La révolution Singh
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La révolution Singh

Pour que les électeurs voient l’homme et les politiques plutôt que le turban et la barbe, ils devront voir le nouveau chef sur toutes les tribunes. L’analyse de Karl Bélanger.

Après 15 mois d’une (trop longue) course au leadership, les membres du Nouveau Parti démocratique du Canada ont finalement donné au député provincial de l’Ontario Jagmeet Singh une victoire sans équivoque au premier tour de scrutin, laissant ses trois adversaires loin derrière.

Le huitième chef de l’histoire du NPD fait toutefois face à des défis bien différents de ses prédécesseurs. Dans le passé, les chefs néo-démocrates étaient soit résolument urbains (Mulcair, Layton, McDonough, Lewis), soit résolument ruraux (McLaughlin, Douglas). L’exception à la règle étant Ed Broadbent, député d’Oshawa, une circonscription très industrielle, et surtout très syndiquée — une base traditionnelle du NPD.

Dans le cas de Singh, le NPD se retrouve pour la première fois avec un chef provenant d’une ville-dortoir, soit Brampton, en banlieue de Toronto. Le plus important défi du nouveau chef est de réussir une percée dans le 905, référence à l’indicatif régional de la grande région de Toronto, tout en conservant les acquis au Québec.

C’est un pari qui pourrait rapporter gros. Mais s’il échoue, le NPD risque de tout perdre.

Le 905 est une région riche en sièges, où le NPD a toujours eu de la difficulté à percer. Les électeurs là-bas s’identifient fortement à la fameuse classe moyenne que tous les partis disent défendre. Elle compte beaucoup d’immigrants de première et de deuxième génération.

Au Canada, 33 circonscriptions sont composées de plus de 50 % de minorités visibles. Les deux tiers se trouvent dans le 905 — les autres, principalement dans la région de Vancouver. (Le Québec en compte une seule, celle de Saint-Laurent.)

Combinée avec le Lower Mainland (en banlieue de Vancouver), la région du 905 a permis à Stephen Harper de gagner une majorité en 2011, et aussi à Justin Trudeau de ramener les libéraux au pouvoir en 2015.

Ce sont les nouveaux membres et les donateurs de ces deux régions qui ont le plus contribué à faire élire Jagmeet Singh à la tête du NPD. Son arrivée change ainsi la donne, et offre au NPD la possibilité d’une percée dans ces territoires politiquement névralgiques.

D’ailleurs, les organisateurs libéraux sont nerveux face au potentiel de Singh dans ces banlieues suburbaines, alors que les conservateurs se frottent les mains en espérant qu’une remontée (substantielle, mais pas trop… !) du NPD leur permettra de reconquérir la région — et le pouvoir.

Jagmeet Singh comprend bien la réalité des électeurs de Mississauga et de Brampton. Le parti espère qu’il pourra les convaincre de voter orange, chose que ni Jack Layton ni Tom Mulcair ne sont parvenus à faire. Réussir ce tour de force serait une révolution géopolitique du même ordre que celle qui a mené à la vague orange au Québec en 2011.

Partout où Singh va, il crée l’événement. Le nouveau chef offre une image différente, cool, hip. Pour plusieurs, il est inspirant.

Malgré l’enthousiasme et les ralliements, une course au leadership laisse des traces. Et cette fois, c’est au Québec qu’elles sont le plus profondes.

Les inquiétudes émanant de l’aile québécoise du parti, publiquement et en privé, sont renforcées par la publication d’un sondage d’Angus Reid qui avance qu’un Québécois sur deux n’est pas prêt à voter pour un parti politique mené par un sikh qui porte le turban et le kirpan. (À l’échelle du pays, c’est un Canadien sur trois.)

En regardant de près, on constate qu’environ le quart des électeurs néo-démocrates de 2015 disent la même chose. Chez les électeurs bloquistes, la proportion grimpe à 73 %. Ce qui explique sans doute la sortie en règle de Martine Ouellet contre la montée de la « gauche religieuse »

Jagmeet Singh aura fort à faire pour combattre les préjugés. Afin d’amener les électeurs à voir l’homme et les politiques plutôt que le turban et la barbe, le nouveau chef devra être présent sur toutes les tribunes. Il devra travailler d’arrache-pied pour se faire connaître, et aller souvent sur le terrain, particulièrement au Québec, où le débat sur le port de signes religieux ostentatoires et autres accommodements fait toujours rage, plus d’une décennie après le fameux « code de vie » de la petite municipalité d’Hérouxville.

Les flots ne seront pas faciles à naviguer. Déjà, il a fait un pas de côté concernant la loi 62 sur la neutralité religieuse.

Il faut dire que Singh a des atouts. Tout au long de la course au leadership, à l’image de sa carrière en politique provinciale, sa capacité à enthousiasmer le public a joué en sa faveur. Lorsque Singh entre dans une salle, les gens veulent lui parler, le toucher, se faire prendre en photos avec lui, pour ensuite les partager sur les réseaux sociaux.

Partout où Singh va, il crée l’événement. Le nouveau chef offre une image différente, cool, hip. Pour plusieurs, il est inspirant. C’est le genre de combinaison dont la plupart des politiciens rêvent, le genre de charisme naturel qui a fait des miracles pour Justin Trudeau.

Sa victoire à la tête du NPD confirme son statut de star, une capacité d’attraction qui lui a permis de bâtir l’organisation la plus forte parmi tous les aspirants à la direction. Il lui reste à exporter la formule hors de l’univers néo-démocrate, vers celui de l’électeur ordinaire.

Dépourvu d’un siège aux Communes, Singh a par ailleurs envoyé un signal fort au Québec et au caucus québécois en nommant son ex-adversaire Guy Caron comme chef parlementaire. Si Caron a terminé bon dernier lors du scrutin, il a tout de même remporté un succès d’estime pour sa plateforme recherchée, résolument progressiste, mais avec une dose appréciable de pragmatisme. Plusieurs ténors du NDP, dont l’ex-chef du parti Alexa McDonough, l’ont appuyé. Économiste, Guy Caron tiendra sans doute la barre convenablement face à Justin Trudeau lors de la période de questions.

Il demeure que les résultats de Guy Caron lors du scrutin ont été décevants. Le député n’est pas parvenu à passer le cap des 10 % chez les membres du NPD. Sa base régionale québécoise était tout simplement trop faible pour avoir une influence importante — tout en minant son message principal à l’égard des membres du ROC, à savoir que lui seul pouvait reconstruire le parti au Québec.

Force est de constater que Caron n’a pas réussi à démontrer sa capacité d’organisateur, parce qu’il n’a pas été à la hauteur pendant la course. En ce sens, il serait judicieux pour Singh de réserver les travaux parlementaires à Caron, et d’offrir à Alexandre Boulerice de continuer de servir comme lieutenant québécois. Avec beaucoup de temps de glace pour les deux, il s’agirait d’une combinaison gagnante pour le NPD au Québec.

Singh doit trouver les bonnes personnes pour pourvoir les postes clés au quartier général du parti et sur la Colline. Ce ne sera pas — et ne devrait pas être — automatiquement son équipe de campagne.

Selon mes informations, Singh est en train de mettre sur pied deux comités consultatifs, l’un pour l’ensemble du pays, et l’autre spécialement pour le Québec, afin de le conseiller en début de règne et d’amorcer la planification électorale. Une planification qui devrait être basée sur la croissance, ce qui est une bonne chose.

Au haut de la liste, le parti visera une percée dans les banlieues suburbaines de Toronto et de Vancouver. Mais cette croissance ne peut se faire au détriment de la tête de pont québécoise du NPD.

Il reste que l’arrivée de Singh à la tête du parti apporte un vent de fraîcheur dans les troupes néo-démocrates à Ottawa et partout au pays, même au Québec, malgré de gros bémols. Déjà, on peut sentir un changement de ton et d’attitude. Les députés parlent avec plus de confiance, les militants se réjouissent et les yeux sont tournés vers 2019. Il était temps.

En dépit de l’abnégation de Thomas Mulcair, qui a accepté de continuer de servir le NPD comme chef jusqu’à la fin de la course, le parti fait du surplace depuis l’élection de 2015. La morosité qui s’est installée après la défaite crève-cœur — le NPD passant d’opposition officielle à troisième parti à la Chambre des communes — a paralysé les troupes sur les plans de l’organisation, du financement et de la visibilité.

Le long purgatoire imposé par le conseil fédéral du parti pour remplacer Mulcair n’a pas aidé. Sans chef permanent, le NPD a été éclipsé par l’arrivée d’Andrew Scheer à la tête du Parti conservateur, ce qui n’est pas peu dire. Les conservateurs ont profité des bourdes du gouvernement de Justin Trudeau et rivalisent maintenant avec le Parti libéral dans les sondages, se retrouvant nez à nez ou même devant, une première depuis l’élection du nouveau chef conservateur.

L’élection de Singh change la donne. De Mulcair, il hérite du deuxième caucus de néo-démocrates en importance jamais envoyé à Ottawa, avec 44 députés, dont 16 au Québec. Le NPD se maintient entre 15 % et 20 % des intentions de vote depuis la mi-juillet.

Cependant, Singh hérite aussi d’une dette de cinq millions de dollars et d’une organisation en désarroi. La longueur de la course ne lui laisse maintenant que deux ans pour rétablir la situation.

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Karl Bélanger est un ex-directeur national du NPD et le président de la Fondation Douglas-Coldwell.