Politique

Pourquoi la victoire de Bernier est (presque) dans la poche

Selon les modèles statistiques, pour que Maxime Bernier perde la course, il faudrait un report massif des deuxièmes choix vers le même adversaire.

(La Presse canadienne/Eduardo Lima)

Après de long mois de campagne, le Parti conservateur du Canada connaîtra son nouveau chef le 27 mai. Des 13 prétendants toujours en lice, certains sont en meilleure position, à commencer par Maxime Bernier, à la lumière du financement récolté.

Il est difficile de prédire l’issue de la course, puisque seuls les membres inscrits peuvent voter. Le mode de scrutin, où chaque circonscription vaut 100 points, peu importe le nombre de votes ou de membres, pose aussi problème. Si un comté n’a qu’un seul membre, celui-ci donne 100 points à son candidat.

À l’inverse, dans une circonscription de 100 membres, recevoir 1 vote signifie 1 % du total, donc 1 point. Vous l’aurez compris, la distribution des votes a son importance et il est pratiquement impossible de la prédire avec précision.

Enfin, si aucun candidat n’obtient la majorité absolue des points (338 circonscriptions à 33 800 points = majorité absolue à 16 901), on élimine le candidat arrivé dernier et on redistribue ses votes. Cela veut dire qu’une prévision se doit d’inclure le 2e choix – et techniquement les 3e, 4e, etc.

Une seule firme a continuellement tenté de sonder cette course, soit Mainstreet Research. Cependant, mis à part une publication occasionnelle de ses chiffres, il faut un abonnement pour y avoir accès : 1100 $ par mois pour publier les résultats.

Leurs sondages sont bien faits et Mainstreet peut se targuer d’avoir accès à la liste des membres. Mais la majorité du public ne verra pas ses chiffres.

De mon côté, j’ai opté pour les données du financement publiées par Élection Canada. Les contributions sont en général un bon indicateur pour une course à la direction. Souvenons-nous que cette méthode avait permis de prédire la victoire de Jean-François Lisée dans la course au PQ, même si les sondages plaçaient Alexandre Cloutier en tête.

Sauf que les données d’Élection Canada ne vont pas plus loin que le 31 mars. L’exercice a certes ses limites, mais pour les mêmes dates, les pourcentages que nous obtenons via le financement sont assez proches de ceux de Mainstreet.

En utilisant les données du premier trimestre de cette année, on remarque que Maxime Bernier a récolté plus de 1,3 million de dollars, soit davantage que tous les autres candidats, y compris Kevin O’Leary, qui s’est retiré il y a quelques semaines.

En pourcentage, cela représente 22,4 % de toutes les contributions. Sur le plan des contributeurs (uniques ou non), Bernier obtient 19,9 % de ceux-ci, moins que O’Leary – ce qui signifie que les dons moyens qu’il a reçus étaient plus faibles que ceux de Bernier – mais davantage que tous les autres candidats.

La conclusion? Il s’agissait nettement d’une course entre Bernier et O’Leary. Or, ce dernier s’est retiré et a appuyé son rival.

Selon Mainstreet, près de 50 % des partisans d’O’Leary entendent suivre les consignes de vote et opter pour Bernier. En utilisant les données de financement, parmi les personnes ayant contribué à plus d’un candidat, l’estimation semble raisonnable. En effet, la connexion Bernier-O’Leary est la plus fréquente parmi ces multi-contributeurs.

Récapitulons: Bernier était déjà en tête avant qu’O’Leary ne quitte la course. Et maintenant, il devrait bénéficier du report de près de la moitié des partisans de l’ancien dragon de la CBC. Si le financement est effectivement un indicateur des votes des membres, cela signifie que Bernier pourrait obtenir près de 40 % au premier tour. Loin devant Kellie Leitch (autour de 13%) ou Andrew Scheer (10%).

Il faut aussi rappeler que le mode de scrutin donne un poids important au Québec. La province ne représente qu’environ 6 % des membres du PCC… mais 23 % des points! Et sur ce point, Bernier part logiquement avec une longueur d’avance.

Selon le financement, Bernier peut espérer remporter 50 % des voix au Québec – et possiblement davantage. Nous ne connaissons pas la distribution géographique exacte de ces votes, mais à moins qu’ils ne soient très fortement concentrés dans quelques circonscriptions, le Québec à lui seul pourrait rapporter plus de 4500 points à Bernier. C’est environ le quart des points requis pour gagner la course. Il s’agit d’un avantage énorme pour le candidat et, bien franchement, probablement décisif.

Ci-dessous, voici l’estimation des résultats (en points) au 1er tour pour les 4 candidats principaux. Les calculs sont faits en utilisant les données du financement ainsi que les sondages publiés.

En faisant des simulations qui tiennent compte (ou tentent de le faire, du moins) de l’incertitude qui existe, nous avons possiblement la meilleure illustration de l’avance dont bénéficie Bernier :

Selon nos modèles, pour que Bernier ne gagne pas, il faudrait qu’un autre candidat bénéficie des 2e choix de la majorité des autres candidats. Dans ce scénario, Bernier terminerait en tête au premier tour (ce qui semble garanti) mais se ferait rattraper au fur et à mesure que les candidats seraient éliminés et leurs votes redistribués. Ce n’est pas impossible: c’est de cette façon que Stéphane Dion avait réussi à gagner la course à la direction du Parti libéral du Canada en 2007, malgré l’avance initiale de Michael Ignatieff.

Cette fois cependant, ce scénario apparaît improbable. Dion avait bénéficié du fait que le chef du PLC était élu par des délégués. Ces derniers devaient revoter entre les tours de scrutin. Ainsi, lorsque Gerard Kennedy s’est retiré et a appuyé Dion, l’écrasante majorité de ses délégués a suivi la consigne.

Mais il n’y a pas de telle consigne cette fois-ci (malgré quelques indications faibles d’union entre certains candidats) et les membres doivent indiquer leur 2e, 3e, 4e choix dès maintenant dans leur bulletin de vote par la poste. Cela rend un report massif d’un candidat vers l’autre beaucoup moins probable. Là aussi, les données du financement n’indiquent en rien que Bernier pourrait être la victime d’un mouvement « n’importe qui sauf Bernier ». Bien au contraire, les multi-contributeurs semblent indiquer que Bernier sera le 2e choix de bien des partisans des autres candidats. Cela semble confirmé par un sondage mené pour la campagne de Bernier.

Tel qu’indiqué au début, les données du financement s’arrêtent au 31 mars. Il se peut que la course ait changé depuis, surtout après le retrait de O’Leary. Mainstreet semble indiquer qu’Andrew Scheer est en progression. Nous pouvons effectivement voir une progression de Scheer dans le financement entre janvier et mars. Il obtient 10 % des contributions et points à la fin mars. Est-il vraiment à 20 % maintenant? Pas impossible. Mais il reste fort probablement derrière Bernier, malgré l’appui de quatre députés du Québec.

Et il est difficile d’anticiper un ralliement massif des partisans des autres candidats vers lui. Nos calculs ici tiennent compte de la poussée de Scheer observée dans les sondages récents (nous avons ajusté les données du financement en conséquence). Malgré cela, nos simulations montrent Bernier largement en avance. Dans les faits, à l’heure actuelle, nous ne pouvons pas vraiment imaginer un scénario où Bernier ne deviendrait pas le prochain chef du PCC.

Soyons clair, Scheer est peut-être favori comme deuxième choix. Mais pour combler son retard, il faudrait un report massif vers lui – soit plus de 70% des votes des autres candidats. Avec le mode de scrutin actuel, il n’y a pas d’indication qu’un tel report soit probable. En l’absence d’un report massif et systématique d’un camp vers un autre, Bernier profitera de son avance au 1er tour (et au Québec) pour atteindre les 16 901 points requis.

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Bryan Breguet est analyste politique et spécialiste des prévisions électorales. Il dirige le site Too Close To Call/Si la tendance se maintient.