Politique

Jagmeet Singh et le défi du Québec

Le nouveau candidat à la direction du NPD sera-t-il prêt à affronter les questions douloureusement prévisibles à propos de sa foi sikh et des signes religieux ostentatoires? L’analyse de Karl Bélanger.

Jagmeet Singh lors du lancement de sa campagne à Brampton, en Ontario.
(La Presse Canadienne / Nathan Denette)

Après des mois de précampagne où il se laissait désirer, le chef adjoint du NPD de l’Ontario, Jagmeet Singh, s’est finalement joint à la course à la direction du NPD fédéral. À moins d’un coup de théâtre, le tableau est probablement complet : Singh affrontera les députés fédéraux Charlie Angus, Guy Caron, Peter Julian et Niki Ashton, ainsi que l’ex-ombudsman des anciens combattants, Pat Stogran, si ce dernier parvient à amasser le financement et les signatures nécessaires pour officialiser sa candidature.

Ces conditions ne devraient pas être un problème pour Jagmeet Singh, un candidat charmant et sympathique jouissant d’une popularité remarquable chez lui, dans la circonscription de Bramalea-Gore-Malton, et dans les milieux branchés de Toronto. Il a bâti un réseau impressionnant et varié sur les médias sociaux, misant sur la jeunesse et la diversité. Il revendique fièrement sa culture sikhe, portant turban et kirpan.

Coqueluche des médias traditionnels, notamment du Toronto Star, il a obtenu une couverture intéressante, à coups de papiers spéculant sur sa candidature potentielle, tout en misant sur son style et ses complets bien taillés, adaptant ainsi à la sauce néo-démocrate la formule « cool & hip » de Justin Trudeau.

Son charisme est indéniable. Son lancement était coloré, appuyé par une foule enthousiaste, électrisée par son discours. Il n’en demeure pas moins qu’il a choisi de faire ce lancement tant attendu dans sa cour arrière, parmi les siens, au Bombay Palace de Brampton. Il aurait envoyé un meilleur signal de son potentiel de croissance en lançant sa campagne à Montréal, à Vancouver ou même au centre-ville de Toronto, comme l’a fait Charlie Angus lors d’un concert rock.

D’ailleurs, Jagmeet Singh peut-il traduire cette popularité ailleurs au pays ? Son charisme peut-il fonctionner auprès des Québécois ?

Le type est un bon communicateur, et il s’exprime assez bien en français. Son premier message aux Québécois ? Il est, lui aussi, issu d’une minorité, et à ce titre, affirme qu’il peut bien comprendre les préoccupations du Québec. C’est un début.

L’équipe de Singh au Québec repose essentiellement sur Willy Blomme, une directrice à l’Institut Broadbent, et sur Mylène Freeman, ex-députée fédérale du NPD dans la circonscription d’Argenteuil-Papineau-Mirabel. Pour le moment, aucun membre du caucus québécois du NPD ne s’est rangé derrière lui.

C’est aussi le cas des autres candidats, à l’exception notable de Peter Julian, qui a reçu l’appui de cinq députés québécois, incluant deux poids lourds: le lieutenant, Alexandre Boulerice, et le président du caucus du Québec, Robert Aubin. C’est donc dire, en excluant le candidat Guy Caron et le chef sortant Thomas Mulcair, qu’il reste neuf élus du Québec à convaincre. Cela pourrait être une tâche difficile, car plusieurs députés, encore échaudés par l’impact qu’a eu le niqab sur la campagne du NPD au Québec en 2015, voient d’un très mauvais oeil l’arrivée d’un chef portant des signes religieux ostentatoires.

Singh et son équipe seront-ils prêts à affronter les questions douloureusement prévisibles à propos de sa foi sikh et de l’impact sur ses politiques, ou dans un éventuel gouvernement néo-démocrate? Toute personne connaissant l’histoire du Québec, son engagement envers la laïcité découlant de la Grande Noirceur, comprend aussi la complexité de la question. Et à la fois, les dangers découlant du mélange explosif et nocif créé trop souvent par des discours politiques qui veulent attiser une certaine xénophobie en faisant appel à un réflexe purement identitaire, sans compter la virulence de certains médias.

Il faut signaler, cependant, que personne ne montait aux barricades lorsque Stephen Harper lançait son «God Bless Canada» pour conclure ses discours. Et le crucifix trône toujours au Salon bleu de l’Assemblée nationale. Évidemment, les «autres» religions sont souvent plus visibles…

Tout de même, au Canada anglais, le réflexe est souvent de mettre l’accent sur quelques dérapages intolérants, voire racistes, pour ignorer un fait fondamental: plus des trois quarts des Québécois croient fermement qu’une personne en position d’autorité ne devrait pas porter de symboles religieux. Deux tiers des Québécois croient qu’une interdiction des symboles religieux devrait s’appliquer à tous les travailleurs du secteur public. Dans le reste du Canada, la proportion est moindre, dans les deux cas. Mais elle n’est pas exactement l’inverse non plus, malgré ce que voudrait laisser entendre la fameuse élite laurentienne.

Lorsque le Parti québécois a dévoilé sa Charte des valeurs, pour ensuite déclencher des élections, trop d’analystes et de stratèges du Canada anglais ont fait le calcul simpliste que la Charte était la raison de la défaite du PQ aux mains du PLQ de Philippe Couillard. Les mêmes personnes, très souvent, sont promptes à déclarer que la victoire de Justin Trudeau démontre clairement que le niqab n’a pas été un facteur dans l’élection, puisque le chef libéral a gagné même s’il avait essentiellement la même position que Thomas Mulcair.

Or, rien n’est plus faux. Au provincial, le vote pro-Charte s’est divisé entre le PQ et la CAQ alors que le PLQ faisait le plein de vote anti-Charte, tout en bénéficiant grandement du poing levé de Pierre-Karl Péladeau et de son appel à un référendum. Et sur la scène fédérale, le Parti conservateur et le Bloc québécois tiraient à boulet rouge sur le NPD sur la question du niqab, ignorant le Parti libéral qui tirait de l’arrière jusque-là. Lorsque la tourmente s’est dissipée, le NPD avait perdu trop d’appuis et Justin Trudeau était devenu de facto l’alternative pancanadienne pour remplacer Stephen Harper, l’enjeu véritable de cette élection.

S’il veut devenir premier ministre, Jagmeet Singh devra proposer une solution à ce problème complexe. Car le Québec est essentiel au NPD pour qu’il aspire à gouverner, tout comme il l’a été pour que Jack Layton devienne chef de l’opposition officielle à Ottawa. Il n’y a pas d’autre chemin pour le NPD, et l’objectif de former le gouvernement doit demeurer au cœur de la vision d’un parti sérieux et moderne.

Même si Stephen Harper a démontré le contraire, remportant trois élections sans appui majeur des Québécois, le candidat vedette chez les bleus, Kevin O’Leary, a préféré se désister en faveur de Maxime Bernier lorsqu’il est venu à la conclusion qu’il ne serait pas en mesure de faire progresser le Parti conservateur au Québec. O’Leary, comme Singh, n’avait pas de notoriété au Québec. Et si la poussée en faveur de Maxime Bernier se concrétise, Jagmeet Singh devra faire face à trois chefs fédéraux du Québec. Un obstacle supplémentaire de taille pour le député qui a fait ses classes à Queen’s Park.

La course à la direction du NPD devrait donc passer maintenant en troisième vitesse, tout juste avant d’atteindre la vitesse de croisière de l’été. Les adversaires de Singh ont une longueur d’avance et ont aussi l’avantage d’avoir une connaissance de la scène fédérale. Pour le moment, Charlie Angus semble avoir le momentum: il a accumulé deux fois plus d’argent que les trois autres candidats officiels. Angus, punk rocker au grand coeur, est donc en bonne position pour devenir l’adversaire principal du nouveau venu. Il pourrait tenter de canaliser un contre-mouvement d’opposition, face à l’enthousiasme indéniable généré par la candidature de Singh chez certains néo-démocrates.

Le genre d’enthousiasme qui peut générer des vagues. Mais qui, en bout de ligne, peut mener aussi à des ressacs.

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Karl Bélanger est un ex-directeur national du NPD et président de la Fondation Douglas-Coldwell.