Politique

Justin Trudeau et l’alternance

La crédibilité du premier ministre en a pris un coup avec la nomination avortée de Madeleine Meilleur. D’ici la fin de l’année, il devra procéder à deux nominations qui seront cruciales.

Le premier ministre suivra-t-il la règle de l’alternance linguistique pour les nominations phares du pays ? (Photo : La Presse Canadienne)

Personne ne devrait avoir de raison de douter de l’attachement de Justin Trudeau à la dualité linguistique canadienne. Ce fleuron de la couronne du Parti libéral qu’il dirige constitue une pièce maîtresse de l’héritage politique de son père.

Et pourtant. Aucun premier ministre récent ne s’est aussi souvent mis les pieds dans les plats sur le terrain linguistique que Justin Trudeau depuis son arrivée au pouvoir.

Il y a eu notamment ces refus inusités de répondre en français à un locuteur francophone lors d’un rassemblement ontarien et en anglais à un Anglo-Québécois lors d’un passage dans les Cantons-de-l’Est. Il y a eu aussi le raccourci saugrenu qu’il a offert en réponse à une question sur le bien-fondé de désigner Ottawa — à titre de capitale fédérale — comme ville officiellement bilingue. Justin Trudeau avait répliqué en demandant si, dans une telle éventualité, la ville de Gatineau serait disposée à faire de même.

Plus récemment encore, il y a eu la tentative ratée de nommer Madeleine Meilleur, une ancienne ministre libérale ontarienne, comme commissaire aux langues officielles. Le poste requiert une indépendance totale à l’égard du parti au pouvoir. Mme Meilleur — qui a quitté Queen’s Park il y a à peine un an — n’avait pas fait l’ombre d’un début de purgatoire de la politique quand elle a posé sa candidature.

Selon Graham Fraser, commissaire sortant aux langues officielles, le fiasco qui entoure son remplacement est symptomatique d’un manque d’intérêt du gouvernement pour ce qui concerne la politique des langues officielles.

D’ici la fin de l’année, M. Trudeau devra procéder à deux nominations phares qui permettront de mieux mesurer l’importance qu’il accorde à la dualité linguistique. Il devra trouver un remplaçant au gouverneur général, David Johnston, et assurer la succession de la juge en chef de la Cour suprême, Beverley McLachlin.

Dans un cas comme dans l’autre, la coutume voudrait que ces deux postes soient confiés à des francophones. Pour ce qui est du gouverneur général, on respecte scrupuleusement l’alternance entre francophones et anglophones depuis le début du règne de la reine Élisabeth II… en 1952.

Pour autant, c’est un secret de Polichinelle que le premier ministre voudrait bien proposer un autochtone pour le poste de chef d’État du Canada. La réconciliation entre le Canada et les peuples autochtones est une priorité absolue du gouvernement Trudeau. S’il veut concilier alternance et geste symbolique marquant sur le front autochtone, Justin Trudeau devra dénicher un candidat autochtone… et francophone pour succéder à David Johnston.

Dans le cas de la Cour suprême, un seul premier ministre dans l’histoire récente du Canada a fait entorse à la règle. En toute fin de parcours, en 1984, Pierre Trudeau avait choisi Brian Dickson pour succéder à Bora Laskin comme juge en chef. Là encore, Justin Trudeau pourrait peiner à trouver un équilibre entre son ambition de faire une plus large place aux autochtones et aux femmes et le respect de l’alternance entre francophones et anglophones.

Le juge en chef de la Cour suprême est habituellement choisi parmi les huit juges qui y siègent déjà. On ne parachute normalement pas un juriste de l’extérieur dans ce poste qui demande une connaissance certaine du fonctionnement du plus haut tribunal du pays.

Si le premier ministre voulait à tout prix choisir parmi les membres de la Cour une femme et le faire dans le respect de l’alternance, il n’aurait d’autre option que de nommer la juge Suzanne Côté, les deux autres juges québécois étant des hommes.

Mais Mme Côté ne compte même pas trois ans d’ancienneté à la Cour suprême. Beverley McLachlin y était depuis 11 ans lorsqu’elle est devenue juge en chef. Et femme pour femme, la juge Rosalie Abella siège non seulement au plus haut tribunal du pays depuis 2004, mais c’est également une juriste de renommée internationale. Dans les circonstances, le principal défaut de cette juge ontarienne serait de ne pas correspondre aux critères de l’alternance.

L’épisode de la nomination avortée de Madeleine Meilleur a endommagé la crédibilité du premier ministre. Il n’a pas le luxe de rater deux des nominations les plus prestigieuses qu’il sera appelé à faire comme chef de gouvernement. C’est sous haute surveillance qu’il devra faire des choix qui respectent le passé sans compromettre l’avenir.