Quelle réconciliation ?
PolitiqueChronique de Chantal Hébert

Quelle réconciliation ?

« De plus en plus de leaders et de militants autochtones se demandent s’il y a une réelle volonté politique au-delà des bonnes paroles de Justin Trudeau. »

Alors que son gouvernement arrive à mi-mandat et qu’il a de moins en moins droit à l’erreur, le premier ministre Justin Trudeau a dépêché le mois dernier une des étoiles de son Cabinet, la ministre Jane Philpott, sur le front autochtone.

Quelques semaines plus tard, M. Trudeau consacrait l’essentiel d’un discours prononcé aux Nations unies à un mea culpa pour le traitement réservé par le Canada aux peuples autochtones. Dans le passé, aucun chef de gouvernement canadien n’avait tenu ce genre de discours sur une telle tribune.

Il y a eu d’autres premières depuis l’arrivée des libéraux au pouvoir à Ottawa. Lors de la formation de son Cabinet, il y a deux ans, le premier ministre a donné à la députée autochtone Jody Wilson-Raybould le poste névralgique de ministre de la Justice. Et il a bien l’intention de nommer un ou une juge autochtone à la Cour suprême du Canada.

Justin Trudeau a également placé au Sénat des personnages susceptibles de pousser dans le dos de son gouvernement, comme le juge à la retraite Murray Sinclair, qui a présidé la Commission de vérité et réconciliation sur les pensionnats autochtones.

De mémoire d’observateur politique, aucun premier ministre canadien n’a investi autant de capital dans le dossier — électoralement ingrat — de la réconciliation avec les Premières Nations.

Pour autant, les résultats ne sont pas au rendez-vous. Une succession de crises internes ont plombé la crédibilité de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, un projet phare de Justin Trudeau.

En dépit du mea culpa du premier ministre, son gouvernement n’a toujours pas satisfait aux exigences du Tribunal canadien des droits de la personne, qui l’a sommé, il y a déjà un an et demi, de mettre fin au sous-financement chronique des services d’aide à l’enfance destinés aux petits autochtones.

Ces jours-ci, de plus en plus de leaders et de militants autochtones se demandent s’il y a une réelle volonté politique au-delà des bonnes paroles de Justin Trudeau.

Normalement, quand un premier ministre décide de piloter personnellement un dossier, la bureaucratie fédérale en prend acte et s’active en conséquence. Mais dans le cas du projet de réconciliation avec les autochtones, force est de constater que la machine n’a pas suivi ou l’a fait au ralenti.

Des membres de l’Enquête nationale ont témoigné que les embûches bureaucratiques se sont multipliées sur leur passage. En décidant au début de l’automne de scinder le ministère des Affaires autochtones et du Nord en le confiant à deux ministres, Justin Trudeau a implicitement reconnu que la culture d’entreprise de l’appareil fédéral faisait obstacle à son projet d’assainir la relation entre Ottawa et les autochtones.

De mémoire, la commission d’enquête sur les exactions commises par les troupes canadiennes en Somalie pendant les années 1990 a été la dernière à connaître un parcours du combattant s’apparentant à celui de l’Enquête nationale sur les filles et les femmes autochtones. Le premier ministre Jean Chrétien avait fini par mettre fin unilatéralement aux travaux de la Commission.

À l’époque, l’état-major des Forces armées et le ministère de la Défense nationale n’étaient pas emballés par l’idée de laver leur linge sale en public. Les fonctionnaires affectés aux affaires indiennes et les corps policiers le sont-ils davantage pour ce qui est de l’enquête chargée de faire la lumière sur la disparition ou la mort violente de centaines de femmes autochtones ?

Deux ans après l’arrivée au pouvoir de Justin Trudeau, on continue de parler d’une nécessaire réconciliation avec les peuples autochtones sans jamais avoir la certitude que les parties en cause s’entendent sur ce en quoi cette réconciliation consisterait.

Dans cette opération, les plus grands risques ne sont pas forcément électoraux.

En faisant des gestes importants mais essentiellement symboliques qui frappent l’imaginaire de l’électorat canadien sans pour autant changer fondamentalement la réalité que vivent les autochtones, le gouvernement Trudeau s’expose à ce que l’écart entre les attentes déçues des Premières Nations et l’ouverture de l’opinion publique à leur égard se creuse encore davantage.

On pourrait alors assister à un durcissement des positions des uns et des autres et, à terme, à un désengagement du front autochtone comparable à celui qui a ponctué les échecs constitutionnels à répétition du premier ministre Brian Mulroney dans le dossier Québec-Canada.

En matière de réconciliation, la persévérance n’a jamais été la principale caractéristique de la classe politique canadienne. Les rendez-vous manqués Canada-Québec en témoignent.