Dépenses abusives pour anciens PM?
Politique

Dépenses abusives pour anciens PM?

Pauline Marois a facturé 488 000 $ de dépenses aux contribuables en trois ans. Doit-on revoir les allocations accordées aux ex-premiers ministres après leur départ de la vie politique?

Selon des documents obtenus par Cogeco Nouvelles en vertu de la loi d’accès à l’information, l’ex-première ministre Pauline Marois n’y est pas allée de main morte dans ses dépenses d’après mandat. Pour la période comprise entre le 20 juin 2014 et le 31 août 2017, elle a compilé des factures totalisant 487 563 $.

Son prédécesseur Jean Charest avait facturé des dépenses de 464 993 $. Si on inclut les factures de Bernard Landry, d’avril 2007 à décembre 2008, l’État québécois a dépensé 1 100 086 $ pour défrayer les projets personnels de ses anciens premiers ministres.

Location de luxueux bureaux, embauche de personnel, honoraires professionnels, rédaction de mémoires, études controversées : les « ex » ont carte blanche et très peu de comptes à rendre.

« Il n’y a pas vraiment de règles formelles, indique la porte-parole du Conseil exécutif, Émilie Lord. On se fie aux ententes qui sont prises avec le nouveau gouvernement », indique-t-elle.

C’est lors de la rencontre de passation des pouvoirs, entre le premier ministre sortant et le premier ministre élu, que les règles sont établies. Dans le cas de Pauline Marois, la réunion s’est tenue le 16 avril 2014, à son bureau de l’édifice Honoré-Mercier, à Québec. C’est à ce moment que la première ministre sortante a fait part de ses demandes à son successeur, Philippe Couillard.

« Essentiellement, j’ai demandé que Mme Marois ait les mêmes privilèges qu’elle avait accordés à Jean Charest 18 mois plus tôt », indique Nicole Stafford, l’ex-cheffe de cabinet de Pauline Marois, qui était présente lors de la rencontre. Elle se souvient que l’ex-premier ministre libéral avait été beaucoup plus gourmand quand il a lui-même fait sa demande.

« Quand nous on est arrivé au pouvoir, c’est Dan Gagnier (l’ex-directeur de cabinet de Jean Charest) qui a fait les négociations, se souvient Mme Stafford. Ça a duré presque un an pour négocier tout ce qu’il voulait. Il voulait ceci, il ne voulait pas cela, c’était assez ardu et disons qu’avec un gouvernement minoritaire, on avait d’autres chats à fouetter. »

Pauline Marois a donc obtenu une allocation de dépenses maximale de 200 000 $ par année, en plus d’une protection rapprochée, avec garde du corps et chauffeur, pendant trois ans.

L’ex-première ministre a notamment déboursé 124 477 $ pour la location d’un luxueux bureau dans un immeuble historique du Vieux-Montréal, le 360 rue St-Jacques, situé à moins d’une minute de marche de sa résidence personnelle.

Cette somme est cependant largement inférieure à celle déboursée par Jean Charest durant les trois ans où il a pu bénéficier des largesses du Conseil exécutif. L’ex-premier ministre libéral louait alors une suite d’affaires au 1000 de la Gauchetière, à Montréal, pour la somme de 236 506 $, alors que son bureau d’avocat, McCarthy Tétrault, est situé quelques étages plus haut.

C’est au chapitre des services professionnels que Pauline Marois s’est démarquée. En plus de son personnel de bureau, l’ex-première ministre a accordé des contrats d’une valeur de 175 217 $ à sept personnes. Parmi celles-ci, François Plassoux, un ami personnel de la famille Marois-Blanchet, qui a obtenu des contrats d’une valeur de 50 194 $ en trois ans.

« M. Plassoux s’occupait du bureau, il déverrouillait la porte quand des invités s’y présentaient, indique Nicole Stafford. Il s’est aussi occupé de classer les archives personnelles de Mme Marois ».

Une somme de 15 850 $ a également été accordée à Dominique Payette pour la réalisation d’une étude controversée qui traitait de l’influence des radios de Québec dans le résultat de l’élection d’avril 2014.

De plus, l’ex-première ministre a déboursé 7000 $ pour qu’un ex-collaborateur, Claude Villeneuve, prépare huit textes, dont une lettre ouverte qui n’a jamais été publiée. « Quand tu regardes ce qui se donne dans l’industrie pour le même travail, je suis pas mal en-dessous du marché », affirme celui qui est maintenant chroniqueur pour le Journal de Montréal.

Et si on se fie à ses factures de télécommunications, les relevés de dépenses de Pauline Marois font état d’une somme de 26 228 $ sur trois ans. Et même si elle avait droit à une voiture et un chauffeur, elle a tout de même dépensé 5450 $ en « transport terrestre ».

Même si toutes ces dépenses sont endossées par le Conseil exécutif, il n’en demeure pas moins qu’elles irritent le député caquiste Éric Caire, qui les considère exagérées. « Ce qui est justifié, c’est qu’on assure leur sécurité, lance le député de La Peltrie. C’est un devoir sacré. Je peux comprendre aussi qu’au lendemain d’un départ à titre de premier ministre, il puisse y avoir encore des engagements à remplir et justifier l’embauche de personnel comme la gestion d’un agenda, par exemple ».

Mais pour le reste, M. Caire juge que les dépenses sont déraisonnables. « Je ne vois pas comment on peut justifier des budgets pour des premiers ministres qui ne sonts plus en fonction. »

Surtout qu’il n’y a pas vraiment de mécanisme de reddition de comptes. La liste des dépenses est incluse dans le livre des crédits du Conseil exécutif, mais les ex-premiers ministres n’ont pas à justifier chacune de leurs dépenses tant qu’ils restent à l’intérieur des budgets alloués.

« On ne va pas demander, par exemple, de justifier chaque rédaction de discours, proteste Mme Stafford. À ce moment-là, aussi bien faire ses choses seul. On peut décider, cependant, qu’on ne fait plus ça et quand un premier ministre termine son mandat, il s’en retourne chez lui en taxi ! »

Ce que souhaite le député Caire, ce sont davantage des modifications aux allocations. « Qu’il y ait une certaine transition on est d’accord avec ça, dit le député. Mais je pense qu’il y a une nette exagération et qu’il faut abolir ces budgets qui ne sont pas en lien avec la sécurité des anciens premiers ministres. »

En mai 2015, le premier ministre Philippe Couillard avait émis des réserves sur les dépenses de Jean Charest, et il avait promis de revoir les règles. En entrevue à la Presse canadienne, il avait dit voir un problème avec « la durée [des privilèges] et les coûts que cela entraîne. On veut ramener cela à un niveau plus raisonnable. » Deux ans plus tard, aucune décision n’a encore été prise.