Une question de multiculturalisme ?
PolitiqueChronique de Chantal Hébert

Une question de multiculturalisme ?

« En matière d’accommodements accordés aux minorités, l’opinion publique du reste du Canada n’est pas plus monolithique que celle du Québec. »

Lorsque le chef du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario, Patrick Brown, s’est insurgé sur Twitter contre les dispositions de la loi 62 qui prescrivent que les services publics au Québec soient offerts et reçus à visage découvert, il a encaissé une volée de bois vert dans les médias sociaux.

Des dizaines d’abonnés qui se disaient électeurs ontariens ont prévenu que le parti de M. Brown ne devrait plus compter sur leur vote au scrutin provincial du printemps prochain.  Beaucoup ont reproché à cet ex-député fédéral de trahir un idéal qu’il a défendu dans le passé. On a ressorti des vieux tiroirs des publicités électorales de 2015 qui saluaient, en anglais, la promesse de l’ancien premier ministre Stephen Harper d’interdire les niqabs lors de la prestation du serment de citoyenneté canadienne.

En matière d’accommodements accordés aux minorités en général et à la minorité musulmane en particulier, l’opinion publique du reste du Canada n’est pas plus monolithique que celle du Québec. À l’époque de la charte de la laïcité du Parti québécois, des sondages avaient d’ailleurs montré que le projet comptait davantage d’adeptes au sein de la population du ROC que parmi sa classe politique. Le gouvernement de Stephen Harper, tout comme celui aujourd’hui de Justin Trudeau, n’avait pas pour autant écarté l’hypothèse de contester la charte devant les tribunaux.

Quand une initiative québécoise est la cible de tirs nourris dans le reste du Canada, on a tendance à imputer la réaction à un certain courant anti-Québec. Mais dans le cas de la loi 62, des alliés naturels du gouvernement Couillard sont montés aux barricades contre celle-ci. Il faut se lever de très bonne heure pour accuser la première ministre néo-démocrate albertaine, Rachel Notley, et sa collègue libérale ontarienne, Kathleen Wynne, de sympathiser avec les femmes musulmanes qui portent niqab ou burqa par manque de convictions féministes.

L’adhésion de la frange progressiste de la classe politique du reste du Canada au multiculturalisme est-elle à la source de son indignation face à la loi 62, comme le soutiennent bien des commentateurs québécois ?

À lire ce qui s’écrit en français au Québec, on pourrait croire que les élus du reste du pays vouent un véritable culte au multiculturalisme instauré sous le règne de Pierre Elliott Trudeau. Expérience faite au quotidien, le Québec est, de loin, l’endroit au Canada où il en est le plus souvent question, et c’est presque toujours pour en parler en mal.

S’il fallait nommer une pièce de l’héritage trudeauiste qui fait figure de politique phare, partout au pays, ce serait plutôt la charte des droits et libertés. Bon nombre de Québécois comptent parmi ses adeptes.

Advenant que la loi 62 soit déboutée par les tribunaux, ce ne serait pas au nom du multiculturalisme à la canadienne, mais bien parce qu’elle contrevient aux chartes du Canada… et du Québec.

Les droits garantis par ces chartes au chapitre de la liberté d’expression ou de religion ne sont pas absolus. Les juges peuvent conclure que des entorses sont justifiées dans la mesure où elles constituent une limite raisonnable aux droits individuels au nom de l’intérêt supérieur d’une collectivité.

Mais peu de constitutionnalistes croient qu’interdire à des femmes l’accès à un autobus ou à un métro parce qu’elles portent un niqab ou une burqa est un moyen raisonnable pour affirmer le caractère laïque d’une société ou assurer sa sécurité publique.

Le premier ministre, Philippe Couillard, prédit pourtant que la loi 62 passera l’incontournable test des tribunaux. À l’époque de la charte péquiste de la laïcité, les ténors du gouvernement Marois avaient offert le même genre d’assurances.

Dans les faits, ni l’un ni l’autre de ces gouvernements n’a fourni d’avis juridiques à l’appui de son projet. La commission québécoise des droits de la personne les a tous deux prévenus qu’ils fonçaient vraisemblablement dans un mur.

Le premier ministre Couillard aurait pu dissiper le flou juridique qui entoure aussi bien la loi 62 que les solutions de rechange avancées par les principaux partis d’opposition pour affirmer la neutralité religieuse de l’État québécois en sollicitant l’avis de la Cour d’appel du Québec. Ce faisant, il aurait contribué à éclairer le débat non seulement au Québec, mais également dans le reste du Canada. Comme Pauline Marois avant lui, M. Couillard a plutôt opté pour avancer à l’aveugle.