Politique

L’Ontario, maître de la course au NPD

La course à la direction du NPD n’a pas soulevé les passions, mais elle a surtout marqué un déplacement des membres vers l’Ouest, faisant du Québec un poids plume, explique Karl Bélanger. 

Les candidats Jagmeet Singh, Charlie Angus, Niki Ashton et Guy Caron (Photo : La Presse Canadienne)

Après des mois d’une course plus ou moins palpitante, 124 000 néo-démocrates pourront, dans moins de deux semaines, remplir un bulletin de vote pour choisir le prochain chef du NPD fédéral.

Ce nombre de membres — le triple des effectifs de 41 000 présents au départ de la course — montre que le parti est somme toute en bonne santé, malgré la défaite crève-cœur de 2015 et la débâcle du congrès d’Edmonton qui a suivi. C’est à peine 4 000 membres de moins qu’en 2012, alors que les néo-démocrates pouvaient non seulement choisir leur prochain chef, mais également le prochain chef de l’opposition officielle.

La répartition démographique et géographique des membres est cependant fort différente. Leur répartition régionale, dévoilée par le parti la semaine dernière, indique que le NPD a des problèmes au Québec. Avec moins de 5 000 membres — une baisse de 7 000 par rapport à la course qui a couronné Thomas Mulcair —, l’aile québécoise du parti ne représente plus que 4 % de l’effectif total.

Un nombre décevant et surprenant, surtout qu’avec 16 députés dans la province le NPD demeure la deuxième force politique fédérale en importance au Québec — une position confirmée par différents sondages.

Membres du NPD
Ontario : 52 000
Colombie-Britannique : 30 000
Manitoba : 10 000
Québec : 5 000

La chute révèle avant tout la faiblesse organisationnelle du NPD au Québec : le parti n’y a toujours pas de racines assez profondes. Gagner des sièges supplémentaires en 2019, voire conserver les sièges actuels, sera un défi de taille. (Mais restons prudents : le parti avait encore moins de membres avant la campagne de 2011, ce qui n’a pas empêché la vague orange de déferler.)

Pour les candidats au leadership du NPD, toutefois, ce n’est pas une excuse. Force est de constater qu’aucune de leurs campagnes n’a été en mesure d’enflammer les Québécois. D’ailleurs, d’après un sondage Léger mené à la fin d’août, 7 Québécois sur 10 ne sont pas intéressés par cette course : 58 % des électeurs sondés ne savent pas qui est leur favori parmi les quatre aspirants, et 22 % les rejettent tous d’emblée. La difficulté de recruter n’est pas exclusive au NPD. Tous les partis politiques ont du mal à recruter des membres au Québec, fédéraux comme provinciaux. Les scandales liés au financement douteux des partis, exposés par les commissions Gomery et Charbonneau, ont échaudé les Québécois.

Selon le sondage, aucun des candidats n’obtient un meilleur résultat que le chef sortant, Thomas Mulcair. Seul Guy Caron peut trouver matière à se réjouir un peu, lui qui est le seul à atteindre le seuil des 10 %. Mais sans une forte base régionale au Québec, ses chances de gagner sont fortement diminuées.

N’empêche, Caron continue d’accumuler les appuis prestigieux, dont celui de l’ancienne chef Alexa McDonough, de l’ancien bras droit de Jack Layton, Brian Topp, et de l’ancien chef ontarien Howard Hampton, en plus de quatre de ses collègues au caucus du NPD, tous québécois. La plupart des observateurs estiment que Caron serait le deuxième choix de la plupart des partisans des autres candidats. Pour en profiter, Caron devra en convertir bon nombre d’ici la tenue du scrutin. Sinon, il risque de se retrouver au dernier rang.

Pour les candidats au leadership, les données régionales sont révélatrices de leur force respective. Le candidat qui aurait recruté le plus de membres au Québec serait Jagmeet Singh, député provincial en Ontario. Étant donné les chuchotements de certains députés en coulisses et les déclarations publiques d’autres néo-démocrates par rapport à un candidat portant des signes religieux ostentatoires, on se serait attendu à un effort d’organisation musclé pour lui bloquer la route.

Or, celui sur lequel misaient les députés québécois pour arrêter Singh, le Britanno-Colombien Peter Julian, a jeté l’éponge au début du mois de juillet. Malgré l’appui de cinq élus (et de cinq anciens) du Québec, Julian n’a pas été en mesure de bâtir l’organisation et de rassembler le financement nécessaire à la victoire.

Avec plus de 10 000 membres, le Manitoba, province natale de la candidate Niki Ashton, revendique la quatrième concentration de membres du NPD, à peu près à égalité avec l’Alberta. Toutefois, ce nombre est en partie gonflé par la course au leadership du NPD provincial, où le père d’Ashton est sur les rangs. Mais les couteaux volent bas au Manitoba, où Steve Ashton pourrait en sortir perdant — alors que le meneur, Wab Kinew, s’est rangé dans le camp Singh. Pour Niki Ashton, populaire auprès de l’aile radicale du parti et qui compte sur l’appui de trois députés du Québec, ce n’est pas bon signe.

Les véritables champs de bataille demeurent la Colombie-Britannique, avec plus de 30 000 membres gonflés à bloc par l’arrivée au pouvoir du gouvernement néo-démocrate, et l’Ontario, avec 52 000 membres. Ces deux provinces comptent à elles seules plus des deux tiers des membres du NPD.

Pour Jagmeet Singh, c’est une bonne nouvelle. Il se vante d’ailleurs d’avoir recruté plus de 47 000 nouveaux membres, principalement dans les grandes régions de Toronto (25 000) et de Vancouver (8 000), où les organisateurs sikhs ont travaillé sans relâche auprès de leurs communautés. À Surrey, où les sikhs forment près du quart de la population, Singh aurait recruté plus de 3 000 nouveaux membres. C’est un enthousiasme qui se comprend.

Cela laisse donc 36 000 nouveaux membres divisés entre les autres camps, et parmi eux, l’ex-président du caucus Charlie Angus est considéré comme ayant la meilleure organisation. Le député nord-ontarien semble actuellement celui qui a le plus de chances de coiffer Jagmeet Singh au final. Sous plusieurs conditions.

Historiquement, au Canada, à peine plus de la moitié des membres admissibles votent lors d’une course au leadership qui permet à l’ensemble des membres de voter. En 2013, lorsque les libéraux ont élu Justin Trudeau, seulement 104 000 partisans sur 294 000 ont voté, soit 35,5 %. Ce printemps, seuls 55 % des 140 000 conservateurs admissibles ont participé à l’élection qui a couronné Andrew Scheer. Et pour remplacer Jack Layton à la tête du NPD en 2012, Thomas Mulcair a gagné un scrutin où seulement 65 000 membres sur 128 000 admissibles, soit 51 %, ont fait entendre leur voix.

C’est donc dire que si les 47 000 nouveaux membres recrutés par Singh votent en masse, il sera difficile à battre. Mais si la tendance se maintient et que seulement la moitié d’entre eux le font, la victoire est beaucoup moins évidente. Singh devra convaincre au moins le quart des membres de longue date de voter pour lui, c’est-à-dire environ 10 000 membres.

Des sondages récents menés auprès de ces membres montrent que Singh se place cependant derrière tous les autres candidats, avec 14 % d’appuis, alors qu’Angus est largement en avance, avec 42 %.

Le résultat risque donc d’être serré à l’issue du premier tour, le 1er octobre. La clé, pour Angus, est d’obtenir l’appui des « Ashtonistas » et des « Caronistes » lors des deux tours subséquents. Le camp Singh, au contraire, fera tout en son pouvoir pour faire voter ses partisans rapidement et tenter de l’emporter dès le premier tour, ses chances diminuant par la suite, comme ce fut le cas pour Maxime Bernier devant Andrew Scheer chez les conservateurs.

Deux stratégies, deux chemins vers la victoire, deux candidats fort différents. Mais une quasi-certitude : le prochain chef du NPD sera un Ontarien.