Politique

La stratégie payante du désengagement

L’approche de Stephen Harper par rapport au gouvernement Marois a contribué à faire passer le paysage politique de l’axe fédéraliste-souverainiste à l’axe gauche-droite, selon son ancien conseiller Carl Vallée.

(Adrian Wyld / La Presse Canadienne)

Comment gérer le délicat débat constitutionnel et l’enjeu de la souveraineté du Québec ? La question taraude tous les chefs fédéralistes à Ottawa depuis des décennies, particulièrement lorsque des élections approchent au Québec.

Au moment où s’installe un nouveau chef conservateur à la Chambre des communes, et où le NPD entre dans la dernière ligne droite de sa course à la direction, il peut s’avérer utile de revenir sur la façon dont Stephen Harper, premier ministre pendant près de 10 ans, a navigué sur le terrain miné des relations Québec-Ottawa.

Comment un politicien anglophone de l’Ouest canadien a-t-il contribué à transformer de façon durable le paysage politique québécois ? Il y a là un enseignement qui peut servir les élus qui guident les partis à l’heure actuelle.

En septembre 2012, quelques jours après l’arrivée au pouvoir du Parti québécois de Pauline Marois, la question de la souveraineté du Québec et la rhétorique qu’allait utiliser le gouvernement péquiste occupaient les esprits dans les bureaux du gouvernement, à Ottawa. Je ne compte plus les notes de service et les réunions où les fonctionnaires proposaient des idées pour contrer une montée de la fièvre souverainiste.

La fonction publique fédérale se préparait pour une crise de l’unité canadienne et proposait des moyens pour montrer que « le Canada fonctionne » et pour « maximiser la présence et la pertinence du gouvernement fédéral au Québec ». Une approche promptement rejetée par le premier ministre Harper, ses ministres et ses conseillers québécois : une telle démarche rappellerait inévitablement le scandale des commandites.

Notre stratégie a plutôt été celle du désengagement constitutionnel. Malgré toutes les tentatives du gouvernement Marois d’embarquer Ottawa dans une traditionnelle querelle, comme il s’en faisait 10 ou 15 ans plus tôt, le gouvernement Harper a refusé d’entrer dans la danse, répétant à qui mieux mieux qu’il ne rouvrirait pas les vieilles chicanes. L’hameçon ne sera pas mordu, même si l’occasion se présentait presque chaque semaine.

La meilleure illustration de cette approche est sans doute la controverse entourant la décision de Mme Marois de retirer l’unifolié du Salon rouge à l’Assemblée nationale, quelques semaines après sa victoire, à l’automne 2012, à temps pour l’assermentation de son gouvernement. Cette décision avait généré une couverture médiatique partout au pays.

M. Harper était de passage à Québec au même moment pour annoncer la reconstruction du manège militaire. Tant les médias que les observateurs de la scène fédérale s’attendaient à voir le premier ministre vilipender Mme Marois — tradition fédérale oblige — et défendre l’honneur du drapeau canadien. Cela aurait inévitablement alimenté davantage la controverse et nourri l’option souverainiste.

Or, rien de tel ne s’est produit. M. Harper a plutôt haussé les épaules et affiché un air perplexe en déclarant : « Qu’est-ce que je peux dire ? » Cela a fait rire l’audience et nous sommes immédiatement passés à un autre appel. Le ton était ainsi donné pour ce qui allait être 18 mois de règne péquiste à Québec.

Passer outre la logique du Oui et du Non

Pour comprendre la contribution de Stephen Harper au fédéralisme canadien — particulièrement au Québec —, il faut se replacer dans le contexte du début des années 2000. À l’époque, le Québec était encore pris dans le carcan du bipartisme à saveur fédéraliste-souverainiste, tant à Québec qu’à Ottawa. Le Bloc québécois et le Parti libéral du Canada régnaient sans partage au Québec. Sur la scène provinciale, l’Action démocratique du Québec était encore un acteur mineur, avec une poignée de députés siégeant à l’Assemblée nationale, devant une hégémonie libéralo-péquiste qui durait depuis une génération.

Dès l’élection de 2005-2006, nous avons senti l’appétit des Québécois — et même de l’ensemble des Canadiens — de passer outre la logique du Oui et du Non. Le discours de M. Harper du 19 décembre 2005, dans lequel il a exprimé un fédéralisme moins centralisateur, plus respectueux du Québec, et la promesse de gestes d’ouverture envers la province sans rouvrir la Constitution, a donné l’excuse que beaucoup de Québécois cherchaient pour tourner le dos à la dualité libérale-bloquiste. Ainsi, la région de Québec est passée du bleu bloquiste au bleu conservateur. Sans utiliser ces mots, Stephen Harper venait de promettre la paix constitutionnelle non seulement aux Québécois, mais à tous les Canadiens.

L’approche du gouvernement Harper consistait à reconnaître la différence identitaire du Québec, tout en traitant les autres partenaires de la fédération avec équité, c’est-à-dire en respectant les champs de compétence de tous et chacun. Une telle approche était dictée par la logique conservatrice : nous pensions que c’était le meilleur moyen de faire fonctionner un pays aussi grand et diversifié avec des intérêts régionaux divergents.

Cette reconnaissance de la différence des Québécois s’est déclinée de plusieurs façons. Bien entendu, il y a eu la reconnaissance par la Chambre des communes que les Québécois forment une nation (au sein d’un Canada uni). Mais contrairement à la croyance populaire largement véhiculée dans les médias québécois, cette reconnaissance était plus que symbolique et s’est traduite par une incidence réelle dans les politiques publiques du gouvernement fédéral.

Par exemple, si le gouvernement Harper a consacré des sommes considérables pour célébrer le 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec, c’est parce que le premier ministre considérait la fondation de Québec et de la Nouvelle-France comme la fondation du Canada — un pays né en français, disait-il.

Aussi, saisissant la sensibilité historique des Québécois concernant leur statut minoritaire, M. Harper a fait volte-face lors du redécoupage de la carte électorale et a finalement accordé au Québec trois sièges supplémentaires à la Chambre des communes afin de minimiser la diminution de son poids politique à Ottawa, tout en respectant sa promesse d’augmenter le nombre de sièges en Ontario, en Colombie-Britannique et en Alberta pour respecter leur croissance démographique.

À cela s’ajoutent le règlement du déséquilibre fiscal et le siège du Québec au sein de la délégation canadienne à l’Unesco.

Un fédéralisme respectueux du Québec et de ses compétences, donc, mais équitable envers les autres provinces. Pour illustrer cette philosophie, l’exemple de la taxe harmonisée est éloquent. À l’automne 2011, juste après avoir remporté un mandat majoritaire avec seulement cinq sièges au Québec, le premier ministre Harper s’est rendu à l’Assemblée nationale, où il a annoncé, en compagnie du premier ministre Jean Charest, qu’ils étaient parvenus à une entente au sujet de la taxe de vente harmonisée. L’entente verrait le fédéral signer un chèque de 2,2 milliards de dollars à la province.

Dans son allocution présentée presque exclusivement en français, M. Harper a répété en anglais un élément qui est passé quasi inaperçu : toutes les autres provinces, si elles le voulaient, auraient droit à la même entente avec les mêmes modalités. Garant de son passé réformiste, le premier ministre Harper était allergique à toute politique économique ou financière qui pourrait donner l’impression de favoriser une province au détriment des autres.

Le mythe de l’obsession monarchique

La relation Québec-Canada anglais est une quadrature du cercle très difficile à résoudre, particulièrement pour un gouvernement conservateur qui tente de reconnaître et de célébrer les contributions historiques des peuples fondateurs. À ce sujet, un autre mythe largement véhiculé par les médias québécois était celui de la supposée obsession du premier ministre Harper pour la monarchie britannique. Pour une certaine élite au Québec, il s’agissait d’un « narratif » utile afin de concrétiser l’image d’un politicien anglophone de l’Ouest et étranger à la culture québécoise.

Pourtant, cet attachement à la monarchie britannique n’était que le revers de la médaille du type de (bi)nationalisme que prônait M. Harper : un Canada fier de son histoire, un Canada fondé en français par des Français, mais un Canada qui s’inscrit dans la continuité de ses institutions d’origine britannique. D’une part, M. Harper célébrait les origines françaises du Canada et reconnaissait la nation québécoise. De l’autre, il soulignait le jubilé de diamant de la reine Élisabeth II.

On peut ne pas être d’accord avec l’un ou l’autre, mais on ne peut pas dire que la démarche n’est pas cohérente. Comment réconcilier les nationalismes québécois et canadien-anglais autrement ? Chaque fois qu’un geste était fait en faveur de l’un, M. Harper payait un prix politique par l’autre. C’est à se demander si ces deux nationalismes sont réconciliables ou s’ils pourront l’être un jour.

Néanmoins, cette approche d’équité a créé une période de stabilité rarement observée dans la fédération canadienne depuis la naissance du mouvement souverainiste au Québec, dans les années 1960. Une « paix constitutionnelle » — ou plutôt une « trêve constitutionnelle », puisque la signature de l’un de ses peuples fondateurs manque toujours au bas de la Constitution canadienne.

Certes, cette approche du fédéralisme ne s’est jamais traduite par un appui massif des Québécois envers le PCC, parce que le gouvernement Harper n’est jamais parvenu à « connecter » avec une grande proportion de Québécois. Mais il a certainement réussi à créer ce qu’on pourrait appeler une « harmonie opérationnelle ».

Une majorité de Québécois ne s’identifiaient pas aux politiques du gouvernement Harper, mais cette différence d’opinion n’était pas existentielle, contrairement aux débats qui ont fait rage avec les précédents gouvernements libéraux dans les années 1990 et au début des années 2000. Pendant l’ère Harper, il s’agissait en fait de débats idéologiques normaux dans le cadre d’une fédération. Chacun s’occupe de ses champs de compétence, on n’est pas obligé d’être d’accord.

L’abolition du registre des armes d’épaule n’a pas plu aux élus de l’Assemblée nationale, mais elle ne remettait pas en cause les pouvoirs constitutionnels du Québec. Au contraire, le gouvernement du Québec était habilité à créer son propre registre en vertu des pouvoirs qui lui ont été conférés par la Constitution de 1867, et c’est exactement ce qu’il a fait. Et cela est sain dans une fédération.

Il ne fait aucun doute que ce fédéralisme d’ouverture, exercé dans le respect des champs de compétence des provinces, a contribué au déclin du mouvement souverainiste québécois. En l’absence de débats existentiels, la joute s’est plutôt transportée sur le terrain idéologique.

La trajectoire du Bloc québécois en est une des preuves les plus éloquentes. Forcé d’applaudir la reconnaissance de la nation québécoise et le règlement du déséquilibre fiscal, le chef Gilles Duceppe s’est vu forcé d’affronter le gouvernement Harper en invoquant les valeurs progressistes de beaucoup de Québécois. Il avait beau s’époumoner à affirmer que les politiques conservatrices heurtaient le Québec, la vérité était plutôt que les politiques conservatrices heurtaient la gauche québécoise, au même titre qu’elles heurtaient la gauche canadienne-anglaise. Elles ne constituaient pas une menace existentielle au Québec même.

En d’autres termes, le progressisme n’est pas une prémisse fondamentale du nationalisme québécois, tout comme le conservatisme n’en est pas une menace. Gilles Duceppe l’a appris à la dure en 2011 lorsque lui-même et son parti ont été victimes de la « vague orange » du NPD.

Une ère de trêve constitutionnelle

Tranquillement, le paysage politique québécois est passé de l’axe fédéraliste- souverainiste à l’axe gauche-droite. Une transformation qui est en partie attribuable à la façon dont Stephen Harper a géré les relations fédérales-provinciales. L’élection de 2015 a en quelque sorte concrétisé ce nouvel état de fait, quatre partis ayant fait élire plusieurs députés au Québec, dont le Parti conservateur, qui n’a jamais connu autant de succès sans former le gouvernement depuis plus de 100 ans dans la province.

Qui plus est, les Québécois auraient très bien pu donner une majorité au Parti québécois, en guise de rejet d’un Canada dirigé par Stephen Harper, en 2012 ou en 2014. Le fait qu’ils n’aient pas choisi cette voie est une preuve supplémentaire de la thèse que j’avance, c’est-à-dire que le fédéralisme tel que pratiqué par Stephen Harper a créé une période de stabilité constitutionnelle sans précédent dans l’ère moderne.

En fait, en 2012, notre impression était la suivante : les Québécois avaient élu le Parti québécois non pas en raison de sa position souverainiste, mais en dépit de celle-ci. L’élection du PQ avait été favorisée par l’alternance du pouvoir, après neuf ans de règne libéral. Malgré le contexte, le PQ n’a remporté l’élection que par quatre sièges, dépassant le PLQ dans le vote populaire par un seul point de pourcentage.

Le 7 avril 2014, les Québécois ont massivement rejeté l’ambiguïté référendaire de Pauline Marois et du PQ. Ils ont également confirmé que le Québec était entré dans une ère de trêve constitutionnelle.

Au moment d’écrire ces lignes, le paysage politique est radicalement différent de celui que nous connaissions en 2006, lorsque Stephen Harper est devenu premier ministre. Au fédéral, le Québec est représenté au sein de quatre partis. Et au provincial, depuis l’élection de 2007, le Québec semble sorti de son bipartisme traditionnel, avec la dislocation graduelle des nationalistes, qui sont désormais dispersés dans plusieurs partis, ne faisant plus tous de la souveraineté leur priorité. Cela pourrait indiquer un réalignement à venir. Même le chef du Parti québécois évite de parler d’un troisième référendum !

Et pour la première fois depuis l’élection du PQ, en 1976, un tiers parti, la CAQ, a remporté suffisamment de sièges à l’Assemblée nationale lors de deux élections consécutives pour être un parti reconnu au Parlement. Un signe indéniable que les temps ont changé, et que les débats de l’avenir sur l’axe gauche-droite s’annoncent intéressants.

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Carl Vallée a été attaché de presse et conseiller du premier ministre Stephen Harper de 2009 à 2015. Il est aujourd’hui associé au cabinet d’affaires publiques HATLEY, Conseillers en stratégie.