Conseils avisés pour ne pas gaspiller un surplus historique
PolitiqueLe blogue de Marc-Nicolas Kobrynsky

Conseils avisés pour ne pas gaspiller un surplus historique

Les millions réinvestis en santé et en éducation auront-ils vraiment un effet ? Notre collaborateur Marc-Nicolas Kobrynsky constate que l’argent est encore en voie d’être dépensé… sans plans ni cibles.

Il faut se parler d’argent.

Mardi, la mise à jour budgétaire a permis d’apprendre que le Québec avait amassé la coquette somme de 4,36 milliards de dollars en surplus budgétaire — en comptant l’argent versé au Fonds des générations —, le plus important surplus de l’histoire du Québec.

Quelle que soit notre opinion sur la méthode par laquelle il y est arrivé, ce surplus existe et le gouvernement procédera à un réinvestissement.

Mais est-il véritablement outillé pour le faire avec succès ?

De 2000 à 2012, le ministère de la Justice a dépensé près de 40 millions pour se doter d’une plateforme informatique. En 2012, le projet a été abandonné, devant l’échec persistant de la solution avancée.

En décembre 2016, le ministre de la Santé a débloqué 100 millions additionnels pour faire baisser le temps d’attente dans les urgences. En avril 2017, il a reconnu que l’argent n’avait pas eu de répercussions.

Jeudi, la vérificatrice générale a révélé que le programme d’accueil et de francisation des immigrants, qui dispose d’un budget annuel de 75 millions, était un échec. Le taux de succès est famélique, avec 9 % à l’oral et 5 % à l’écrit.

Les annonces des gouvernements brandissent toujours les sommes d’argent engagées, mais jamais ceux-ci ne font mention de ce qu’ils souhaitent atteindre comme objectifs. Et pourtant, comme les exemples cités précédemment le montrent, c’est loin d’être un gage de succès.

L’argent n’est pas le problème. C’est le cadre dans lequel il est investi. Le problème, ce sont des ministères sans vision ni plans stratégiques, sans cibles et sans résultats, qui investissent sans but précis et sans contrôle.

Prenons l’exemple de l’Éducation. Fort du surplus, le gouvernement souhaite y réinvestir 337 millions, dont 212 millions pour l’embauche d’orthopédagogues et d’orthophonistes au primaire et 125 millions pour améliorer la qualité des services de garde.

Prises ainsi, ce sont de bonnes nouvelles. Qui peut vraiment s’opposer à plus de ressources pour nos enfants ?

Mais quand on creuse un peu, on est en droit de se poser de sérieuses questions. Le rapport annuel 2016-2017 du ministère de l’Éducation, qui vient d’être déposé, montre qu’il n’avait toujours pas de plan stratégique pour cette période. Outre d’augmenter le taux de diplomation à 80 %, le ministère n’a pas de cibles et présente plutôt une liste de dépenses et de statistiques.

Je ne veux pas jouer au pisse-vinaigre, mais s’il n’y a pas de mesures de la qualité dans les services de garde, comment pourra-t-on savoir si la rondelette somme de 125 millions a été d’une quelconque utilité ?

Pour l’embauche des orthopédagogues et orthophonistes, les mêmes questions se posent. Veut-on améliorer le service ou répondre à un besoin non comblé ? Pourquoi 500 et non pas 638 ? Ou 347 ? Quels objectifs veut-on atteindre ? Le ministère n’a aucune cible pour les élèves du primaire, tant en matière de décrochage que du nombre d’enfants en difficulté ou recalés, ou encore sur la qualité d’éducation. Bref, on navigue à vue.

Le ministère de l’Éducation, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, mesure sa réussite à l’effort — l’argent dépensé — plutôt qu’aux résultats. Dans les faits, il est probable que la population ne saura jamais vraiment dans quel but cet argent sera dépensé et s’il aura vraiment eu un effet positif à long terme.

Ce n’est pas une situation qui semble inquiéter le premier ministre, Philippe Couillard. Le mois dernier, lorsqu’il a été interrogé sur l’absence de plan stratégique à jour dans plusieurs ministères, comme il a été révélé dans mon Rapport sur la performance des ministères, il a répondu : « Moi, je suis assez content que mes collègues utilisent leur fonction publique avec laquelle ils travaillent pour autre chose que produire des documents… »

En liant les plans stratégiques, les cibles et les résultats à une opération de paperasserie bureaucratique, M. Couillard indique à ses ministres et à l’ensemble de l’appareil gouvernemental que la rigueur de gestion, la transparence et la reddition de comptes ne sont pas une priorité.

Sans mesures, le gouvernement peut affirmer que tout va toujours bien, quitte à « prendre très au sérieux » toute preuve du contraire. C’est le beurre et l’argent du beurre.

Ce surplus, obtenu grâce à l’alignement exceptionnel de plusieurs astres économiques et au prix de bien des souffrances dans les services donnés par l’État, est une occasion qui ne reviendra pas de sitôt. Investi de façon rigoureuse, il pourrait corriger des lacunes structurelles dans les services à la population et avoir des effets positifs pour l’ensemble du Québec.

Mais investi business as usual, ce sera un immense gaspillage.