Naomi Klein : Organiser la gauche
Politique

Naomi Klein : Organiser la gauche

Dix-huit ans après No Logo, l’essayiste de gauche Naomi Klein a mis trois mois pour écrire Dire non ne suffit plus, à la suite de l’élection de Donald Trump.

Pourquoi une telle urgence ?

Je voulais d’abord écrire sur le choc. Mais je me suis rendu compte qu’il était dangereux de voir Trump comme une aberration. Il faut plutôt le voir comme une continuation de ce qui a été entrepris sous George W. Bush.

En dépeignant Trump comme un bouffon, détourne-t-on l’attention des politiques sous-jacentes à sa présidence ?

C’est un grand danger. Trump n’a pas fait adopter de loi majeure, mais la déréglementation qu’il a opérée par décrets est monumentale. Ça ne fait pas la une d’abolir les standards d’efficacité énergétique pour les voitures ou la protection des Grands Lacs, mais les implications sont réelles. Ce que la marque Trump gagne avec cette présidence, ce n’est rien comparativement à ce que Goldman Sachs ou l’industrie des énergies fossiles en retirent.

Depuis l’arrivée de Trump, est-il plus difficile ou plus facile d’être à gauche aux États-Unis ?

Nous sommes dans une période de confusion et de peur. Mais il y a une majorité progressiste, qui est surtout freinée par des problèmes d’organisation. Un an après l’élection, nous ne sommes pas où nous devrions être, mais il y a des avancées. Par exemple, l’idée d’un système universel de santé n’est plus un tabou aux États-Unis.

La gauche devrait-elle s’inspirer des tactiques de la droite ?

La droite a une vision très cohérente du monde. À gauche, la protestation ne transcende pas encore les causes individuelles. C’est difficile de bâtir un mouvement de masse. Il manque un projet mobilisateur. Ma contribution, c’est d’amener les gens à penser de façon globale plutôt que de se concentrer sur des combats particuliers.

Vous estimez que les politiciens centristes, comme Justin Trudeau, se drapent dans la vertu, mais que leurs paroles ne sont suivies par rien…

Le problème avec Trudeau, c’est qu’on le laisse libre de tout parce qu’il n’est pas Harper. Quand il a rompu sa promesse de réforme démocratique, il aurait dû y avoir une vaste opposition. Mais il s’en est sorti indemne, et ça le rend de plus en plus arrogant. À la longue, les gens s’aperçoivent qu’il n’y a que du vide derrière cette politique de l’image.

Vous êtes née à Montréal, et êtes citoyenne du Canada et des États-Unis. Qu’est-ce que ça vous apporte ?

Ma « canadianité » s’est toujours développée en opposition avec mon « américanité ». C’est l’histoire de ma famille : nous nous sommes établis au Canada parce que mon père ne voulait pas aller au Viêt Nam. Nous sommes restés parce qu’il ne voulait pas être médecin dans le système américain. Ma mère a travaillé pour l’Office national du film, où elle a fait du documentaire engagé. Ç’a forgé mes convictions. Et je crois que ça m’apporte une distance supplémentaire. Cette dualité est un luxe, au fond.