Marc Garneau, nouveau lieutenant québécois… sans le titre !
Politique

Marc Garneau, nouveau lieutenant québécois… sans le titre !

Depuis les derniers mois, le ministre des Transports récupère les dossiers chauds, même s’ils n’ont rien à voir avec son ministère, explique Alec Castonguay.

À son arrivée au pouvoir, le premier ministre Justin Trudeau a rompu avec la tradition de nommer un lieutenant politique au Québec. Une décision qui lui a causé des ennuis en matière de communication dans la province depuis deux ans.

Est-il en train de contourner le problème en faisant du ministre des Transports, Marc Garneau, son nouveau lieutenant, sans le titre et les pouvoirs ? Les récents événements vont en ce sens.

La fin de semaine dernière, c’est Marc Garneau que le premier ministre a envoyé au front à Paris pour sauver le siège social montréalais de l’Agence mondiale antidopage. En août, il était le porteur de ballon fédéral lors de l’arrivée massive des demandeurs d’asile à la frontière. Deux dossiers qui n’ont rien à voir avec son ministère, mais tout à voir avec le fait qu’il soit un ministre du Québec qui parle français.

Dans la gestion médiatique de la controverse entourant le passage de l’ouragan Irma dans les Antilles, il a pris plus de place au Québec que ne l’implique son rôle de ministre des Transports. En juin, il était le porte-parole francophone lors du dévoilement de la nouvelle politique en matière de défense, pour aider son collègue, le ministre Harjit Sajjan, qui n’est pas bilingue.

Bref, il récupère les dossiers chauds comme un lieutenant le ferait.

Depuis que le gouvernement Trudeau a pris le pouvoir, à l’automne 2015, l’équipe libérale fédérale a souffert d’une absence médiatique au Québec. Le message d’Ottawa passait mal ou était nébuleux, faute de porte-parole capable de s’expliquer dans les médias. Il suffit de se rappeler la confusion entourant l’aide à Bombardier, qui a traîné en longueur. Ou encore, le faible poids médiatique des ministres fédéraux dans le débat sur la légalisation du cannabis, ce printemps, où les opposants à l’idée, au premier chef le gouvernement Couillard, ont pris toute la place. Ou même l’incapacité à expliquer pourquoi Toronto héritera du siège social de la nouvelle Banque de l’infrastructure du Canada, en lieu et place de Montréal.

« On a clairement un vacuum de visibilité au Québec. Notre point de vue est difficile à faire entendre », me disait un ministre fédéral en mai dernier (ministre qui n’était pas Marc Garneau… !). Les Québécois ont besoin de sentir que le gouvernement fédéral les comprend, et c’est plus simple d’y arriver quand un ministre québécois leur parle.

Après les élections de l’automne 2015, Trudeau et son équipe ne voulaient pas d’un lieutenant du Québec tout-puissant, qui joue le rôle d’organisateur en chef et de porte-parole du gouvernement. Auparavant, ce ministre approuvait toutes les nominations du fédéral au Québec, mettait son nez dans les subventions en région et décidait des candidats aux élections.

Un pouvoir énorme qui n’a pas toujours bien servi le parti, si on se souvient d’Alfonso Gagliano lors du scandale des commandites, ou du passage de Denis Coderre dans ce rôle, avant son saut à la mairie de Montréal. En 2009, Coderre avait utilisé son grand pouvoir médiatique pour quitter avec fracas son poste de lieutenant, accusant l’entourage « de Toronto » de Michael Ignatieff de diriger le parti au détriment du Québec. Une charge qui avait fait mal aux libéraux, et que Justin Trudeau, alors simple député, n’avait pas appréciée.

Le premier ministre et son équipe s’aperçoivent toutefois que si se passer d’un lieutenant au Québec semblait une bonne idée sur papier, en pratique, c’est difficile. En raison de sa langue et de ses débats particuliers, la province a un écosystème médiatique unique. Désigner un porte-parole québécois au Conseil des ministres lors des dossiers chauds, quelqu’un qui puisse donner des entrevues et servir de courroie de transmission avec le gouvernement du Québec, devenait impératif.

L’équipe de Trudeau aurait aimé que le départ de Stéphane Dion ouvre la porte à l’arrivée de l’ancienne ministre libérale provinciale Yolande James sur la scène fédérale. On la voyait comme une potentielle lieutenante au Québec sur le plan des communications, sans pour autant envisager de lui accorder les pouvoirs d’organisation et de nomination de ses prédécesseurs. Mais voilà, contre toute attente, elle a perdu l’investiture dans Saint-Laurent.

Depuis, Justin Trudeau se tourne vers Marc Garneau pour les enjeux nationaux ou montréalais, et vers le ministre Jean-Yves Duclos pour les sujets qui touchent la région de Québec. Avec Mathieu Bouchard, conseiller de Trudeau à Ottawa, ils forment le trio d’influence du fédéral dans la province. Ils sont les points de contact du gouvernement Couillard.

Le ministre du Commerce international, François-Philippe Champagne, qui était pressenti par le bureau du premier ministre pour jouer un plus grand rôle en matière de communication lorsqu’il a fait son entrée au Cabinet en janvier dernier, n’est pas encore suffisamment à l’aise hors des sujets à caractère économique pour prendre davantage de place médiatique.

Marc Garneau n’est pas un communicateur coloré comme l’était un Jean Lapierre ou comme l’est un Denis Coderre. « Il a le charisme d’une thermopompe », m’a déjà dit un observateur attentif de la politique. N’empêche, il a beau être plutôt terne, depuis que le premier ministre lui confie des dossiers délicats, il n’a pas échappé le ballon. À défaut d’être allumé, il est efficace.

Pas question cependant de lui accorder les pouvoirs d’organisateur en chef au Québec. Sur ce plan, Trudeau est inflexible : il ne va pas recréer de poste de lieutenant tout-puissant. De toute façon, Garneau n’est pas un gars de terrain. Il ne voit pas la politique sous l’angle stratégique et tactique, de sorte que lui confier plus de pouvoir serait une erreur.

Marc Garneau siège à quatre comités du Cabinet. Il préside celui des relations Canada-États-Unis, particulièrement critique ces temps-ci, et siège à celui du renseignement et de la gestion des urgences, ce qui est pratique quand le premier ministre l’envoie éteindre des feux devant les médias.

Garneau est devenu un pompier par défaut. Un lieutenant sans le titre et les pouvoirs. Dans les circonstances, c’est toutefois mieux que de laisser brûler la grange lors de chaque controverse. Son ascension est indéniable.

Le prochain député à surveiller sera Joël Lightbound, le député libéral fédéral de Louis-Hébert, à Québec. Même s’il n’est pas ministre (encore ?), il a été très visible lors de l’attentat à la mosquée de Québec, et il le sera de plus en plus dans le dossier de la légalisation de la marijuana. En haut lieu, on le perçoit comme une vedette montante.