Politique

Le plan B de Lisée

Le chef du Parti québécois tourne la page sur le projet d’alliance raté avec Québec solidaire. Il veut maintenant convaincre les électeurs qu’il peut devenir premier ministre sans l’aide d’un autre parti.

(Photo : Rodolphe Beaulieu)

Au milieu des années 1990, tard le soir dans son bureau, à Québec, Jean-François Lisée écrivait les discours de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard au son de Shania Twain, Martina McBride et autres vedettes dont les clips jouaient en boucle sur sa petite télé. « Quand j’ai découvert la chaîne New Country, je suis devenu accro pendant 10 ans », dit-il.

Encore aujourd’hui amateur des rythmes rock et folks du nouveau country, le chef du Parti québécois avoue monter le volume quand il en entend à la radio dans sa voiture. Et sa vie ressemble d’ailleurs à un rodéo depuis quelques semaines : deux sondages le placent troisième dans les intentions de vote, le député de Gaspé, Gaétan Lelièvre, a dû être expulsé du parti pour des raisons éthiques, et Québec solidaire a refusé son pacte électoral…

« Mais je suis resté sur le taureau ! » réplique-t-il en souriant, persuadé qu’il peut l’emporter aux prochaines élections. Malgré les critiques sur son leadership, il voit l’échec de la convergence souverainiste comme le début d’un nouveau chapitre. Et il a un plan pour convaincre les électeurs de lui confier le pouvoir en 2018. Lisée s’appuiera sur cinq piliers : les services publics, l’environnement, l’identité québécoise, le succès des immigrants et le nationalisme économique. Il fera, assure-t-il, une campagne électorale en s’opposant aux baisses d’impôts que promettront ses adversaires du PLQ et de la CAQ, qu’il met d’ailleurs dans le même sac et a rebaptisés «PLCAQ».

Au moment de cette entrevue, fin mai, dans une boulangerie-café de sa circonscription, Rosemont, Jean-François Lisée venait d’encaisser le choc provoqué par le rejet d’un pacte PQ-QS qu’il convoitait depuis près d’un an. « QS n’a pas voulu sortir de sa zone de confort », juge-t-il. Il était pourtant optimiste cet hiver. Lors d’une rencontre discrète chez lui, en janvier, Manon Massé et Andrés Fontecilla, qui était alors porte-parole de QS, s’étaient montrés intéressés par une alliance. Amir Khadir y était favorable, et les conversations avec Gabriel Nadeau-Dubois, qui allait se lancer en politique dans les semaines suivantes, semblaient fructueuses, raconte Lisée. Les militants de Québec solidaire en ont toutefois décidé autrement.

« QS s’est isolé. On est loin de l’image que Françoise David donnait à ce parti. On est dans l’anti-Françoise David ! » La formation souverainiste est devenue un adversaire comme les autres sur le chemin électoral du chef péquiste.

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Comment avez-vous vécu le rejet d’une alliance par Québec solidaire ?

On a été déçus, même si on n’a jamais tenu pour acquis que ça allait marcher. On présumait de la bonne foi des gens, et il y a quand même 40 % des délégués qui se sont prononcés en faveur. On voulait montrer notre volonté de rassembler pour éviter d’avoir quatre autres années d’austérité, de privatisation, de passe-droit au pipeline Énergie Est… Ça, c’est le programme du PLQ et de la CAQ.

Les dirigeants de QS ont-ils mis suffisamment d’énergie pour influencer les militants favorables à un pacte ?

On peut se poser des questions sur l’engagement des porte-paroles, même si Khadir et Fontecilla ont fait le tour du Québec pour parler aux militants. Le silence de Gabriel Nadeau-Dubois, au congrès, nous pousse à tirer des conclusions sur son courage. Mais surtout, des gens du comité de coordination de QS ont activement travaillé pour que ça ne marche pas.

Avez-vous été naïf de penser que QS accepterait cette alliance ?

Le PQ était prêt à sortir de sa zone de confort. C’est un message extrêmement fort. Les Québécois veulent des politiciens qui inspirent confiance et qui agissent pour le bien commun. Ils détestent les combats partisans.

Nous allons profiter d’un gain de réputation majeur. Quand nous aurons remonté la pente jusqu’à former un gouvernement majoritaire, la population repensera à ce moment comme à celui de la reprise de confiance de l’électorat envers le PQ.

Si l’ADQ de Mario Dumont nous avait dit non au printemps 1995, lorsqu’on cherchait à tisser une alliance en vue du référendum, on nous aurait dit : vous avez été naïfs et vous êtes affaiblis. Sortir de sa zone de confort, c’est prendre un risque.

Lors du congrès, des militants de QS ont traité le PQ de « raciste » et de « toxique », des mots très durs venant de progressistes et d’indépendantistes. Comment avez-vous réagi ?

Ce sont des mots qu’on entend de la part du Parti libéral du Québec, parfois du premier ministre lui-même. Il y a un axe idéologique entre QS et le PLQ sur la diabolisation de la laïcité. Ils ne font pas primer l’égalité hommes-femmes dans les demandes d’accommodements religieux. C’est leur choix. Je respecte l’opinion des trudeauistes. Mais il y a de l’intolérance dans leur position face à la nôtre, face à nous, qui pensons que l’État doit être plus neutre qu’il ne l’est actuellement et qu’il y a un tronc commun de valeurs, d’histoire et de langue qui nous définit.

(Photo : Rodolphe Beaulieu)

Cette tentative ratée d’alliance met-elle en jeu votre leadership ?

Le leadership, c’est de tenter d’atteindre le bien commun et de remplir le mandat que l’on a reçu de ses membres. Je l’assume totalement. Tous les candidats de la course à la direction promettaient de tenter un rapprochement avec QS. Pierre Karl Péladeau, avant son départ, le disait aussi. Il y avait un consensus fort au PQ.

Est-ce plus difficile que vous ne le pensiez d’être chef du PQ ?

Non. J’ai été conseiller de Parizeau et de Bouchard dans des périodes difficiles. Ça me permet d’être zen, plus que bien d’autres autour de moi ! J’essaie de voir ce que ça va donner pour l’ensemble de l’œuvre. L’histoire ne se termine pas aujourd’hui. On écrit une page, mais il y aura d’autres chapitres. Depuis quelques jours, je sens une nouvelle énergie. Je suis fier d’avoir essayé de conclure ce pacte avec QS. Les Québécois veulent qu’on essaie de s’entendre. Cette discussion occultait tout le reste, y compris qui nous sommes et où nous voulons mener le Québec. Nous pourrons être plus clairs. C’est libérateur.

C’est quoi, l’ADN du PQ de Jean-François Lisée ?

On croit à la nation et à l’État. La nation québécoise ne doit pas s’excuser d’être et elle doit s’affirmer sans inhibitions, mais avec une ouverture à l’autre. On croit que l’État est un instrument légitime pour donner de bons services à la population et pour appuyer l’économie.

Comment battre les libéraux en 2018 ?

Le principal ressort de la prochaine campagne sera la volonté de tourner la page sur les années libérales. Plus de 60 % des Québécois sont insatisfaits du gouvernement, et ce taux monte à 70 % chez les francophones. Le jour du vote, il y aura trois types de gouvernement possibles : le PLQ, dont les gens ne veulent pas, puis la CAQ et le PQ. Le PLCAQ, avec ses baisses d’impôts, va amputer les moyens de l’État. L’un et l’autre parti tenteront de nous faire croire que ça ne touchera pas les services, mais les Québécois sont assez intelligents pour savoir qu’on ne change pas l’eau en vin ! Soit on a de l’argent pour les services, soit on n’en a pas. Au PQ, nous ne proposons pas d’augmenter les impôts, mais nous ne voulons pas les baisser. Nous pensons avoir besoin de chacun de nos dollars pour donner de bons services.

Un gouvernement du PQ mettra tout en œuvre pour que ce projet devienne un cauchemar réglementaire et législatif et qu’il soit abandonné.

Est-ce qu’on peut faire une campagne sans promettre des baisses d’impôts ?

Oui, absolument ! Est-ce qu’il faut aider les familles dans le besoin ? Bien sûr. Mais on ne va pas baisser les impôts, ce qui aiderait aussi les riches, qui n’ont pas besoin d’aide. On prendra trois mesures qui redonneront l’équivalent de 1 100 dollars en moyenne à chaque famille. D’abord, le matériel scolaire à la rentrée, en septembre, qui coûte en moyenne 150 dollars par enfant, sera gratuit. Ensuite, la modulation des tarifs en services de garde sera abolie ; on reviendra au tarif unique, ce qui représente une grosse économie pour la classe moyenne supérieure. Enfin, pour les ménages au bas de l’échelle, on veut augmenter le crédit d’impôt pour solidarité de 100 dollars, ce qui aidera trois millions de ménages.

Outre la qualité des services publics, que proposez-vous d’autre ?

En environnement, le PLCAQ dit que le projet du pipeline Énergie Est, qui traversera 850 cours d’eau, pourrait être une bonne chose si les conditions sont réunies. Un gouvernement du PQ mettra tout en œuvre pour que ce projet devienne un cauchemar réglementaire et législatif et qu’il soit abandonné.

Sur l’enjeu de l’identité, on balisera les accommodements religieux et on interdira, de manière progressive, le port de signes religieux pour certaines catégories du personnel de l’État. On discutera des seuils d’immigration, ce que le PLQ refuse de faire. On travaillera aussi au succès du vivre-ensemble, pas seulement sur les règles. On s’intéressera à la qualité de l’intégration des immigrants et à la lutte contre la discrimination. Après 12 ans de régime libéral, il y a deux fois plus de chômage chez les Québécois d’origine nord-africaine que dans le reste de la population. C’est le bilan des libéraux, même s’ils n’en parlent jamais.

On a une série de mesures pour que la diversité québécoise réussisse mieux. Par exemple, on s’assurera qu’elle est davantage reflétée au gouvernement et qu’elle occupe au moins 12 % des emplois dans la fonction publique. On lui fera une place à des conseils d’administration. On introduira la notion de CV anonymes pour les entreprises afin de diminuer la discrimination. On rendra illégal le fait que des employeurs exigent une expérience de travail au Québec pour accorder une entrevue d’embauche. On est le seul parti à avoir une position équilibrée sur la question identitaire.

(Photo : Rodolphe Beaulieu)

Allez-vous chasser sur les terres de la CAQ maintenant que les efforts avec QS ont échoué ?

On va parler à tous les électeurs. Et l’une des façons d’y arriver, c’est de s’assurer qu’on est le parti du nationalisme économique. On veut redonner du pouvoir aux régions, garder les sièges sociaux ici et être le parti de l’entrepreneuriat. On fait une tournée du Québec, Priorité PME, pour élaborer le programme d’aide le plus robuste qu’on puisse proposer aux élections.

Il n’y a pas si longtemps, 9 % de la population active voulait se lancer dans les affaires. Chez les moins de 35 ans, ça se chiffre maintenant à 42 % ! On est à la veille de la plus grande vague d’entrepreneuriat de l’histoire du Québec. L’idée de les aider à créer le Québec de demain m’enthousiasme. Il y a 25 000 entrepreneurs par année qui disent vouloir partir à la retraite, mais les jeunes veulent les remplacer ! C’est la plus belle ressource naturelle du Québec. On veut être le parti qui aidera à transformer ces intentions en projets et les projets en succès.

Y aura-t-il quelque chose de précis en santé ? Vous avez parlé du salaire des médecins pendant la course à la direction…

On gèlera la rémunération des médecins, ce qui libérera de 500 à 600 millions de dollars par année. On provoquera un « big bang » dans les actes cliniques. Les infirmières et les pharmaciens en effectueront davantage. Les fédérations médicales ont résisté pendant des années, mais c’est fini. Ce sera un grand moment de vérité avec nos médecins. On aime nos médecins ; ils ne doivent toutefois pas être des rois, mais des partenaires.

Les sondages indiquent que beaucoup d’électeurs qui ont l’intention de voter pour la CAQ ont QS pour deuxième choix, et vice versa. Ils rejettent surtout les partis qui ont gouverné en alternance le Québec. Comment contrer ça au PQ ?

Avec la jeunesse des idées. J’ai gagné la course au leadership du PQ avec des idées audacieuses. La jeunesse, c’est un état d’esprit. La CAQ est un nouveau parti, mais il est né vieux !

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans le rapport Osez repenser le PQ, de Paul St-Pierre Plamondon ?

Qu’il ne voulait plus voir les pancartes du référendum de 1995. J’ai dit : voyons donc ! Je les aime tellement ! [Rire] Il faudra en inventer d’autres.