Quand rien ne colle à Justin Trudeau
Politique

Quand rien ne colle à Justin Trudeau

L’armure du premier ministre a ses failles, mais les stratégies d’Andrew Scheer et de Jagmeet Singh ne font pas mouche jusqu’ici. L’analyse de Karl Bélanger.

La rentrée parlementaire à Ottawa se déroule sous le signe de l’inquiétude, à droite comme à gauche. Ça commence à chuchoter chez les militants du Parti conservateur et du NPD : avons-nous choisi le bon chef ? Il est à la fois trop tôt pour le dire… et trop tard pour changer d’idée.

Les deux principaux partis d’opposition n’ont pas su profiter de l’automne difficile de Justin Trudeau. Il y a eu les multiples controverses entourant le ministre des Finances, Bill Morneau, et ses avoirs. Mélanie Joly, au Patrimoine, également sous les projecteurs pour les mauvaises raisons. La ministre du Revenu, Diane Lebouthillier, a passé l’automne sur la défensive après les bourdes fiscales de ses fonctionnaires. Et avant de démissionner pour de présumées inconduites sexuelles, le ministre Kent Hehr avait fait des propos offensants devant les survivants de la thalidomide.

À cela, il faut ajouter le désastre du système de paye Phoenix, qui semble sans fin. Et pour couronner le tout, Justin Trudeau lui-même, premier premier ministre à avoir violé quatre articles de la Loi sur les conflits d’intérêts, pour ses vacances des Fêtes 2017 sur l’île privée de l’Aga Khan.

Mais malgré les failles dans l’armure du premier ministre, ni l’arrivée d’Andrew Scheer ni celle de Jagmeet Singh n’ont vraiment réussi à l’ébranler. Les nouveaux leaders de l’opposition n’ont pas réussi à marquer des points, même s’ils avaient des munitions.

Six élections partielles ont eu lieu cet automne. Les libéraux de Justin Trudeau ont non seulement conservé tous leurs sièges, mais ils en ont arraché deux autres aux conservateurs.

Les sondages sont demeurés en moyenne très favorables au PLC tout l’automne, autour de 40 %, tandis que le PCC stagne autour de 30 % et que le NPD a dégringolé sous la barre des 20 %. Grosso modo, c’est le même portrait que lors de l’élection de 2015, avec des variations régionales.

Les deux partis se réconfortent avec une possible tendance qui pointe son nez : de novembre 2015 à décembre 2016, la moyenne mensuelle des sondages, telle que compilée par Éric Grenier, de la CBC, accordait entre 44 % et 49 % au PLC. En février 2017, cette moyenne mensuelle était tombée sous la barre des 40 % pour la première fois. Elle oscille entre 37 % et 42 % depuis ce temps.

Stratégies à peaufiner

La session qui commence sera un bon test pour voir ce que les chefs qui souhaitent remplacer Trudeau à la tête du pays ont dans le ventre.

Les conservateurs tentent de faire connaître leur nouveau chef à coups de publicités dans les médias sociaux. Pendant que Justin Trudeau se fait bronzer sur les plages privées de milliardaires et que son ministre des Finances engrange les profits de la vente de ses actions, Scheer, lui, est présenté tel un homme comme tout le monde. Un gars ordinaire, un bon père de famille, un type bien tranquille — pas le genre à faire des étincelles. Pas surprenant qu’il n’en fasse pas !

Le plan d’action est risqué : Scheer semble avoir de la difficulté à choisir entre la nécessité de convaincre les électeurs libéraux de lui faire confiance et le besoin de contenter sa base militante pure et dure, c’est-à-dire les militants qui contribuent généreusement à la caisse des conservateurs.

Il a aussi raté des occasions de se distinguer. Sa mauvaise gestion du cas de la sénatrice Lynn Beyak, qui militait allégrement contre les droits autochtones en publiant des lettres à caractère raciste de gens qui pensaient comme elle, en est une preuve. Le chef a finalement écarté Beyak du caucus après plusieurs mois.

À l’opposé, certains l’accusent de purge : des députés considérés comme problématiques ou radicaux voient leurs investitures contestées, dont Brad Trost et Cheryl Gallant. L’ex-candidate à la direction Kellie Leitch, émule de Donald Trump et de son message anti-immigration, a préféré annoncer son départ plutôt que de perdre son investiture. L’entourage de Scheer nie toute implication, mais il ne fait rien pour empêcher le mouvement.

Il n’a en revanche pas rappelé à l’ordre sa leader parlementaire, Candice Bergen, qui critiquait le fait que Justin Trudeau porte un chandail de Noël. Les attaques venaient de cette haine viscérale qu’entretiennent plusieurs conservateurs envers le premier ministre.

Or, cette haine est aux antipodes des sentiments de la majorité des électeurs du pays. Andrew Scheer devrait mettre fin à ce genre d’attaques mesquines, parce qu’elles ne font que renforcer la suspicion des électeurs envers son parti. La force des conservateurs, c’est l’économie et la gestion budgétaire. C’est sur ce clou qu’ils devraient frapper, avec vigueur.

Quant au nouveau chef néo-démocrate, Jagmeet Singh, il n’a pas su garder les voiles dans le vent. À son arrivée, en octobre, il était la coqueluche des médias, surtout au Canada anglais. On encensait son arrivée, beaucoup estimant que la politique canadienne entrait dans une nouvelle ère, tant par la symbolique d’un premier chef issu d’une minorité visible que par la personnalité et l’approche de ce dernier.

Or, Singh semble souffrir de son absence des Communes. Sa visibilité n’atteint pas un niveau adéquat pour faire concurrence à Trudeau — ou même à Scheer. La preuve, le dernier sondage Nanos montre que Justin Trudeau est vu comme le meilleur premier ministre par 43,1 % des Canadiens, alors que seulement 22,5 % voient Andrew Scheer diriger le pays. Singh ? À peine 8,1 %. S’il ne devient pas un premier ministre potentiel aux yeux des électeurs, il risque de voir le vote néo-démocrate s’effondrer lors de la campagne de 2019. Et un vote NPD qui s’effondre, ce n’est généralement pas favorable aux conservateurs…

Pourtant, comme les conservateurs, les néo-démocrates ne semblent pas vouloir dévier de leur plan stratégique : Singh ne tentera pas de se faire élire aux Communes avant les élections générales. Il continuera plutôt de faire un travail de terrain en allant rencontrer les électeurs par petits groupes et en misant sur les médias sociaux. Il le fera avec « cœur et courage », car il souhaite inspirer les gens avec ses idées. Mais pour faire les nouvelles, on ne peut pas toujours faire dans la dentelle !

Le chef du NPD aura une autre occasion de relancer son parti lors du congrès du mois de février. Ce sera l’occasion pour lui de rappeler aux Canadiens qu’ils ne reçoivent pas ce qu’on leur a promis en 2015. Avec une ou deux annonces phares, qui frapperont l’imaginaire, Singh pourrait récupérer les électeurs déçus. Mais il faudra faire preuve de créativité.

À moins de deux ans des élections, pour Singh comme pour Scheer, la patience est le mot d’ordre. L’opposition estime que la marque distinctive personnelle de Justin Trudeau est en baisse. La réalité statistique montre que la lune de miel du PLC s’estompe très tranquillement. Le défi, pour l’opposition, est d’en bénéficier.

Pour le moment, si une élection avait lieu demain matin, Justin Trudeau mènerait ses troupes à un deuxième gouvernement majoritaire. En partie parce que l’opposition n’a pas encore atteint sa vitesse de croisière.