Politique

Une journée dans Gouin avec «les autres»

Mathieu Charlebois a passé la journée avec les candidats du PLQ et de la CAQ dans Gouin. Et pendant qu’il écrivait sa chronique dans son bar de quartier, QS est venu célébrer à côté de lui.

(La Presse canadienne/Ryan Remiorz)

Donald Trump ne devait pas gagner. Maxime Bernier devait devenir chef du Parti Conservateur. Et vous rappelez-vous quand Thomas Mulcair devait l’emporter sur le risible Justin Trudeau?

Alors quand on me disait que Gabriel Nadeau-Dubois allait l’emporter dans Gouin, ce que j’avais à faire me semblait évident : documenter la journée des autres candidats. Si cette élection tournait comme les autres, j’allais être CELUI qui était à la bonne place pendant que tout le monde photographiait la binette déçue de GND, éberlué d’avoir perdu.

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9h30 – Je commence ma journée avec Jonathan Marleau, 25 ans, candidat du Parti libéral du Québec. Point de rencontre : le gymnase d’école où il va voter. Pour lui-même, on présume, mais sait-on jamais? Le vote, c’est secret.

Le candidat arrive entouré d’une petite équipe de cinq personnes dans la même tranche d’âge «jeune» que lui. Habillés propre-mais-relax, ils portent des souliers de gens sérieux qui font «clac clac» ou des running shoes orange fluo. Aucune cravate en vue et le candidat lui-même porte un chandail sous son veston. Ne venez pas me dire que les jeunes ne font pas de la politique (habillé) autrement!

C’est la première fois que je serre une main qui s’apprête à voter pour la personne à l’autre bout du bras. C’est spécial. J’éprouve une fascination pour ces gens qui ont l’audace (ou le besoin d’attention? ou le dévouement? l’inconscience? courage?) de mettre leur visage sur des poteaux pour qu’on leur dessine des moustaches d’Hitler sous le nez et des pénis dans le front. «Veux-tu servir de punching bag alors que tu n’as encore rien fait?», leur demande-t-on. «Où est-ce que je signe?», répondent-ils.

Mais qu’on soit un candidat ou un simple citoyen, aller voter commence de la même façon : attendre que la caméra de TVA arrive. Hé qu’on haït ça quand ça arrive, hein?

Interdit de filmer passé le pas de la porte.

Qu’est-ce qui est le plus étrange, Jonathan : faire un X à côté de son propre nom, ou le faire alors que trois caméramans se tassent dans l’entrée pour capter l’événement? «Les deux sont un peu bizarres, je te dirais. Mais le plus weird c’est de se lever un matin et que la photo de ta face soit partout, puis te placer sur un coin de rue pour donner des papiers avec ta face dessus.»

«Ici, les gens votent pour un candidat, plutôt que pour un parti», m’explique la face. Voilà qui tombe bien, puisque le logo du PLQ est minuscule sur les pancartes de Jonathan, quand il n’est pas complètement absent. Le graphiste tenait vraiment à son design épuré, j’imagine…

Deux courtes entrevues télé, et c’est direction local électoral. Vous avez dit «glamour»? Vous ne lisez pas le bon texte.

Si tu n’es pas heureux de la décoration de ton appartement, remonte-toi le moral et visite un local électoral. C’est toujours un endroit un peu crade, purement fonctionnel, où l’on trouve une cafetière, un mini-frigo, un micro-ondes et la trace des meubles des anciens locataires dans la couleur des murs. Les pancartes à l’effigie du candidat font ici office de seule décoration, et je doute qu’on voit un jour quelque chose du genre à Décore ta vie.

Devinez où je suis!

Dans deux petites pièces, sept bénévoles contactent des électeurs au téléphone pour leur rappeler d’aller voter. Du coin de l’oreille, je peux entendre la plus jeune expliquer en détails qu’il y a eu la démission de Françoise David, que ça fait maintenant un mois qu’on est en élection, que «non, ça c’était la semaine dernière», qu’on vit dans un système démocratique, que la démocratie est un concept inventé par les Grecs, que la Grèce est un pays d’Europe… On revient à la base, bref.

Les appels sont-ils tous aussi ardus? «C’est sûr que dans les partielles, c’est plus compliqué», qu’elle m’explique. «On a beau mettre des pancartes, on dirait que les gens arrivent à ne pas les voir.» Évidemment, c’est difficile de les convaincre d’aller voter. Ils n’ont pas le temps : ignorer les omniprésentes pancartes est un travail à temps plein.

Le candidat libéral a-t-il préparé un discours pour ce soir? Ou même, dans un excès d’optimisme causé par une overdose de millepertuis, a-t-il préparé deux discours, dont un de victoire? «Non, je n’ai pas préparé de discours. J’aime mieux mettre mon temps dans le terrain.»

Après une tournée des différents points de vote, l’après-midi de Jonathan Marleau sera donc consacré à tenter de convaincre les Gouinais et les Gouinaises (y a-t-il un gentilé pour les circonscriptions?) d’aller voter. Pour lui ou pour un autre.

«L’important, c’est d’aller voter», insiste-t-il. Ou bien il est d’un bel idéalisme, ou bien il n’a pas encore compris le concept d’une élection. Ça expliquerait pourquoi il est finalement arrivé 60 % derrière le meneur.

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14h – Pour la deuxième fois aujourd’hui, je serre une main qui a pu voter pour elle-même quelques heures plus tôt, celle du candidat caquiste Benjamin Bélair. Cette fois-ci, je suis encore plus fasciné, parce que ces phalanges et leur propriétaire n’ont pas le choix de savoir qu’ils ne gagneront pas.

Dans le palmarès des choses faciles à faire, «Rien» arrive bien au-dessus de «Participer à une élection partielle que je ne gagnerai pas, et mener ma campagne tout en corrigeant des travaux de fin de session parce que je suis aussi prof de philo». Pourquoi choisir la deuxième option?

«J’en avais assez d’entendre mes amis avoir des préjugés sur la CAQ. Et leurs amis d’en avoir d’encore pire», explique Benjamin Bélair. Il voulait donc «faire découvrir la richesse du programme de la CAQ en santé, et surtout en éducation. C’est une cause personnelle pour moi, l’éducation». Belle intention.

Pas sûr que ses pancartes ont eu le message, cependant, elles qui larguent la «richesse du programme» pour annoncer simplement que la CAQ veut «remettre 1000$ dans vos poches». (Chère CAQ, tu peux placer l’argent dans mes mains. Je n’aime pas trop l’idée que François Legault va mettre ses doigts dans ma poche. C’est dans ma bulle pas mal.)

Bélair aussi est allé voter pour lui-même en début de journée, devant les caméras. («C’est spécial», confirme-t-il. Il abandonne cependant l’idée de faire du terrain cet après-midi, vu la température à vider les rues.

Benjamin Bélair, dans sa forme pancarte, et une rue où il n’y a aucun électeur à convaincre.

C’est donc au téléphone qu’on fera «sortir le vote», mais je ne pourrai pas visiter le quartier général de la CAQ «pour des raisons stratégiques», comme si j’étais un agent du MI6.

Vous vous souvenez du téléphone? Ce truc dans lequel on parle en utilisant la voix et auquel aucun électeur de moins de 30 ans n’a répondu depuis 2003? J’ai l’impression que le vote que les partis politique font sortir avec cet appareil du moyen âge se tient plus dans les concerts d’Alain Morisod que dans ceux des Dead Obies. Mais en attendant que les partis puissent envoyer un emoji de vote dans un message de groupe sur Facebook, ça devra faire l’affaire.

À ce qu’il paraît, François Legault est «le meilleur téléphoniste» que Benjamin Bélair ait jamais vu. «Il peut faire des appels pendant quatre heures sans se lever. Il inspire tout le monde!» François Legault, inspirant? Ok, on dirait que moi aussi, j’avais des préjugés contre la CAQ.

Benjamin Bélair est finalement arrivé quatrième, derrière Option nationale.

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21h45 – Ce n’est pas que je voulais finir la soirée avec les gens de Québec solidaire, ce sont plutôt eux qui ont décidé de faire leur événement dans mon bar préféré de Gouin, où j’étais déjà en train d’écrire.

Ici, la foule est contente, mais peut-être s’attendait-on trop à une victoire pour vraiment célébrer à fond. On applaudit presque plus fort le fait d’avoir distribué 25 000 tracts que la victoire de Nadeau-Dubois elle-même.

Après tant de folles élections, en voici une qui a été folle… mais à l’inverse. La prédiction s’est tellement avérée que les chiffres qui en sortent n’ont aucun sens. En plus de sa référence au politburo, Jean-François Lisée pourra ajouter l’expression «score soviétique» à son répertoire pour parler de Québec Solidaire.

La prochaine fois, j’irai passer la journée avec Louis Chandonnet, de l’Équipe Autonomiste, qui pourra peut-être me présenter les 11 personnes qui ont voté pour lui. ÇA, c’est être dans la marge.