Que reste-t-il de Lester B. Pearson ?
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Que reste-t-il de Lester B. Pearson ?

Il y a 60 ans, le prix Nobel de la paix était attribué à Lester B. Pearson pour son travail accompli lors de la crise de Suez. Quel est l’héritage du père des Casques bleus ? Le point de vue de Jocelyn Coulon.

Le 14 octobre 1957, Lester B. Pearson, alors ministre des Affaires étrangères, reçoit un appel téléphonique inoubliable. Au bout du fil, un journaliste de la Presse Canadienne lui annonce qu’on lui a attribué le prix Nobel de la paix.

Lester B. Pearson montre sa médaille du comité Nobel, reçue à Oslo en décembre 1957. (Photo : Associated Press)

Le comité Nobel reconnaît ainsi la valeur du travail accompli par l’homme politique canadien lors de la crise de Suez. Il estime que le règlement de la crise « fut une victoire pour l’ONU et pour l’homme qui a contribué plus que quiconque à sauver le monde à cette époque ». Sauver le monde ? Pearson dira qu’il n’a fait que son travail.

Un an auparavant, en novembre 1956, le monde est au bord du gouffre. En Égypte, le président Nasser nationalise le canal de Suez, ce qui provoque l’intervention militaire des « propriétaires », la France et la Grande-Bretagne, en collaboration avec Israël. L’Union soviétique menace de recourir aux armes nucléaires si les agresseurs ne se retirent pas. Au même moment, l’armée soviétique entre en Hongrie pour mettre fin à une tentative de démocratisation. La tension est extrême. Si personne ne peut rien pour la Hongrie, satellite de Moscou, les projecteurs sont tournés vers l’Égypte. La diplomatie internationale cherche une solution pour sauver la face de tous les protagonistes et ramener le calme.

Pearson entre en scène. Il saisit l’occasion et celle-ci n’est pas banale. Le camp occidental est divisé au sujet de Suez. Les États-Unis condamnent les agresseurs de l’Égypte. Que peut faire le Canada par rapport aux deux mères patries ? La solidarité ne tient plus.

Le Canada profite de la tension entre Américains et Européens pour suggérer un cessez-le-feu et le déploiement d’une force d’interposition de l’ONU, en attendant de trouver une solution politique. L’Assemblée générale accepte la proposition et crée la Force d’urgence des Nations unies, première mission de maintien de la paix composée de Casques bleus, dont le commandement est confié à un général canadien.

La grande idée de Pearson sauve la paix. Elle connaît un succès inégalé. La première mission de paix est essentiellement composée de militaires dont la tâche est de patrouiller dans une zone tampon entre belligérants. Elle agit selon trois principes immuables : le consentement des parties à son déploiement ; l’impartialité ; le recours à la force limité à la légitime défense des Casques bleus. Toutes les missions de paix de l’ONU jusqu’en 1989 sont formatées selon ces paramètres.

La chute du mur de Berlin et l’écroulement du communisme en 1989-1991 modifient le paysage politique international. Les retombées en matière d’évolution du maintien de la paix sont considérables. Si les conflits entre États se font rares, les conflits à l’intérieur de ceux-ci se multiplient. S’ensuivent guerres civiles et effondrement du pouvoir et des institutions, ce qui requiert une intervention d’un type nouveau : les missions de l’ONU sont alors dotées de piliers militaire, policier et civil mandatés et équipés pour maintenir la paix, pour l’imposer par la force en certaines occasions ou pour la consolider grâce aux outils économiques, sociaux, politiques et humanitaires fournis par la communauté internationale.

Les missions de paix révolutionnent la gouvernance d’après-conflit. En Namibie, au Cambodge, au Timor oriental, au Kosovo, les Casques bleus, appuyés par des milliers de fonctionnaires civils internationaux, instaurent une gouvernance temporaire afin de rebâtir ces pays et de leur permettre de revenir au sein de la communauté internationale. Jamais Pearson n’aurait pu croire que son idée irait si loin. Elle connaîtra pourtant un autre rebondissement inattendu !

Non seulement les Casques bleus de l’ONU interviennent dans les conflits et reconstruisent des États, mais ils donnent l’exemple. L’OTAN, l’Union européenne, l’Union africaine et une dizaine d’autres organisations internationales et regroupements régionaux emboîtent le pas et créent leurs propres forces de maintien de la paix. Pourquoi ? La raison est simple : si le maintien de la paix est devenu si populaire comme outil de prévention, de gestion ou de règlement des conflits, c’est qu’il produit des résultats positifs mesurables et quantifiables.

Il y a une dizaine d’années, deux études de la Rand Corporation ont comparé huit missions menées par les États-Unis et huit par l’ONU. Elles tirent des enseignements de ces interventions sur la base du nombre de militaires et de policiers déployés, de l’assistance économique, de la durée de l’intervention et des objectifs fixés.

Les conclusions sont limpides : sur les huit situations gérées par l’ONU, sept sont pacifiées ; sur les huit situations gérées par les États-Unis, quatre sont pacifiées. Une étude semblable menée aujourd’hui arriverait aux mêmes conclusions.

En 1956, quelque 6 000 Casques bleus étaient déployés dans la zone du canal de Suez. À l’heure actuelle, le maintien de la paix, ce sont 15 missions de l’ONU et plus de 100 000 Casques bleus, ainsi qu’une vingtaine de missions hors ONU et presque 50 000 gardiens de la paix.

Mais pour le Canada, en août, les derniers chiffres de l’ONU indiquaient qu’il y avait 73 militaires et policiers en mission. C’est la pire performance de son histoire.

Quel est l’avenir du maintien de la paix ? Il est aussi prévisible qu’inattendu. La diplomatie internationale aura toujours besoin des Casques bleus. Ils sont devenus un outil essentiel dans la résolution des conflits. En même temps, ils peuvent servir dans des contextes nouveaux, comme l’a montré leur évolution depuis une soixantaine d’années.

Dans son essai intitulé Affirmation identitaire du Canada, le politologue Jean-François Caron analyse les nouvelles possibilités d’affirmation identitaire qui s’offrent au Canada dans le contexte des opérations de paix actuelles. Celles-ci devant affronter des conflits ethniques et culturels, il suggère un nouveau rôle pour le Canada et les nations qui ont élaboré un art du vivre-ensemble. En somme, le Canada pourrait faire de l’aménagement du pluralisme ethnoculturel son créneau privilégié dans le cadre des missions de paix.

Est-il possible pour l’ONU de mettre des Casques bleus au service de la reconstruction politique de sociétés aux prises avec de fortes tensions ethnoculturelles ?

En tout cas, pour Pearson, impossible n’était ni français ni anglais.

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Jocelyn Coulon est chercheur au CÉRIUM de l’Université de Montréal. Il a publié le Dictionnaire mondial des opérations de paix : 1948-2016, Athéna éditions.