Politique

Andrew Scheer, la valeur refuge

Au bout du compte, Maxime Bernier aura été battu par quoi ? Par l’Union des producteurs agricoles et la droite religieuse. Et c’est le statu quo qui l’a emporté, explique Alec Castonguay.

Maxime Bernier lève le bras d’Andrew Scheer pour saluer sa victoire. (Photo : La Presse Canadienne / Frank Gunn)

TORONTO — Lorsque la Bourse est incertaine et n’offre plus de valeur sûre, les investisseurs se tournent à contrecœur vers l’or, valeur refuge et consensuelle du marché, mais ô combien peu excitante. C’est le choix qu’ont fait les militants conservateurs samedi soir, au Centre des congrès de Toronto, en portant Andrew Scheer à la tête de leur parti.

Consacrer le député de la Saskatchewan de 38 ans au 13e et dernier tour du scrutin — et par la plus faible marge qui soit (51 % – 49 %) — n’a rien d’un élan affectif. Le résultat, rendu si tard dans le processus étant donné la mécanique complexe de répartition des voix, est à peine un choix délibéré. Moins de 1 500 votes sur les 141 000 enregistrés parmi les 338 circonscriptions du pays ont fait pencher la balance.

Un résultat serré qui a une seule ligne directrice : les membres ont été tièdes devant toutes les idées audacieuses ou controversées que Maxime Bernier, Michael Chong et Kellie Leitch, notamment, leur ont présentées.

Bernier, Chong et Leitch proposaient un virage. Libertarien pour Bernier, progressiste-conservateur pour Chong, identitaire pour Leitch. Même Kevin O’Leary, qui proposait un virage populiste, a dû se retirer avant le vote, ne voyant plus de chemin vers la victoire. Les militants n’ont finalement pas emprunté cette voie, préférant accorder une victoire à l’arraché à Scheer, le candidat qui ressemblait le plus à ce qu’ils connaissent : de la politique à la Stephen Harper — le sourire en prime.

Au 12e et avant-dernier tour, sur les trois candidats en lice, il en restait deux dont le profil ressemblait à celui de l’ancien chef conservateur. Scheer et Erin O’Toole récoltaient ensemble 59,6 % des voix. Les députés avaient eu le même penchant pendant la course, appuyant en grand nombre les candidats les plus consensuels.

Samedi soir, le statu quo l’a emporté. Reste à voir si la méthode Harper — avec un nouveau visage plus avenant — peut réussir en 2019 là où elle a échoué en 2015.

Maxime Bernier est certainement déçu, lui qui était donné grand favori. Mais il peut se consoler : il a perdu de peu et a animé cette longue course, récoltant plus d’argent auprès du plus grand nombre de donateurs. Les idées libertariennes, marginales au pays, n’avaient jamais été visibles sur une aussi grande scène. Cette course bien exécutée lui a permis de renaître politiquement. S’il reste au parti, il sera désormais incontournable.

De plus, si le scénario inverse s’était produit et que Bernier l’avait emporté avec seulement 51 % des voix, il aurait été dans le pétrin. Un aussi faible mandat l’aurait forcé à faire de nombreux compromis pour rassembler le caucus et garder l’unité du parti. Et Bernier ne donnait pas l’impression d’un homme prêt à renoncer à la plupart de ses convictions. Lorsque la poussière sera retombée, et la déprime passée, il pourrait y voir une forme de soulagement.

Au bout du compte, Maxime Bernier aura été battu par qui ? Par l’Union des producteurs agricoles (UPA) et la droite religieuse. Ces deux groupes, les plus mobilisés de la course, peuvent crier victoire. Un résultat aussi serré, combiné à la froideur des membres pour une révolution, leur aura permis de jouer un rôle déterminant.

Sur le plancher du Centre des congrès, les militants, stratèges et organisateurs conservateurs ont été soufflés par la force du vote de la droite morale, les pro-vie et anti-mariage gai.

Le visage défait du député Gérard Deltell, lors du dévoilement des résultats du premier tour, voulait tout dire. Cette mouvance sociale est généreuse de son temps, de son argent, et a toujours été mobilisée. Aucun chef conservateur ne peut totalement l’ignorer et tous les candidats dans cette course ont fait bien attention de ne pas l’attaquer de front.

Mais personne n’avait prédit que Pierre Lemieux et Brad Trost, les deux candidats qui ont fait clairement campagne sur les valeurs traditionnelles, récolteraient ensemble 15,6 % des voix dès le départ, déjouant tous les plans de la soirée. Près de 22 000 membres ont exercé leur droit de vote avec ces questions sociales en tête.

Au 11e tour, Brad Trost était toujours dans la course, avec 14,3 % des voix. Son élimination au 12e tour et le report de la majorité de ses votes vers Andrew Scheer — lui aussi de la mouvance morale, même s’il a promis de ne pas en faire un cheval de bataille, comme Harper avant lui — ont resserré l’écart avec Maxime Bernier à seulement 2 % (de 40,4 % à 38,4 %).

Même s’il avait ménagé les militants en leur promettant un vote libre sur l’avortement, Maxime Bernier ne fait pas partie de la « gang » aux yeux de la droite morale, qui a noté son appui public en faveur du mariage gai au dernier congrès du parti à Vancouver, il y a un an, et son penchant en faveur de la décriminalisation de la marijuana.

Ensuite, au Québec, Bernier a moins bien réussi que prévu, récoltant 39 % des voix au premier tour, contre 28 % pour Andrew Scheer. Les organisateurs du Beauceron pensaient obtenir plus de 50 % des voix. La province natale de Bernier l’aura donc freiné dans sa marche vers la chefferie.

Encore là, Andrew Scheer n’aura pas soulevé les foules. Il a cependant été le plus habile à se positionner comme le seul rival capable de battre Bernier dans la province. Sa promesse du statu quo sur la gestion de l’offre aura suffi à mobiliser les agriculteurs derrière lui grâce à la coordination de l’UPA, qui a, dit-on, réussi à recruter près de 5 000 membres. Sur un total de 16 000 membres conservateurs au Québec, leur poids a été déterminant, même s’ils étaient concentrés dans les régions rurales.

Bernier a remporté les circonscriptions urbaines, mais Scheer a ravagé les campagnes, l’emportant parfois avec plus de 73 % des votes, comme en Abitibi-Témiscamingue. Le député saskatchewanais — qui a grandi à Ottawa et parle français — s’est même permis l’affront de battre Bernier dans sa propre circonscription, en Beauce, par 51 % à 49 %. Les agriculteurs, nombreux dans son fief, ont remporté leur pari. Pas certain toutefois que les Beaucerons ordinaires, qui votent pour Maxime Bernier en masse depuis 2006, vont apprécier la gifle, eux qui auraient certainement aimé voir un petit gars de la place devenir chef d’un grand parti national.

Mais la démocratie interne des partis, c’est aussi ça. L’équipe de Bernier en Beauce a peut-être cru, à tort, avoir la partie facile.

Andrew Scheer a également pu bénéficier de l’aide précieuse d’excellents organisateurs conservateurs au Québec, qui craignaient de voir Maxime Bernier devenir le Stéphane Dion de leur parti. Le chef adjoint, Denis Lebel, qui ne pouvait pas officiellement prendre position dans la course, n’a pas retenu ses organisateurs qui voulaient aider Scheer — au contraire.

Les députés Alain Rayes et Luc Berthold, d’anciens maires, se sont aussi mis à son service. Norm Vocino, organisateur en chef au Québec pendant un temps sous Harper, a terminé la course avec Scheer, après l’avoir démarrée avec O’Leary. Leur travail pour convaincre les électeurs de voter a été de loin supérieur à celui de l’équipe Bernier. Dans un scrutin par la poste où le taux de participation a été d’à peine 54 % au pays, ça compte.