Bataille à quatre au Lac-Saint-Jean
Politique

Bataille à quatre au Lac-Saint-Jean

Les conservateurs veulent garder leur circonscription ; les libéraux, le NPD et le Bloc sont tous en position de la ravir. L’analyse de Karl Bélanger.

Deux poids lourds conservateurs qui s’en vont, deux situations fort différentes qui se présentent le 23 octobre, date où les électeurs de deux circonscriptions fédérales sont appelés aux urnes.

Il semble acquis que les conservateurs garderont leur château fort de Sturgeon River–Parkland, en Alberta, laissé vacant par la chef intérimaire Rona Ambrose. En 2015, cette dernière a reçu l’appui de 70 % des électeurs et une majorité de plus de 33 000 votes.

Mais la course s’annonce beaucoup plus excitante au Lac-Saint-Jean, après la démission de l’ex-ministre Denis Lebel, qui est devenu PDG du Conseil de l’industrie forestière du Québec.

Je connais bien cette circonscription, ayant moi-même été candidat pour le NPD lors d’une partielle en 1996. J’ai bien évidemment connu un succès foudroyant avec ma campagne, établissant des bases solides pour la vague orange de 2011 grâce à mes… 136 votes !

Plus sérieusement, au-delà de 20 ans plus tard, les quatre principaux partis politiques ont, sur papier, une véritable chance de l’emporter. Ils ont tous recueilli plus de 10 000 votes en 2015. L’expert en sondages Éric Grenier place d’ailleurs les quatre partis coude à coude, chaque formation pouvant compter sur plus ou moins le quart des électeurs comme appui potentiel.

La performance de chacun des partis pourrait nous donner un aperçu de la prochaine campagne fédérale au Québec, dans deux ans. Les candidats sont d’ailleurs déjà en campagne.

Rémy Leclerc, ancien conseiller municipal à Roberval, est le candidat du Parti conservateur. Bras droit de Denis Lebel dans le comté, il a dirigé les quatre campagnes fédérales de ce dernier. Il est aussi bien connu régionalement pour son implication dans la Traversée internationale du lac Saint-Jean et la Véloroute des Bleuets. Est-ce pour cela que personne n’a voulu se mesurer à lui pour porter les couleurs des bleus ?

Le Parti conservateur a des racines profondes dans la région. Durant les années 1980, le Sag-Lac était peint en bleu… jusqu’à l’arrivée du Bloc québécois. Denis Lebel a repris la circonscription de Roberval–Lac-Saint-Jean des mains du Bloc lors d’une complémentaire en 2007 avec 60 % des voix. Si le ministre a résisté facilement à la vague orange de 2011 avec 45 % des voix, la montée des libéraux en 2015 a fait chuter l’appui des conservateurs à 33 %, ce qui leur a presque coûté ce siège… aux mains du NPD !

Pour le nouveau chef conservateur Andrew Scheer, conserver la circonscription est un test important. Si Stephen Harper avait beaucoup de détracteurs au Québec, il avait aussi ses admirateurs. Scheer n’a ni l’un ni l’autre — il est toujours plutôt inconnu. Le dernier sondage de Campaign Research place son parti au quatrième rang au Québec avec 12 % des intentions de vote, une position sur laquelle s’accordent la grande majorité des sondeurs.

Scheer était de passage au Lac cet été : la Traversée internationale du lac Saint-Jean, le Festival des bières d’Alma, le Zoo de Saint-Félicien, Val-Jalbert, alouette ! Une défaite pourrait faire regretter à certains militants d’avoir choisi Scheer plutôt que Maxime Bernier, d’autant plus que le lieutenant québécois de Scheer, Alain Reyes, a mis la barre haute en déclarant que les conservateurs voulaient absolument conserver ce comté.

Gisèle Dallaire, psychologue industrielle de formation, représentera une fois encore le Nouveau Parti démocratique. Elle avait donné la frousse à Denis Lebel en 2015. Malgré les pertes d’appuis du NPD au Québec, elle a terminé avec moins de cinq points de retard le soir du vote.

Le NPD avait fait bonne figure dans la région d’Alma, alors que la force de Lebel était évidemment autour de Roberval. Il n’est donc pas surprenant de voir la candidate tenter de présenter l’élection comme une course à deux.

Le NPD entame toutefois cette partielle sans chef permanent. Thomas Mulcair était dans le comté lundi, mais le prochain chef n’aura au mieux que 22 jours, au pire une semaine, pour tenter d’influencer cette élection.

Les néo-démocrates, qui détiennent le comté voisin de Jonquière, doivent être compétitifs pour démontrer que, contrairement à ce que plusieurs croient, et malgré la faiblesse de leur organisation, la vague orange a permis de faire du NPD un acteur permanent au Québec. Pour l’instant, le NPD se maintient en deuxième place des sondages dans la province, tout juste devant le Bloc et les conservateurs, mais au moins 20 points derrière le Parti libéral.

Le Parti libéral du Canada mettra toute la gomme pour déloger les conservateurs et supplanter le NPD. Les stratèges libéraux savent qu’en 2019, ils perdront des sièges en Atlantique et dans les Prairies. Pour conserver leur majorité, ils miseront sur la stratégie de Justin Trudeau de faire des gains au Québec, la première cible étant les électeurs et les sièges néo-démocrates.

Un gain aux dépens des conservateurs de Lac-Saint-Jean, une circonscription que les  libéraux n’ont pas remportée depuis 1980, lancerait un message clair que la trudeaumanie 2.0 est au Québec pour y rester.

Afin de gagner, le PLC compte sur une recette éprouvée : un maire local populaire, soit Richard Hébert, maire de Dolbeau-Mistassini, qui a été préféré par les militants à l’ex-vice-chef du conseil de bande de Mashteuiatsh Marjolaine Étienne.

Jamais les électeurs de Lac-Saint-Jean n’ont envoyé de femme ou d’autochtone à Ottawa. Marjolaine Étienne représentait donc une candidature parfaite pour Justin Trudeau. Mais le réflexe libéral semble avoir été de choisir un homme blanc d’un certain âge, qui aurait plus de chances de l’emporter.

Pour préparer le terrain, les libéraux ont promené Justin Trudeau dans le coin de Roberval cet été, et le caucus présessionnel a été tenu à Alma à la fin du mois d’août. Chanceux, le candidat libéral pourra vanter les investissements du gouvernement dans la région, qui pleuvent par un heureux hasard depuis quelque temps : 13 millions pour améliorer les services Internet haute vitesse et le réseau cellulaire couvrant la route 155, qui relie la Mauricie au Saguenay–Lac-Saint-Jean ; subvention de 1,7 million pour le Trou de la fée à Desbiens ; prêt de 1 million à Nutrinor ; aide financière de 350 000 dollars à Systèmes Adex d’Hébertville-Station. Bref, l’argent coule à flots.

Quant au Bloc québécois, il vient de choisir le syndicaliste Marc Maltais. Le parti a détenu le comté pendant 13 ans, de 1991 à 2004. Son premier député bloquiste ? Un certain Lucien Bouchard ! C’est donc dire que Lac-Saint-Jean est véritablement le berceau du Bloc.

Il faut quand même rappeler que, d’emblée, la chef Martine Ouellet a déclaré qu’elle ne serait pas candidate. Trop loin de la maison, a-t-elle dit. La réalité, c’est que le Bloc connaît toujours des difficultés. Ramener Lac-Saint-Jean dans le giron bloquiste ne sera pas une mince tâche. Pour Martine Ouellet, renoncer à son siège à l’Assemblée nationale (ainsi qu’au salaire et aux ressources qui viennent avec) aurait été un jeu qui n’en aurait pas valu la chandelle.

Pourtant, la crise qui a secoué le petit caucus bloquiste au printemps démontre que les troupes souverainistes à Ottawa auraient bien besoin d’une chef à plein temps. Martine Ouellet demeure le meilleur atout du Bloc actuellement, mais elle évolue sur la mauvaise patinoire. L’élection complémentaire est donc une occasion ratée, qui envoie un très mauvais message : si même la chef du Bloc a eu peur de se présenter dans l’ancienne circonscription de Lucien Bouchard…

Le NPD aura un nouveau chef pour le sprint final. Les conservateurs vont défendre leur circonscription bec et ongles. Le Parti libéral a tout à gagner et prend les moyens pour le faire. Et le Bloc pourrait déjouer les pronostics.

Très rares sont les véritables courses à quatre. Les mordus de politique auront un automne de choix au Lac-Saint-Jean.