annonces à Montréal. Moi, au contraire, je pense que l’aide du gouvernement a contribué à créer des centaines de bons emplois. »

Deux fois par année, Bernier organise une « clinique de passeports » dans sa circonscription. Une économie de temps pour les Beaucerons. (Photo : collection personnelle)

Usé par les pressions qu’exerce Bernier et las de le voir se transformer en fantôme lors des annonces importantes, Stephen Harper le mute aux Affaires étrangères en août 2007, où, se dit-il, le député sera moins insistant sur les questions économiques.

Par une magnifique journée d’été, Maxime Bernier se présente à Rideau Hall pour l’assermentation au bras d’une nouvelle flamme, Julie Couillard, au décolleté inhabituellement plongeant pour une cérémonie aussi protocolaire. Le lendemain, le couple fait la première page de tous les journaux du pays. « Maxime était fier d’elle. Il la trouvait belle et sexy », raconte Martin Masse.

Le printemps suivant, tout s’écroule. Les médias révèlent que Julie Couillard a déjà fréquenté un motard lié au monde criminel et s’interrogent sur l’accès de la femme à un ministre aussi important. Chaque semaine, de nouvelles révélations font surface. Des allégations de lobbying illégal circulent — qui seront confirmées en 2012 par une enquête de la commissaire au lobbying. Puis, coup de tonnerre, Bernier avoue avoir oublié des documents confidentiels portant sur une réunion de l’OTAN à la résidence de Julie Couillard.

Le 26 mai 2008, Stephen Harper congédie son ministre. « Aujourd’hui, je suis capable d’en rire, mais j’étais complètement à terre, raconte Bernier. Je n’écoutais plus les nouvelles. J’avais peur de sortir de chez moi. »

Discrédité, humilié, Maxime Bernier prend la direction… du monastère ! En route vers l’Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac, dans les Cantons-de-l’Est, il se fait intercepter au volant de sa Subaru pour excès de vitesse. Le policier le reconnaît. « Il m’a dit : “Vous avez assez de problèmes comme ça” et m’a laissé partir », raconte Bernier. Il se réfugie pendant une semaine entre les pierres grises du monastère, sans téléphone, radio ou télé, et réfléchit à son avenir. « Je pensais démissionner. Mais chaque soir, je parlais avec les moines et ça m’a aidé à retrouver les raisons pour lesquelles j’étais en politique : pour faire avancer mes idées. »

L’un des premiers appels qu’il reçoit à sa sortie vient de Brian Mulroney, l’ancien premier ministre conservateur, qui lui donne un conseil de sa voix grave : demande pardon à tes électeurs en Beauce. Sans eux, tu n’es rien, lui dit Mulroney. Le 25 juin 2008, Bernier tient une conférence de presse et offre ses excuses. Deux mois plus tard, Stephen Harper déclenche des élections. Maxime Bernier est réélu avec 62 % des voix.

« On n’a pas de vedette locale en Beauce. Notre vedette, c’est Maxime », dit Frédéric Marcoux, 34 ans, producteur laitier avec son père à Sainte-Marguerite de Dorchester. Les petits détails font la différence, dit-il, en citant l’exemple de la distribution des Jos Louis aux soldats en Afghanistan. « Le pays s’est moqué de lui, mais les gâteaux sont faits ici, en Beauce, et les gens étaient fiers. »

Deux samedis par mois, lorsqu’il n’est pas avec ses filles de 15 et 18 ans, Bernier fait des visites de paroisse. Frédéric Marcoux s’est prêté au jeu en juillet 2015. L’agriculteur a écrit un courriel au député pour l’inviter à la maison s’il passait dans le coin. Deux semaines plus tard, Maxime Bernier et Catherine Letarte sont débarqués chez lui pour faire le tour de la ferme et discuter de politique. « C’était sympathique », dit-il.

Frédéric Marcoux ne votera cependant pas pour Bernier. Il se doutait que son député était contre la gestion de l’offre — après tout, Bernier a été vice-président de l’IEDM —, mais l’agriculteur ne pensait jamais qu’il en ferait le centre de sa campagne à la direction. « Tant qu’à avoir un chef comme lui, autant ne pas en avoir ! » dit-il.

Le député calcule que mettre fin à la gestion de l’offre permettrait aux familles d’économiser 500 dollars d’épicerie par année et stimulerait l’innovation dans l’industrie. Frédéric Marcoux n’en croit rien, et cite des pays comme l’Australie, où les prix des produits laitiers ont augmenté après une déréglementation. « Il va à l’extrême parce qu’il sait que c’est payant dans son parti », dit l’agriculteur.

Rien pour déstabiliser Maxime Bernier, dont la campagne à la direction a commencé bien avant le coup d’envoi officiel. Lui et Martin Masse ont enclenché le « plan chefferie » dès 2009, lorsqu’il est devenu évident que Stephen Harper ne ramenait pas au Cabinet le flamboyant député de la Beauce. « Il n’était pas question de pousser Harper vers la sortie, mais on a commencé à élaborer la base philosophique de notre programme », raconte Martin Masse.

L’affaire Julie Couillard a créé un personnage politique. La notoriété de Bernier a beau avoir été acquise pour les mauvaises raisons, il est maintenant sur l’écran radar des militants conservateurs du pays. Encore une fois, Brian Mulroney est de bon conseil. Il incite Bernier à profiter de la relative liberté d’un simple député pour prononcer des conférences dans les cercles conservateurs. De 2009 à 2011, le Beauceron multiplie les tournées, élabore ses idées, tisse des liens.

Ce circuit le mène jusqu’à l’Albany Club de Toronto, dont les 850 membres font partie de l’élite conservatrice du pays. Ce prestigieux club privé, fondé en 1882 entre autres par le premier ministre John A. Macdonald, ne reçoit généralement que les grands décideurs. Le discours de Bernier, en octobre 2010, fait mouche. Il critique les intrusions « massives » des gouvernements fédéraux précédents dans les champs de compétence des provinces, comme la santé et l’éducation. Il propose ce qui est vu comme une hérésie à Ottawa : transférer des points d’impôt aux provinces, plutôt que négocier des ententes à répétition.

Le président du géant minier Barrick Gold, Peter Munk, est ravi. « Il est jeune, il a du charisme et est totalement engagé. C’est ce dont nous avons besoin au Canada », dit-il à un journaliste de Radio-Canada à la sortie. Le PDG versera un total de 2 300 dollars en 2010 et 2012 à l’association conservatrice de la Beauce.

Dans son discours, Maxime Bernier affirme qu’il est un fier nationaliste québécois. Améliorer l’autonomie du Québec au sein d’un Canada uni est la seule position susceptible de rallier une majorité de Québécois et de contrer le mouvement indépendantiste pour de bon, dit-il en anglais à son auditoire.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant ses études en commerce à l’Université du Québec à Montréal, au début des années 1980, puis en droit à l’Université d’Ottawa, Maxime Bernier était plutôt… souverainiste !

Pendant la campagne électorale fédérale de 1988, qui porte en grande partie sur l’accord de libre-échange avec les États-Unis, le jeune Bernier invite Bernard Landry, qui vient d’écrire un livre pro-traité, à s’adresser aux étudiants de l’Université. Maxime Bernier est si convaincu que c’est la bonne voie pour le Canada qu’il a appris tous les articles du document par cœur. Entre ses cours, il rédige bénévolement des notes d’allocution pour des députés conservateurs du Québec, amis de son père député.

Sa conjointe, Catherine Letarte, n’hésite pas à lui rappeler qu’il y aura toujours des gens qui auront besoin de l’aide de l’État. (Photo : collection personnelle)

En 1996, Maxime Bernier travaille à la Commission des valeurs mobilières, où Bernard Landry, devenu ministre des Finances dans le gouvernement Bouchard, le recrute. Landry a besoin de quelqu’un qui connaît bien le milieu des assurances et le monde bancaire pour réformer certaines lois. Les deux s’entendent à merveille, au point de mutuellement terminer leurs phrases. « J’ai aimé ma période avec lui. Il a été très efficace pour faire atterrir les réformes », raconte Bernard Landry. Maxime Bernier n’a que de bons mots pour l’ancien chef du PQ. « Il est brillant. J’ai beaucoup appris. »

Déjà, Bernier est bien campé à droite, ce qui ne surprend pas son patron d’alors. « En finance et dans les assurances, les socialistes sont peu nombreux ! » dit Landry en riant, ajoutant que son attaché législatif était un souverainiste, ce qui est moins courant dans ce milieu. « J’ai posé la question, bien sûr. Je n’embauchais que des indépendantistes. » Le grand Beauceron confirme, lui qui éludait le sujet à son arrivée en politique fédérale : « On ne travaille pas pour Landry si on n’est pas souverainiste. C’était mon côté bohème ! Certains sont à gauche quand ils sont jeunes, moi, j’étais souverainiste ! »

Maxime Bernier retourne dans le secteur privé et devient vice-président de la réglementation et des relations publiques de la compagnie d’assurances Standard Life. Au fil des conversations avec le président, Claude Garcia, il renforce ses convictions de droite et met une croix sur la souveraineté. « Je me suis aperçu que l’indépendance du PQ serait socialiste. Si le gouvernement fédéral respecte les champs de compétence du Québec, on n’a pas besoin d’indépendance. C’est pour ça que je suis un fédéraliste décentralisateur. »

La politique rattrape Bernier au printemps 2005, alors qu’il est vice-président de l’IEDM. Le président, Michel Kelly-Gagnon, et lui sont invités à un souper avec le chef de l’opposition officielle, Stephen Harper, dans un club privé de Montréal. Le chef conservateur cherche des idées pour la prochaine campagne. Quelques semaines plus tard, Harper offre à Maxime Bernier de porter les couleurs de son parti en Beauce, où son père est apprécié. Bernier, fraîchement divorcé, saisit l’occasion de changer de vie.

Après les élections, le député installe une caméra Web dans son bureau de la Chambre des communes pour accompagner chaque soir ses filles, Charlotte et Megan, dans leurs devoirs. Il leur offre une carte du Canada pour qu’elles épinglent les endroits où se trouve papa durant la semaine.

Maxime Bernier et son ex-conjointe, Caroline, ont choisi d’inscrire leurs filles dans une école privée anglophone, Miss Edgar’s & Miss Cramp’s, à Westmount, où les droits de scolarité dépassent les 15 000 dollars par année par enfant. Ils ont pu opter pour cette voie malgré la loi linguistique grâce à un droit acquis : le père de Caroline a étudié en anglais au Québec avant l’adoption de la Charte de la langue française.

Gilles Bernier affirme que son fils a toujours souffert d’un « petit complexe » en raison de son accent prononcé en anglais, ce qu’il a voulu éviter à ses filles. Maxime Bernier convient que son malaise a pesé dans le choix de l’école. « Mes filles parlent anglais sans accent, contrairement à moi », dit-il. Charlotte, aujourd’hui âgée de 18 ans, fréquente le cégep Brébeuf, à Montréal. « Je voulais aussi qu’elle reçoive une éducation en français. » Si Megan, 15 ans, ne reçoit pas de bourse d’un collège ontarien ou américain, elle suivra le même chemin.

Maxime Bernier a été fortement critiqué en février 2011 lorsqu’il a soutenu que le Québec n’avait plus besoin de la loi 101, qui dirige la presque totalité des enfants dans le réseau scolaire francophone. « Nous n’avons plus besoin de ça pour nous protéger, a-t-il dit à une radio de Halifax. Les gens savent que nous sommes différents des États-Unis et nous n’avons pas besoin d’une loi pour le leur faire comprendre. »

Invité à revenir sur ses propos, Maxime Bernier ne recule pas, mais affirme ne pas en faire un cheval de bataille. « Je préfère toujours laisser aux gens le droit de choisir pour eux et leurs enfants. Mais c’est du ressort du Québec, alors je n’ai pas l’intention de m’en mêler. »

Que ce soit sur la gestion de l’offre, la loi 101 ou les subventions aux entreprises, Maxime Bernier devra apprendre à nuancer certaines positions s’il veut réussir à atteindre les plus hauts échelons politiques, estime son ancien collègue Michael Fortier. « Il devra mettre de l’eau dans son vin. La réalité rattrape toujours les politiciens », dit-il.

S’il remporte la chefferie conservatrice le 27 mai prochain, Maxime Bernier aura un peu plus de deux ans pour affiner sa vision politique. Et s’il échoue, l’« Albertain du Québec » pourra tout de même savourer une petite victoire : il est de retour, et maintenant incontournable au sein de la droite canadienne.

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