Les nouveaux habits de Gabriel Nadeau-Dubois

Les nouveaux habits de Gabriel Nadeau-Dubois

Qualifié de « radical à cravate » par son entourage, le député-vedette de Québec solidaire débarque comme un trouble-fête en politique québécoise. Que compte-t-il vraiment accomplir ? 

Dans la petite pièce aux sièges capitonnés qui sert d’antichambre à l’équipe de Québec solidaire, jouxtant l’entrée du Salon rouge de l’Assemblée nationale, les députés Manon Massé et Amir Khadir, entourés de quelques collaborateurs, discutent du point de presse à venir avec Gabriel Nadeau-Dubois. C’est le grand jour. En ce mardi matin 6 juin, l’ancien leader étudiant sera assermenté comme député de Gouin. Le conseiller aux communications du parti, Nicolas Lévesque, lui prodigue quelques conseils. « Reste toujours calme. N’aie pas l’air arrogant… » Le nouvel élu écoute. Il n’aime pas son nœud de cravate, trop petit, et demande à un conseiller de l’aider à le refaire.

Manon Massé prévient Amir Khadir qu’il devra faire attention devant la presse. « La dernière fois, dans ta volonté de le protéger, tu as eu l’air paternaliste. Gabriel sait ce qu’il fait. Il faut lui laisser de la place », dit-elle. Khadir hoche la tête en silence. Quelques semaines plus tôt, lors d’un point de presse sur l’intention du parti de mettre fin aux subventions aux écoles privées, le jeune candidat, qui a fait ses études secondaires dans un collège privé, avait tenté d’éluder une question. Amir Khadir était intervenu, à la surprise des journalistes… et du principal intéressé. « Il est en train de dire qu’il aurait préféré aller à l’école publique, puisque c’est ce qu’il propose pour l’ensemble du Québec. »

Cette fois, les journalistes réunis dans le hall de l’Assemblée nationale n’en ont que pour la violence. Est-ce que, à son premier jour comme député, Gabriel Nadeau-Dubois va condamner les débordements de la contestation étudiante de 2012 contre la hausse des droits de scolarité ? Le politicien répète ce qu’il a écrit dans son livre Tenir tête (Lux), en 2013. « Dans une société démocratique, la violence n’est pas une manière de faire avancer ses idées. »

(Photo : Christian Blais)

La désobéissance civile est-elle plus acceptable ? demande un journaliste. « Dans l’histoire des démocraties, il y a eu de nombreux moments où la désobéissance civile pacifique a été utilisée pour contrer des décisions injustes. C’est le genre de situation qui s’évalue au cas par cas », répond-il. Ce sera la manchette des médias : « La désobéissance civile justifiable, selon Nadeau-Dubois ».

En quelques minutes, le point de presse a encapsulé l’image polarisée de Gabriel Nadeau-Dubois. Et les interrogations d’une partie de la population : va-t-il continuer de déranger ou s’assagir ?

Sur les réseaux sociaux, l’enfant terrible des « carrés rouges », symboles de la grève de 2012, est perçu tour à tour comme un agitateur extrémiste — il a déjà été caricaturé en Ben Laden — et comme un sauveur de la politique québécoise, rebaptisé « Saint Gabriel » par des admirateurs. Il affirme bien vivre avec son image contrastée. « Que les gens ne m’aiment pas, O.K., mais je veux que ce soit pour les bonnes raisons. Je veux qu’ils me jugent sur mes idées, pas sur des impressions. »

À 27 ans, le militant troque sa chemise un peu froissée aux manches roulées contre l’habit plus classique de député et co-porte-parole de Québec solidaire. Il « descend dans le réel », selon l’expression de l’historien Jean-Marie Fecteau, et va défendre ses idées dans l’arène de l’Assemblée nationale. Il pourrait façonner Québec solidaire pendant des années.

Déjà, le parti a recruté 5 500 nouveaux membres ce printemps, pour porter le total à 16 500. L’âge moyen est passé de 48 à 45 ans. QS a connu l’un des meilleurs semestres de financement de son histoire, récoltant plus de 200 000 dollars de janvier à juin — 60 % de plus que l’année précédente. Les intentions de vote sont passées de 10 % à 15 % et pourraient permettre d’ajouter des élus lors de la prochaine élection générale, dans un an.

« Ça progresse, mais il reste beaucoup de travail à faire », convient Gabriel Nadeau-Dubois.

Un sondage Léger-L’actualité, mené il y a un an, montrait qu’à peine 10 % des Québécois pensaient que QS pourrait aspirer au pouvoir d’ici 10 ans.

En s’inspirant du succès des partis de gauche à l’étranger, le nouvel élu veut transformer QS — pour lequel il vote depuis 2012 — en machine à gagner des élections, sans pour autant diluer son programme aux accents socialistes. « À QS, on est perçus comme sympathiques, peut-être même vertueux, mais pas sérieux. Il faut casser ça. L’objectif, c’est de transformer le Québec, d’en faire un pays de justice, de liberté et d’égalité. »

Nadeau-Dubois souhaite rendre les positions de QS plus concrètes, notamment sur les questions économiques et la création d’emplois. « On ne va pas seulement parler de la veuve et de l’orphelin. » Il promet d’attaquer durement le libre-échange, même si le Québec est une province exportatrice et que l’ALENA traverse une périlleuse négociation avec les États-Unis. « On peut être favorable au commerce international et trouver que le libre-échange actuel ne profite pas à la classe moyenne », dit-il.

Dans le grand bureau presque vide qu’occupe le député, au troisième étage de l’Assemblée nationale, il ne reste rien de la précédente occupante, Françoise David, sauf deux dictionnaires sur une étagère, un divan grisâtre et, au mur, un tableau orange et bleu fourni par l’État. Quelques minutes après son assermentation, Gabriel Nadeau-Dubois y parcourt sur le Web les articles qui font le bilan du point de presse matinal. Libéraux et caquistes l’attaquent sur la désobéissance civile. « Maudit que c’est simpliste ! » tonne-t-il en lançant son téléphone sur le bureau. « On m’a demandé si la désobéissance civile était légitime, pas si j’allais en faire ! »

Il prend une grande respiration et sollicite du regard son ami et attaché de presse, qui vient de s’affaler dans un fauteuil. Renaud Poirier St-Pierre, un roux dynamique à la réplique souvent assassine, hausse les épaules. Nadeau-Dubois s’explique : « Je suis d’accord, ce n’est pas mon rôle comme législateur, mais je ne pouvais pas condamner le principe. Il y a eu Martin Luther King et Rosa Parks pour les droits des Noirs. Peut-être que la désobéissance civile est utile seulement 0,1 % du temps, mais c’est important pour protéger les institutions contre leurs propres dérives. »

Il y a l’homme, avec ses forces, ses faiblesses, ses ambitions et ses principes. Mais il y a aussi GND la marque militante, qui porte ses idées et celles de son groupe tissé serré de sept amis et conseillers. « Sans eux, il ne serait pas là aujourd’hui », dit son père, Gilles Dubois.

Le jeune homme sait toutefois qu’il doit capter l’attention en cette ère de surchauffe d’informations. Sa sortie délibérée, en mars dernier, sur les politiciens qui auraient « trahi » le Québec depuis 30 ans a été mal reçue par la classe politique. « Le mot était peut-être un peu fort, mais une grande partie de la population le pense. » Son attaché politique et ami, Philippe Lapointe, un grand calme à la barbe noire fournie, s’en amuse. « Si Gab était débarqué sans brasser la cage, on aurait été déçus. C’est son rôle. »

Son « rôle ». Le mot est dit tout bonnement, mais il reflète bien un aspect qui m’a frappé au fil des dizaines d’heures passées à ses côtés : Gabriel Nadeau-Dubois est davantage que la figure publique que la population voit depuis 2012. Il n’est pas seul.

Bien sûr, il y a l’homme, avec ses forces, ses faiblesses, ses ambitions et ses principes. Mais il y a aussi GND la marque militante, qui porte ses idées et celles de son groupe tissé serré de sept amis et conseillers. « Sans eux, il ne serait pas là aujourd’hui », dit son père, Gilles Dubois.

Gabriel Nadeau-Dubois a un rôle bien précis au sein de ce « G8 » : il est le talentueux orateur qui attire l’attention et fait avancer les idées du clan dans l’espace public. Aucune lettre n’est publiée dans les journaux, aucun point de presse n’est tenu, aucun discours n’est prononcé sans que plusieurs membres de ce groupe soient consultés. « Les gens pensent que je suis impulsif, tête en l’air. C’est le contraire. Je suis prudent dans la vie. Je leur parle de tout avant de prendre une décision », révèle Gabriel Nadeau-Dubois.

Les membres du G8 ont fait un pacte informel : malgré les désaccords, toujours se consulter et se dire la vérité. « Ma gang, notre loyauté, c’est ce dont je suis le plus fier dans la vie », dit la figure médiatique du groupe.

Le groupe est formé de jeunes intellectuels, de communicateurs et d’organisateurs qui le guident, l’incitent à réfléchir et s’assurent qu’il reste combatif dans le débat public. « On s’influence mutuellement », affirme Arnaud Theurillat-Cloutier, qui enseigne la philosophie au collège Brébeuf. « Gabriel n’est pas une marionnette, il ne suit pas aveuglément ce qu’on dit, mais notre opinion a de l’importance. Et nous, on est conscients qu’il est le meilleur messager de nos idées collectives. »

Le militantisme, Gabriel Nadeau-Dubois est tombé dedans lorsqu’il était petit. Il avait huit ans quand il a organisé sa première manifestation. Devant le chalet familial, à Pontbriand (aujourd’hui Thetford Mines), il avait enrôlé ses cousines, dessiné des pancartes et réclamé… des feux d’artifice ! « Il avait trouvé un slogan qui rime : “On veut des feux !” raconte sa cousine Andréanne Bolduc. Gab, c’est le clown de la famille, celui qui lance les chansons à répondre autour du feu de camp. Et là, pour avoir du fun, il voulait des feux d’artifice. »

Chaque 1er mai, il accompagnait son père, Gilles Dubois, alors vice-président du Conseil central du Montréal métropolitain à la Confédération des syndicats nationaux (CSN), lors de la grande marche des travailleurs. « Ce sont les plus vieux souvenirs que j’ai avec lui. C’était gros et mon père était à l’avant », se rappelle le député, un brin de fierté dans la voix.

« Il a grandi dans une certaine ambiance, dit Gilles Dubois, aujourd’hui retraité. Sa mère et moi lui avons transmis l’importance de réfléchir sur la société. »

Dès son entrée au secondaire, au prestigieux collège privé Regina Assumpta, le jeune Nadeau-Dubois fonde un journal clandestin au ton revendicateur qu’il distribue dans les casiers des élèves. La direction souhaite choisir les représentants des classes, il veut que les élèves votent. Il obtiendra gain de cause l’année suivante.

Suivront son implication à l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) au collège de Bois-de-Boulogne, puis son rôle controversé de porte-parole de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE) lors du conflit étudiant en 2012.

26 mars 2017 : Gabriel Nadeau-Dubois est le candidat officiel de QS à l’élection partielle dans Gouin. (Photo : La Presse Canadienne)

Lorsque Françoise David le sollicite pour qu’il reprenne son flambeau, à l’automne 2016, Gabriel Nadeau-Dubois consulte le G8. « On a décidé que c’était le bon moment pour lui d’aller en politique », explique Arnaud Theurillat-Cloutier, qui le connaît depuis le début du cégep, en 2007.

Chaque année, Gabriel Nadeau-Dubois reçoit les membres de sa garde rapprochée à Noël et leur cuisine certaines de ses spécialités, lui qui aime se retrouver aux fourneaux : couscous, risotto aux betteraves, pâtes fraîches à la crème… Il fait jouer du jazz pour les taquiner. « Il est le seul à aimer ça et il nous le fait endurer », rigole Renaud Poirier St-Pierre.

Le premier cercle du G8, surnommé le « war room », aide GND à réagir rapidement aux événements. En font partie ses deux meilleurs amis : Renaud Poirier St-Pierre, son homme de confiance aux communications, qui l’accompagne depuis 2012, et Keena Grégoire, agent de développement pour QS, qu’il connaît depuis le cégep. Ce premier cercle compte aussi Josée Vanasse, qui travaille pour Projet Montréal, après avoir été attachée politique d’Amir Khadir. Elle joue le rôle d’organisatrice et de conseillère stratégique. Elle était avec Nadeau-Dubois pendant la tournée Faut qu’on se parle, qui a parcouru le Québec en 2016 pour parler de politique avec la population. Simon Tremblay-Pepin, chercheur associé à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), un groupe de réflexion de gauche, donne un coup de main pour élaborer le contenu de certains sujets plus complexes.

À cette équipe de réaction rapide se greffent les trois autres membres du G8. Maxime Larue-Bourdages, qui était responsable de la mobilisation à la CLASSE en 2012, a pris un congé sans solde de la CSN pour aider son ami à gagner dans Gouin. Il était le directeur adjoint de la campagne. « On ne milite pas pour Gab, mais avec Gab. C’est différent », précise-t-il, lui qui a le visage du syndicaliste Michel Chartrand tatoué sur son avant-bras gauche.

Philippe Lapointe, qui était négociateur pour la CLASSE lors des pourparlers avec le gouvernement en 2012, est aujourd’hui l’attaché politique de GND dans la circonscription. Il va s’assurer — avec l’ancienne conseillère de Françoise David, Julie Larose — que les résidants du quartier auront l’oreille du député. « Je vais le garder “groundé” près de son monde et des vrais problèmes », promet-il.

Finalement, Arnaud Theurillat-Cloutier, l’un de ses plus vieux amis, rédige ses discours importants, en plus d’être son partenaire de squash.

Lors de la campagne dans Gouin, la moitié de l’équipe de GND était formée d’alliés qui militent avec lui depuis son implication à l’ASSÉ dans le mouvement étudiant — l’autre moitié venait de l’équipe de Françoise David.

Le mardi 23 mai, c’est Renaud Poirier St-Pierre qui l’aide à gérer l’une des plus importantes controverses de l’histoire de QS : le refus des membres de discuter d’un pacte électoral avec le PQ.

Le nouveau député n’a pas tardé à interpeller le gouvernement à l’Assemblée nationale. (Photo : Jacques Boissinot / La Presse Canadienne)

Dans une ancienne boutique de peinture convertie en local électoral, rue Bélanger, au cœur de Montréal, une douzaine de bénévoles s’activent pendant que les deux complices se sont isolés à l’arrière, dans une pièce étouffante au plafond bas. Assis l’un en face de l’autre dans ce réduit faiblement éclairé par une petite fenêtre qui donne sur la ruelle, ils se retrouvent dans une situation qu’ils ont souvent vécue lors du conflit étudiant, alors qu’ils géraient les communications de la CLASSE : doser la réaction de Gabriel Nadeau-Dubois.

Dans les heures précédentes, les membres de Québec solidaire ont claqué la porte de la convergence au nez du PQ, qui a répliqué en accusant la direction de QS d’avoir saboté une entente secrète des partis souverainistes sur le processus d’accession à l’indépendance. Depuis l’aurore, le téléphone de Renaud Poirier St-Pierre sonne presque sans arrêt. Tous les médias du Québec semblent vouloir la réaction du nouveau co-porte-parole de QS. Sur les réseaux sociaux, solidaires et péquistes se balancent des « racistes » et des « traîtres » par la tête.

Les deux amis tentent de dénicher « la » réplique à utiliser dans les entrevues à venir.

« La convergence, c’était leur idée au PQ, pas la nôtre, lance Renaud Poirier St-Pierre. Ce sont eux qui sont en crise. Ce sont eux qui ont un caucus d’urgence ce matin.
— Je comprends l’idée générale, rétorque Gabriel Nadeau-Dubois. Le PQ panique, pas nous. Mais je ne peux pas le dire comme ça. Surtout pas moi. Je ne peux pas avoir l’air du petit baveux.
— Lisée veut nous attirer dans sa crise. Il faut prendre nos distances.
— Oui, mais on ne va pas jeter de l’huile sur le feu. On a aussi du monde chez nous qui voulait cette entente. »

Le candidat fait une pause. « Si on avait voulu prendre le chemin facile, on aurait dit oui au PQ. Mais nos membres se sont fait confiance pour l’avenir », dit Nadeau-Dubois.

Il joue chaque semaine avec sa bande dans une ligue de garage du Centre-Sud, à Montréal. On le compare à Brendan Gallagher, le petit attaquant fougueux des Canadiens de Montréal, reconnu pour faire enrager ses adversaires. « J’ai plus de cœur que de talent, et je peux être un p’tit crisse parfois ! » lance-t-il en riant.

Le visage de l’attaché de presse s’illumine. Ce sera la « ligne médiatique », à la fois claire et positive. Ils ajoutent une phrase : « On ne battra pas les libéraux en s’échangeant les électeurs comme des cartes de hockey. » Une référence qui amuse les deux mordus de ce sport.

Ils jouent chaque semaine dans une ligue de garage du Centre-Sud, où Gabriel Nadeau-Dubois est comparé à Brendan Gallagher, le petit attaquant fougueux des Canadiens de Montréal, reconnu pour faire enrager ses adversaires. « J’ai plus de cœur que de talent, et je peux être un p’tit crisse parfois ! » lance-t-il en riant.

Renaud Poirier St-Pierre appelle Nicolas Lévesque, le conseiller aux communications de QS, pour valider leurs trouvailles. C’est la première fois que la garde rapprochée de Gabriel Nadeau-Dubois doit se coordonner étroitement avec le parti. « Avant, on faisait pas mal nos affaires de notre bord », dit Poirier St-Pierre.

Les sept amis du G8 devront céder de leur influence auprès de Gabriel Nadeau-Dubois à l’équipe parlementaire de QS, qui travaillera à ses côtés au quotidien. Un changement certain, confirme Renaud Poirier St-Pierre, qui n’a pu se résoudre à laisser son ami seul lors de ses premiers pas à l’Assemblée nationale, en juin. « J’étais inquiet. Il doit s’habituer à du nouveau monde, alors je voulais être présent pour m’assurer que tout se passerait bien et qu’il aurait quelqu’un de la gang avec lui au cas », explique-t-il.

Le clan alimente et protège GND, mais l’empêche aussi de se frotter aux idées extérieures, déplore une personne qui connaît bien l’homme, sans faire partie de sa garde rapprochée. « Il est toujours entouré d’alliés. Il passe rarement une soirée avec des gens qui ne pensent pas comme lui. »

Ses premiers jours entre les murs de l’Assemblée nationale ont impressionné le député. Le décor, les photos d’époque dans les corridors, son bureau au troisième étage, avec son nom sur la porte… « C’est quelque chose de se retrouver au Salon bleu, me confie-t-il. À ma première question à la Chambre, j’étais tétanisé ! »

Dans son entourage, personne ne s’attend à ce qu’il soit un rebelle frondeur comme Amir Khadir, qui aime les effets de toge, et qui oublie encore parfois de porter la cravate, obligatoire au Parlement. « Jamais Gabriel ne va oublier sa cravate. Ce n’est juste pas son genre », dit Philippe Lapointe.

Un grand bureau presque vide à Québec…
…et une pièce exiguë à Montréal, où le député discute avec son attaché de presse et ami, Renaud Poirier St-Pierre. (Photos : Alec Castonguay)

Les premiers discours de Gabriel Nadeau-Dubois étaient en effet dépourvus des étincelles que son collègue Khadir aime provoquer. Il a cité Robert Bourassa et René Lévesque, fait référence aux racines de la démocratie en Grèce, condamné l’austérité et la corruption libérales… « Un collage de phrases d’un étudiant de sciences politiques », a tranché le journaliste vétéran de La Presse Denis Lessard dans une analyse de fin de session.

Le nouveau député n’a pas davantage l’allure d’un travailleur communautaire à la Manon Massé, une persévérante élue dans Sainte-Marie–Saint-Jacques à sa quatrième tentative.

Gabriel Nadeau-Dubois sera « un radical à cravate », prédit Arnaud Theurillat-Cloutier. Un politicien militant qui souhaite transformer le système capitaliste québécois à la racine, mais graduellement, en respectant les institutions et leurs codes. « Je ne crois pas à la révolution et au grand soir libérateur », soutient d’ailleurs Nadeau-Dubois.

Autant son père lui a transmis la fibre militante syndicale, autant sa mère, Lucie Nadeau, avocate et vice-présidente du Tribunal administratif du travail, lui a enseigné le respect de la justice. « Les tribunaux, ça contribue à garantir les libertés »,
estime-t-il.

Son ami rédacteur de discours est conscient que l’expression est chargée. « “Radical”, c’est péjoratif au Québec, on associe ce terme à la violence, mais c’est un détournement de sens, dit-il. Gabriel correspond au mot “radical” parce qu’il souhaite des changements profonds. Reconquérir la souveraineté que l’État a abdiquée sur l’autel des traités internationaux, ce ne sera pas une mince affaire. »

Radical à cravate, donc ? Assis dans son local de député, rue Beaubien, Gabriel Nadeau-Dubois — qui ne porte pas la cravate en ce mercredi ensoleillé de juin — lève un sourcil incrédule. « Qui a inventé ce terme ? » me demande-t-il. Je le lui dis. « Ah ! C’est du grand Arnaud ! » Il marque une pause pour réfléchir à cette étiquette qui pourrait le suivre. « Je suis plutôt d’accord, dit-il finalement. Je suis un radical réformiste. Il faut que les choses changent, mais je vais jouer selon les règles. S’il faut porter une cravate et aller dans les talk-shows pour faire passer mon message, ce n’est pas une trahison. C’est la destination finale qui compte. »

Le terme « anarchiste », parfois utilisé pour le décrire depuis cinq ans, ne colle pas à la réalité, affirme Paul-Émile Auger, ancien secrétaire général de la Table de concertation étudiante du Québec (TaCEQ), qui a souvent croisé GND au fil des ans. « Sa réputation d’ultragauchiste qui ne respecte rien est surfaite. Gabriel a toujours eu une parole libérée, qui dérange, mais en réalité, il sort peu du cadre traditionnel du débat », dit-il.

Gabriel Nadeau-Dubois est persuadé que respecter les institutions — Parlement, gouvernement, tribunaux, syndicats… — demeure le meilleur moyen de faire avancer la société. À la manière du philosophe Hegel, qu’il a tant étudié (son mémoire de maîtrise en sociologie, remis à l’UQAM en 2016, porte entre autres sur les Principes de la philosophie du droit, publiés en 1820), il soutient que les institutions et l’État sont « une condition de réalisation de la liberté individuelle ». De quoi décoiffer un conservateur libertarien comme Maxime Bernier ou Éric Duhaime !

Les amis de Nadeau-Dubois affirment ne jamais l’avoir vu aussi dévasté qu’en octobre 2012, lorsque le juge Denis Jacques, de la Cour supérieure du Québec, l’a reconnu coupable d’avoir violé une injonction du tribunal en encourageant les étudiants à ne pas assister à leurs cours. « Il était livide, avait la voix brisée », se souvient Renaud Poirier St-Pierre.

Le juge Jacques a écrit que le porte-parole de la CLASSE avait « prôné l’anarchie » et « porté une atteinte grave à l’autorité des tribunaux ». « Qu’une institution sérieuse accrédite l’opinion ambiante sur moi, je l’ai vécu comme une grande injustice », dit Gabriel Nadeau-Dubois.

Autant son père lui a transmis la fibre militante syndicale, autant sa mère, Lucie Nadeau, avocate et vice-présidente du Tribunal administratif du travail, lui a enseigné le respect de la justice — les parents de Gabriel Nadeau-Dubois se sont séparés lorsqu’il avait moins de deux ans.

« Les tribunaux, ça contribue à garantir les libertés », estime-t-il. La Cour suprême cassera le jugement en 2016.

À force de fréquenter le Parlement, va-t-il devenir un politicien de carrière délavé par des années de débats et de compromis ? « Non, tranche Nadeau-Dubois. Regarde Manon Massé, elle est encore une militante. Regarde Amir, il est encore rebelle. Je suis bien entouré. Respecter les normes de l’institution, comme porter une cravate, ne dit rien sur ce que je pense. »

Il a toutefois déjà confié à des amis que « le risque existe » et qu’il devra faire attention pour ne pas se retrouver « au Club des ex de RDI à 36 ans ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a refusé de se lancer en politique au début de la vingtaine, lorsqu’il a été courtisé par Québec solidaire, le Parti québécois et le Bloc québécois. Il souhaitait laisser retomber la poussière, gagner en maturité, faire autre chose — écrire un livre, tenir des chroniques à la radio — avant de plonger.

Nadeau-Dubois a choisi un parti qui offre aux Québécois un important virage à gauche. « Québec solidaire vise, à long terme, la socialisation des activités économiques », explique le programme, terminé ce printemps. Le document propose le développement accéléré des coopératives, la nationalisation des industries minières et forestières, ainsi qu’une nationalisation partielle des banques s’il s’avère trop compliqué de créer une banque d’État. « Une certaine place au secteur privé sera maintenue, particulièrement en ce qui a trait aux PME », peut-on lire.

Outre la gratuité scolaire jusqu’à la fin de l’université, QS prévoit la décriminalisation de toutes les drogues, la gratuité des transports publics et une semaine de travail de 32 heures pour tous (sans perte de salaire). QS permettrait la grève, mais pas le lock-out, et les entreprises devraient demander la permission au gouvernement avant de fermer une installation.

Printemps 2012. Le leader étudiant Gabriel Nadeau-Dubois galvanise ses troupes lors d’une manif à Montréal. (Photo : Graham Hughes / La Presse Canadienne)

Le Québec, déjà plus social-démocrate que le reste de l’Amérique du Nord, est-il prêt pour un tel virage ? « Le programme est une destination finale, un projet de société idéal. C’est ambitieux, mais tout ne sera pas dans notre plateforme électorale lors de la prochaine élection », dit Gabriel Nadeau-Dubois. À ceux qui soutiennent qu’un projet aussi tranché risque d’effaroucher des électeurs, surtout hors de Montréal, il répond : « Je ne crois pas que notre programme est effrayant. Je l’assume. »

L’ancien syndicaliste Réjean Parent, qui a dirigé la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) de 2003 à 2012, a fait la connaissance de Nadeau-Dubois en 2012, alors qu’il était mentor, avec les autres présidents des grandes centrales syndicales, des leaders étudiants dans leurs négociations avec le gouvernement. Il l’a ensuite croisé régulièrement. « C’est un super communicateur, l’un des plus doués que j’aie vus de ma vie. Il a une intelligence hors du commun, mais il a une vision un peu bucolique de la politique », dit-il.

« Ceux qui pensent que je vais tenter de recentrer QS pour gagner des votes sont à côté de la plaque ! Il faut que la gauche accepte de déranger. C’est comme ça qu’on va réussir à se démarquer. »

Le député a beau avoir « les valeurs à la bonne place », le programme de QS qu’il défend « manque de pragmatisme », ajoute le syndicaliste de 65 ans. « On est dans un système capitaliste. Les nationalisations à tout crin, c’est utopique. QS agit comme un groupuscule qui souhaite rester pur. La politique, c’est une affaire de compromis. »

Lise Ravary, chroniqueuse au Journal de Montréal, juge « très prévisible » l’ancien leader étudiant. « Taxons les riches, les banques et les paradis fiscaux et ce sera le bonheur ! Comme si c’était si simple. » Pendant deux ans, le matin, à la Première Chaîne de Radio-Canada, elle a débattu de divers sujets avec Gabriel Nadeau-Dubois. « Il a un charisme évident, une présence intense », souligne-t-elle, se demandant néanmoins s’il est trop rigide idéologiquement pour réussir en politique. « Il n’a aucune sagesse, mais il est certain d’en être rempli à ras bord. »

L’intellectuel GND a toutefois un côté pragmatique. Depuis quelques années, avec minutie, il a tissé une vaste toile de contacts internationaux auprès de partis bien campés à gauche afin d’apprendre de leurs expériences : positionnement, tactiques, façons d’inciter les électeurs à aller voter… Le nouveau député est convaincu que QS peut connaître du succès sans renoncer à des pans entiers de son programme.

« Ceux qui pensent que je vais tenter de recentrer QS pour gagner des votes sont à côté de la plaque ! Il faut que la gauche accepte de déranger. C’est comme ça qu’on va réussir à se démarquer. »

Les partis traditionnels sont en panne presque partout en Occident, incapables de susciter de l’espoir. Une portion grandissante de l’électorat, désabusée, reluque les mouvements qui assument leurs différences, qu’ils soient de droite ou de gauche, dit-il.

« Les gens cherchent une rupture, ils en ont assez des partis qui s’échangent le gouvernement depuis des décennies », affirme-t-il, en donnant l’exemple du chef du Parti travailliste britannique, Jeremy Corbyn, ressorti plus fort de la campagne électorale qui s’est achevée en juin. « Il a presque gagné en proposant la nationalisation des chemins de fer ! »

Fin juin 2015, une semaine avant le référendum sur la crise de la dette publique en Grèce, Gabriel Nadeau-Dubois s’est rendu à Athènes pour nouer des liens avec des responsables de Syriza, le parti au pouvoir du président Aléxis Tsípras.

La même année, le flamboyant Jean-Luc Mélenchon, chef du parti d’extrême gauche La France insoumise — qui a envoyé 19 députés à l’Assemblée législative française ce printemps —, a rencontré Gabriel Nadeau-Dubois lors d’une visite à Montréal. « Entre camarades, on se tutoie », a-t-il lancé au Québécois au début de leur souper. Après la victoire de GND dans Gouin, le 29 mai, Mélenchon l’a appelé pour le féliciter.

En 2016, Nadeau-Dubois s’est rendu à Bruxelles auprès du Parti du travail de Belgique. Le président de l’aile jeunesse, Charlie Le Paige, est devenu un ami.

À l’occasion de la dernière course démocrate, il a pris le chemin des États-Unis pour rencontrer le camp de Bernie Sanders. Lors de l’élection partielle, l’équipe de GND a d’ailleurs mis à l’épreuve l’une des stratégies de Sanders. Le 24 mai, 42 bénévoles répartis partout au Québec — jusqu’à Natashquan ! — ont appelé des résidants de Gouin afin de les inciter à voter pour le candidat de QS.

Un site Internet générait les noms et les numéros à appeler, avec quelques pistes de conversations. GND avait enregistré une vidéo pour expliquer la procédure aux bénévoles. Une force de frappe qu’il aurait été impossible de réunir dans un local électoral, avec autant de lignes téléphoniques. Près de 1 000 personnes ont été contactées en quelques heures.

L’opération vient toutefois avec un risque : les bénévoles étant chez eux, personne ne contrôle ce qu’ils disent aux électeurs. « C’est un lâcher-prise total. Il faut leur faire confiance », explique Julie Larose, directrice de la campagne. La démarche sera reproduite lors de l’élection générale dans certaines circonscriptions ciblées par le parti.

« Les gens veulent participer, mais pas nécessairement se rendre dans un local avec d’autres pour faire des appels, dit Gabriel Nadeau-Dubois. Les jeunes, surtout, cherchent des partis moins hiérarchisés qui valorisent l’autonomie et l’initiative individuelle. »

Bernie Sanders, dans le contexte américain, a insisté sur la puissance de l’action collective pour changer la trajectoire de la société. « Il y a une piste pour nous », dit en souriant Gabriel Nadeau-Dubois.