L'irrésistible montée de la CAQ
Politique

L’irrésistible montée de la CAQ

Les gains dans les sondages sont considérables depuis un an pour la formation de François Legault. Notre collaborateur Philippe J. Fournier analyse cette progression.

Le dernier sondage de la maison Léger publié samedi dernier dans Le Devoir aura confirmé quelques tendances qui se dessinent graduellement depuis le printemps 2017 :

  1. Le Parti québécois et Jean-François Lisée glissent graduellement dans les intentions de vote ;
  2.  Les libéraux demeurent à peine au-dessus de leur plancher de 30 % ;
  3. La CAQ semble reprendre la plupart des points échappés par le PQ.

Certes, au printemps dernier, alors que Gabriel Nadeau-Dubois venait de se joindre à Québec solidaire — il a remporté la circonscription de Gouin lors d’une élection partielle en mai —, les premiers signes d’une glissade péquiste semblaient être corrélés avec une montée des appuis à QS.

D’ailleurs, deux sondages du mois de mai plaçaient le PQ troisième dans les intentions de vote, derrière le PLQ et la CAQ, pour la première fois depuis l’élection générale de 2014. Toutefois, les chiffres du PQ et de QS ont reculé à l’automne et la CAQ semble en être la seule bénéficiaire.

D’abord, jetons un bref coup d’œil aux nouveaux chiffres publiés la fin de semaine dernière :

Quelques observations :

  • La Coalition Avenir Québec est maintenant confortablement en tête des intentions de vote avec 36 % au niveau national, selon ce sondage. Il s’agit du deuxième sondage de suite de Léger–Le Devoir où la CAQ est en tête. Ces nouveaux points gagnés semblent venir de la baisse du PQ.
  • De son côté, le Parti libéral du Québec retourne à son niveau de croisière avec 32 % des intentions de vote. Les appuis au PLQ sont incroyablement stables : depuis avril 2017, tous les sondages publiés par Mainstreet, Léger et Ipsos ont mesuré des appuis situés entre 29 % et 33 % aux libéraux.
  • C’est une tout autre histoire pour le Parti québécois : ce dernier coup de sonde de Léger ne lui accorde que 19 % des intentions de vote, contre 20 % en octobre et 22 % en août. L’hiver dernier, la moyenne des sondages lui accordait près de 30 % d’appuis, tout juste derrière le PLQ. Avec de tels chiffres, toutes les circonscriptions actuellement détenues par les péquistes seraient en danger — à l’exception des circonscriptions du Bas-Saint-Laurent et de celle de Marie-Victorin, sur la Rive-Sud, près de Montréal.
  • Finalement, selon ce coup de sonde, Québec solidaire retourne presque à son niveau pré-Nadeau-Dubois avec 11 % des intentions de vote. La moyenne des sondages des derniers mois indique toujours que QS ferait des gains par rapport à son résultat de 2014, mais nous sommes bien loin d’une « vague orange » au niveau provincial.

Considérez la figure suivante : les courbes indiquées se calculent avec une moyenne pondérée de six mois de sondage. Les sondages sont pondérés selon la taille de leurs échantillons et selon la date de prise de sonde. Évidemment, les sondages plus récents possèdent une pondération plus importante.

Commençons avec les moyennes à l’échelle provinciale :


L’objectif de cette méthode est d’amortir les fluctuations normales des sondages afin d’obtenir une moyenne du vote populaire à l’intérieur d’un écart raisonnable. Les barres verticales à la gauche des valeurs numériques indiquent les écarts types pondérés des moyennes. Plus les valeurs d’un parti oscillent d’un sondage à l’autre, plus ces barres s’élargissent.

Nous pouvons d’ailleurs remarquer la vaste étendue de l’incertitude caquiste. En effet, comme les derniers sondages Léger ont mesuré des appuis irréguliers à la CAQ, le modèle considère cette moyenne comme plus incertaine. Si d’autres sondages venaient confirmer les chiffres de Léger dans les prochains mois, la barre d’incertitude caquiste rétrécirait.

Comme nous pouvons le constater, les deux derniers sondages Léger propulsent la Coalition Avenir Québec à une égalité statistique avec le PLQ. Au cours de 2017, la moyenne de la CAQ sera passée d’environ 24 % à 31 %. C’est un gain considérable pour un parti qui peut maintenant rêver au pouvoir. Ce n’était pas le cas en décembre 2016.

Le Parti libéral du Québec aura perdu quelques plumes en 2017, mais sa base électorale demeure solide. Jusqu’aux deux derniers sondages Léger d’octobre et de décembre, même le plancher du PLQ se maintenait au-dessus du plafond de ses rivaux. La CAQ semble maintenant avoir réussi à s’élever au-dessus du plancher du PLQ.

De son côté, le Parti québécois entre dans une (autre) année cruciale de son histoire. Dans un sondage Léger–Le Devoir il y a 12 mois, le PQ trônait, avec le PLQ, en tête des intentions de vote. La moyenne des sondages pour le PQ a donc chuté d’environ huit points au cours de 2017. C’est considérable. Si cette glissade devait se maintenir, les électeurs péquistes craindraient sans doute des résultats cauchemardesques similaires à ceux de l’élection fédérale de 2011, où le Bloc québécois fut virtuellement rayé de la carte.

En fait, la glissade du PQ en 2017 se fait en deux temps : 1) au printemps, au profit de QS ; puis 2) à l’automne, au profit de la CAQ.

Au printemps, l’explication semble directe : Gabriel Nadeau-Dubois se joint à Québec solidaire et, rapidement, QS fait un bond énorme d’environ six ou sept points aux dépens du PQ. De plus, en avril et en mai, alors que Jean-François Lisée tentait de négocier publiquement une entente de « convergence souverainiste » avec QS, il est probable que des électeurs péquistes plus à droite du spectre politique aient décidé de quitter le navire du PQ pour se joindre à la CAQ.

À l’automne, les causes de la baisse du Parti québécois sont plus nébuleuses : à tort ou à raison, l’élection partielle dans Louis-Hébert pourrait avoir convaincu certains péquistes que la CAQ était la meilleure solution de rechange aux libéraux. Est-ce que le débat du projet de loi sur la neutralité religieuse a aussi pu faire pencher des électeurs péquistes vers la CAQ ? Ce n’est pas à exclure.

Quant au débat entourant la motion contre le « Bonjour !-Hi! », il est survenu dans la même période que le dernier coup de sonde Léger. Il faut donc attendre pour voir si cette histoire a fait bouger l’aiguille.

Afin de mieux comprendre le portrait actuel des intentions de vote à l’aube de cette année électorale, regardons maintenant la progression des sondages en découpant les données en sous-échantillons géographiques et démographiques :

Région métropolitaine de Montréal


Dans la région métropolitaine de Montréal, le PLQ est toujours en tête, mais semble avoir perdu environ cinq points en 2017. La CAQ a dépassé le PQ en deuxième place à la fin du printemps. Après de forts appuis au cours de l’été, Québec solidaire semble en perte de vitesse.

Région métropolitaine de Québec

Dans la région de la Capitale-Nationale, la CAQ est en train de creuser sérieusement l’écart avec ses rivaux, à un point tel qu’il est possible que des forteresses de longue date (PLQ dans Jean-Talon et PQ dans Taschereau) basculent. La victoire écrasante de la CAQ lors de l’élection partielle dans Louis-Hébert ne semble donc pas avoir été une anomalie.

Rappelons qu’en 2014 le PLQ avait remporté 8 circonscriptions sur les 11 de la Capitale-Nationale et 4 circonscriptions sur les 7 de Chaudière-Appalaches. Ces nombreux députés et ministres libéraux sont donc en danger de perdre leur circonscription.

Ailleurs au Québec

Dans le reste du Québec, les chiffres de la CAQ et du PQ du dernier sondage Léger–Le Devoir sont tellement hors des tendances des derniers mois qu’ils font éclater les barres d’incertitude. En effet, ce sondage ne donne au PQ que 15 % dans les régions du Québec, contre un monstrueux 45 % pour la CAQ.

Il se peut que cette donnée soit quelque peu aberrante, mais il n’y a pas de doute que la CAQ a réalisé des gains symétriques à la baisse du PQ.

Les francophones


La CAQ est confortablement en avance chez l’électorat francophone depuis le mois de mai dernier, mais cette avance s’est creusée considérablement depuis octobre. Avec de tels chiffres chez les francophones, la CAQ pourrait s’emparer, en plus de Québec et de Chaudière-Appalaches, de nombreuses circonscriptions de la Montérégie et de la Mauricie détenues présentement par le PQ et le PLQ, respectivement.

La clé d’un gouvernement majoritaire se trouve dans ce graphique : si la CAQ peut garder une avance de 10 points ou plus sur ses rivaux chez les francophones, un total de sièges caquistes égal ou supérieur à 63 ne serait pas invraisemblable.

Les non-francophones



Les libéraux dominent toujours chez les électeurs non francophones, mais il y a certainement des signes d’insatisfaction envers le PLQ dans cette tranche de l’électorat. Par le passé, il n’était pas rare de mesurer des appuis oscillant entre 80 % et 90 % pour le PLQ, alors que la moyenne actuelle est sous les 70 %.

Il reste à voir si les électeurs non francophones seront tentés, comme l’a mentionné François Legault, de sortir du clivage « fédéralistes contre souverainistes » et de faire confiance à une nouvelle formation politique. Cette pente demeure la plus abrupte.

En conclusion

Une nouvelle projection électorale Qc125 — vote populaire, nombres de sièges et probabilités du vainqueur — sera publiée avant la pause des Fêtes (voici la dernière projection électorale Qc125, publiée dans L’actualité).

Toutefois, avant de compiler une nouvelle projection, je crois qu’il est préférable d’attendre de nouveaux chiffres des maisons Mainstreet ou Ipsos. Même si j’ai confiance en la maison Léger et en son professionnalisme, il est prudent d’attendre avant de tirer des conclusions hâtives sur cette montée caquiste.

En octobre, Ipsos était sur le terrain une semaine avant Léger et a mesuré une avance libérale de quatre points dans les intentions de vote. Une semaine plus tard, Léger mesurait plutôt une avance de cinq points de la CAQ. Que s’est-il passé ?

Certes, le simple fait que Léger mesure la CAQ au sommet des intentions de vote pour un deuxième mois consécutif réduit considérablement la probabilité que les chiffres d’octobre aient été aberrants. Toutefois, le modèle Qc125 est d’abord et avant tout basé sur la méthode scientifique. J’ai donc besoin de plus d’une source avant d’être convaincu de la validité de données expérimentales.

Philippe J. Fournier est professeur de physique et d’astronomie au cégep de Saint-Laurent, à Montréal. À l’hiver 2017, il a lancé le blogue Qc125, un modèle statistique de projection électorale basé sur les résultats des élections de l’ère post-référendaire et des tonnes de données démographiques.